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Monde

Au Yémen, on torture dans des installations de Total réquisitionnées par l’armée

Selon une ONG, une partie d’une usine Total au Yémen, réquisitionnée par l’armée, servirait de lieu d’emprisonnement et de torture dans le cadre du conflit qui anime la région. Une situation qui fait planer des doutes quant à la compromission de la multinationale et de l’Etat français.

vendredi 29 janvier

crédit:Nabil Hasan AFP

Alors que le Yemen, en proie à une terrible guerre civile, est devenu un terrain d’affrontement entre les puissances régionales de la péninsule arabique, une usine gérée par Total a été réquisitionnée par le gouvernement local pour servir de base militaire. Un rapport d’ONG daté de décembre 2019 affirme que le site sert en réalité de centre d’emprisonnement, où des actes de tortures auraient été réalisés, le gouvernement français continue depuis de rester silencieux sur la question. Les faits détaillés dans le rapport réalisé par l’Observatoire des armements, les Amis de la terre interviennent dans une situation de conflit, où les acteurs sont nombreux et la situation mouvante. Cependant, les graves accusations proférées par les ONG, posent question quant à la responsabilité de Total dans cette affaire, tandis que le silence des autorités françaises interroge. 

L’usine en question, se trouve à Balhaf, au Sud du Yemen. Elle n’est pas gérée directement par Total, mais par un consortium, Yemen LNG, que Total dirige, et dont il détient 39,6% des parts. Alors que le conflit au Yemen débute fin 2014, la multinationale est contrainte d’arrêter ses activités dans les mois suivants. Ce qui est d’abord une guerre civile, entre un groupe armé chiite présent au nord du pays, et le gouvernement légal du Yémen, se transforme en un conflit international, après l’intervention militaire de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis. 

La violence et l’enlisement des combats, dans un conflit où les civils sont largement touchés, et dans lequel les zones d’influence évoluent régulièrement, forcent Total à arrêter sa production, tout en maintenant une présence sur place, afin de préserver les infrastructures du site. Après des accords avec des tribus locales, dans un contexte où l’Etat yéménite n’exerce plus d’autorité sur la zone, Total n’abandonne donc pas le site et continue de faire fonctionner le gazoduc de Balhaf à partir du début 2017.

La situation change de nature alors que le site est en partie réquisitionné, formellement par l’Etat du Yémen, en réalité par l’armée des Emirats Arabes Unis, qui y implante une base militaire. D’après les informations que le journal Le Monde publie en novembre 2019 , le site servirait également de lieu de détention provisoire, d’espace de transit pour des détenus qui seront transférés vers une prison plus importante. Alors que Total maintient son activité sur une partie du site, séparé mais voisin de la base militaire , la multinationale comme son consortium Yemen LNG, affirment ne rien connaître des actions de l’armée sur place. Sollicités par le journaliste du Monde, ces représentants n’ont à l’époque pas apporté de réponse. Déjà à cette période de nombreux témoignages laissaient néanmoins peser de lourds soupçons d’arrestations arbitraires et de tortures

Le rapport rédigé par trois ONG éclairci ces zones d’ombres et met en lumière la compromission de Total et de l’Etat français dans les agissements des Emirats Arabes Unis sur place. Expliquant que certaines personnes ont été arrêtées sur le site Total même, les ONG détaillent qu’il s’y déroule des « cas de torture et de mauvais traitements » et que notamment « les prisonniers sont battus, les malades laissés sans soin. ». 

L’enquête réalisée par l’observatoire des armements, SumOfUS et Les Amis de la terre, conclue même : « il ressort de notre enquête que la France aurait fourni, à travers Total, la logistique nécessaire à un programme de torture et de disparitions forcées ». Ces graves accusations, proférées par des associations dont le sérieux n’est pas en question - l’ une d’entre elles, l’observatoire des armements, a notamment reçu le prix Nobel de la paix en 2017, au titre de sa participation à la Coalition internationale pour l’abolition des armes nucléaires- donnent à voir la passivité de Total et de l’Etat français, alors que des crimes de guerre sont réalisées dans ces locaux. Un soupçon de compromission qui peut se comprendre, lorsque l’on sait que Total entretient des relations privilégiées avec les Emirats Arabes Unis, à l’origine des exactions. En effet, la compagnie pétrolière Adnoc, basée à Abu Dhabi, a signé en 2018 un accord avec le groupe Total, lequel produit environ 300 000 barils par jour de pétrole aux Emirats Arabes Unis. 

L’Etat français au service d’un pilier de l’impérialisme 

Dans leur rapport, les ONG vont plus loin et mettent en cause la convergence entre les intérêts de Total et les guerres impérialistes dans la région. Alors que Total est implanté au Yemen depuis les années 80, et ce malgré les conflits qui se succèdent, en 1988, 1990, 1997, 2003, et que la zone soit désignée comme foyer terroriste, elles constatent que le développement des installations du groupe s’est fait en parallèle de la militarisation de la zone autour de Balah. Aussi, le développement de Total dans la région pose question. Constatant, que l’approbation de nouvelles réserves d’hydrocarbures, ont à plusieurs reprises, précédées l’installation de bases militaires dans les alentours, les ONG s’interrogent dans leur rapport sur « l’ imbrication entre la stratégie militaire et la politique énergétique française au Yémen » .

Ses doutes quant à la stratégie de Total sont nourris par le silence du gouvernement français sur cette question. Interrogé sur le sujet à l’Assemblée Nationale en décembre dernier, Jean Yves le Drian a rejeté tout responsabilité. Esquivant la question, il a déclaré que l’usine était abandonnée depuis 2015, et que la France travaillait pour oeuvrer à une solution négociée au Yémen. Ce qui est d’une part faux, car Total a maintenu une activité sur place, depuis le début du conflit ; et d’autre part hypocrite, alors que les armées saoudiennes et émiraties qui massacrent des populations civiles, sont équipées par des armes françaises. L’opacité que le gouvernement entretient autour de cette affaire, et que déplorent notamment les ONG, est accentuée par le fait qu’aucune commission d’enquête, ou mission d’information ne sont envisagées, alors même que pour construite sa gigantesque usine au Yemen, Total a bénéficié de 216 millions d’euros d’aide publique, via une garantie de crédit. 

Ce silence des autorités sur un sujet aussi grave éclaire également les rapports que l’Etat français entretient avec une entreprise comme Total. Méprisant les suspicions de violations des droits de l’homme, le gouvernement révèle la nature de la politique étrangère de l’Etat français, qui consiste à préserver les profits des grandes entreprises comme Total, dont le PDG Patrick Pouyané, appelait il y a peu à une intervention militaire de la France au Mozambique. Une proximité entre l’Etat et Total qui s’incarne dans un homme, Jean-Claude Mallet, conseiller de Jean Yves le Drian comme ministre de la défense, puis comme ministre des affaires étrangères, qui est depuis 2019 spécialiste des questions stratégiques et de défense… chez Total. Avec une telle imbrication entre la multinationale et l’Etat, et un tel silence sur ces éventuelles compromissions avec des crimes de guerre, Total s’annonce comme un pilier de l’impérialisme français

Tout en donnant des gages de neutralité dans le conflit, le groupe Total est complice des massacres subis par le peuple yéménite et la catastrophe humanitaire qui s’est déclenchée au Yémen depuis le début du conflit. La France étant un important fournisseur d’armes au régime saoudien ainsi qu’aux émiraties est aussi un des principaux acteurs dans cette massacre. Les intérêts stratégiques de la bourgeoisie française priment par rapport au coût humanitaire que subit la population yéménite prise à parti entre les acteurs régionaux à la solde des puissances impérialistes.

Face à ce géant du capitalisme français, complice des pires atrocités de l’impérialisme, il est plus qu’urgent de s’organiser pour mettre fin à ces agissements envers les populations, l’environnement et les travailleurs, comme peuvent le faire les raffineurs de Grandpuits en grève depuis le 4 janvier contre la multinationale, et qui proclament leur solidarité avec les travailleurs que Total exploite partout dans le monde. 




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