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Monde

Alors que la situation est (presque) normale au Sénat et au Parlement

Au Chili, la mobilisation se poursuit

Ce que les économistes néolibéraux appelaient « le jaguar chilien » n’était rien d’autre qu’un tigre de papier. Dans les rues, sur les places, sur les lieux de travail et d’étude, la remise en cause du modèle économique chilien se poursuit, en dépit des manœuvres du gouvernement Piñera.

lundi 28 octobre

Les masses souhaitent un changement profond et radical. Les directions politiques et syndicales, quant à elles, semblent vouloir canaliser la colère des manifestantes et des manifestants sur le chemin plus apaisé des institutions et du parlementarisme. Ce sont deux issues qui se profilent, la première basée sur des accords de coulisses, la seconde basée sur la mobilisation des masses. C’est ce sur quoi revient, depuis Santiago du Chili, Mark Turm, pour RévolutionPermanente.fr

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La répression brutale menée par Sebastián Piñera a laissé derrière elle une longue liste d’assassinats, de manifestants et de manifestantes frappés, voire torturés ou violés dans les commissariats. Cependant, cette stratégie de la peur n’a pas eu raison de la colère des masses, et ce en dépit de leurs directions traditionnelles qui n’ont pas vraiment été à la hauteur de la situation. Le ras-le-bol, en effet, est énorme, et la haine de classe colossale. Ce n’est pas contre « trente pesos » d’augmentation du prix du ticket de métro que les Chiliennes et les Chiliens se sont levés, mais contre plus de trente ans de privations.

C’est pour cette raison que la grève générale de 48 heures appelée le mercredi 23 octobre par la Fédération des dockers a été reprise par les bataillons les plus concentrés du prolétariat chilien. Il suffit de songer aux mineurs de Codelco, à ceux de El Teniente, la grande mine située à cent-vingt km au Sud de la capitale, à ceux de Escondida, la plus grande mine de cuivre au monde, détenue par BHP Biliton, multinationale anglo-australienne. La paralysie a été complète et la peur de tout perdre, au sein de la bourgeoisie, a été palpable. C’est ainsi que des fuites ont mis en lumière une déclaration assez révélatrice de la « première dame » du pays, dans laquelle elle se plaignait de la situation que traversait le pays, reconnaissant néanmoins qu’il allait falloir « diminuer nos privilèges et partager avec les autres ».

Mais rien n’a fait baisser substantiellement la tension dans la rue et sur les lieux de travail : ni l’annonce du gel de la hausse du prix des transports, ni l’annonce de l’augmentation du salaire minimum et des pensions. En réalité, les déclarations officielles sur les primes extraordinaires d’environ 1200 euros qui allaient être versées aux forces de répression, carabiniers, police et militaires, pour bons et loyaux services, n’a fait que renforcer un peu plus la détermination des manifestants. Les manifestations, ces derniers jours, n’ont jamais cessé et l’image de retour au calme que le gouvernement essaie de conforter, avec l’arrêt du couvre-feu et de l’état d’urgence, n’est que pure mensonge. Il s’agit, en réalité, d’une réponse préventive à l’annonce de la venue d’une délégation officielle composée d’observateurs de l’ONU censés vérifier les allégations de violations des droits humains au cours des mobilisations, depuis plus d’une semaine.

Le sang des manifestants assassinés par les carabiniers et par la police est encore dans les rues, parents, frères et sœurs des victimes de la répression continuent à parcourir les hôpitaux, les commissariats et les morgues à la recherche de leurs proches dont ils sont sans nouvelle, les forces de répression continuent à tirer sur les manifestants, comme à Concepción, la troisième ville du pays, ce samedi. Malheureusement, les principaux partis de la gauche réformiste et radicale qui dirigent ou co-dirigent les organisations de masse, à l’instar des centrales syndicales ou des mouvements sociaux, agissent de telle sorte qu’il semble qu’ils souhaitent que les manifestants quittent l’espace public, horrifiés par la violence des manifestations et acceptant, dans les faits, la feuille de route que propose le gouvernement.

Mais à tous les coins de rues ou presque, on trouve des petits groupes de manifestants, qui sur un piquet, qui autour d’une banderole. Les automobilistes, qui passent, klaxonnent en signe de solidarité. Une façon de soutenir tous ces jeunes qui sont dans la rue et tiennent les lieux emblématiques de la résistance. Dans les quartiers ouvriers et même dans les zones résidentielles de la classe moyenne, on voit apparaître des assemblées territoriales où les habitants se rencontrent pour discuter de la situation et essayent d’articuler leurs revendications et leur volonté de construire une autre société. On y écoute deux points de vue, généralement : celui des plus âgés, plus modéré, qui reprennent le discours du PC chilien ou des réformistes de la Mesa de Unidad Social, et celui d’une jeunesse radicalisée, qui en a assez d’une vie précaire et invisible. Comme le soulignait une jeune femme lors de son intervention pendant l’assemblée territoriale du quartier Macul, samedi soir, « j’ai été de toutes les manifestations, ces derniers jours. On m’a canardée avec des lacrymos, on m’a matraquée. Et vous savez quoi ? Je me suis rendue compte que je n’avais pas peur de la répression. En fait, je n’ai même pas peur de la mort. Ce dont j’ai peur, en revanche, c’est de vieillir dans ce pays, de me retrouver dans l’état où sont nos grands-parents. Je préfère mourir, plutôt que de vivre comme ça ».

La lutte de clase a fait son retour, et avec force, et le Chili en est la pointe avancée, au niveau mondial. La bourgeoisie chilienne a peur du spectre de la révolution. Comme tant d’autres fois dans l’histoire de la lutte de classe, la répression monte en intensité pour semer la panique, pour vider les rues des manifestants. Malheureusement, mais on pouvait s’y attendre, le réformisme chilien se refuse de défendre des mots d’ordre de rupture avec le régime. Peur de perdre leurs privilèges, eux, les parlementaires qui gagnent trente-trois fois le salaire minimum ? Peur de perdre les miettes qui leur sont données, pour co-administrer l’Etat bourgeois à partir des syndicats, des assemblées locales et communales ?

Au lieu d’encourager la mobilisation indépendante des masses, de parier sur le développement des tendances à l’auto-organisation, les parlementaires du Frente Amplio, qui regroupe plusieurs forces de la gauche réformiste, ainsi que du PC se limitent à des prises de position symboliques. Ils et elles n’ont même pas honte de ne pas tenir leurs promesses. Ils avaient pourtant annoncé une « grève des sessions parlementaires tant que l’état d’urgence serait en vigueur ». Cela n’a jamais été le cas.

La grève générale, jusqu’à la chute de PIñera, n’entre pas dans leur horizon. Par conséquent, ils se refusent de défendre une telle perspective. Ils se raccrochent à un soi-disant « dialogue social » qui légitime ce gouvernement alors que le régime est acculé par les manifestations. La jeunesse, néanmoins, est prête à aller jusqu’au bout pour construire un avenir meilleur. Les temps, lorsque la lutte des classes frappe à la porte de l’histoire, se réduisent considérablement. La jeunesse et les travailleurs avancent. Leurs directions vacillent. L’avant-garde, elle, n’en finit pas de se développer.

Trad. CT

En illustration, l’entrée de la ville d’Antofagasta en proie aux manifestations, lundi 28 octobre




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