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Reportage

Au piquet RATP de Lagny, l’auto-organisation avant tout !

Depuis jeudi 5 décembre, la mobilisation se construit de manière exemplaire au centre-bus de Lagny. Portée par la base de manière radicale, la grève reconductible se décide au jour le jour, en AG ; un mot d'ordre domine, retrait de la réforme !

samedi 14 décembre 2019

Fortement mobilisé le 13 septembre, lors de la journée historique de grève à la RATP, Lagny n’était pourtant pas marqué jusque-làpar une tradition de lutte importante. Mais le mouvement des gilets jaunes, auquel de nombreux agents du dépôt ont d’ailleurs participé, a largement impacté les travailleurs, de par sa radicalité et sa capacité à se saisir du politique à la base.

Une préparation de la grève à la base

Ce sont en effet des travailleurs à la base, syndiqués ou non syndiqués pour la plupart, qui ont milité et construit le 13 septembre, puis qui ont travaillé d’arrache-pied du 13 septembre au 5 décembre pour étendre la grève. Cette préparation s’est faite en lien avec des rencontres d’autres dépôts, et même de rencontres communes entre RATP et SNCF. Aussi les taux de grévistes au 5 décembre étaient particulièrement élevés (autour de 75% de grévistes) et on pouvait également observer une volonté ferme de construire une grève qui appartienne aux grévistes.

Dès le 5, le piquet de grève était particulièrement actif, regroupant une soixantaine de grévistes. De plus, il est devenu le cœur d’une convergence des luttes dans le quartier puisque des travailleurs de nombreux secteurs s’y sont rendus, notamment des étudiants et des professeurs des lycées environnants. « On est content nous RATP de voir le rassemblement que ça a créé.[…] Ce rassemblement a pu être possible grâce aux gilets jaunes, ça a permis une prise de conscience. », témoigne un gréviste.

Ces différents secteurs ont même contribué lundi 9 décembre à organiser un blocage du dépôt afin d’amplifier la grève. Les blocages qui ont eu lieu dans plusieurs dépôts de région parisienne dans l’optique d’étendre la grève, menés par des étudiants, gilets jaunes et enseignants, ont contribué dans 7 des 25 dépôts à réduire le trafic des bus à 1/3 seulement contre la moitié espérée. Une radicalisation de la grève, notamment par le développement d’actions de blocage est une véritable crainte pour le gouvernement, en témoigne l’envoi de forces de répression dans l’ensemble des dépôts concernés. Cette action de blocage, menée lors d’une journée cruciale quant à la reconduction de la grève, témoigne de la profonde radicalité qui règne sur le piquet et de la détermination des grévistes à mener leur lutte jusqu’au bout.

Un mot d’ordre : retrait de la réforme, et au-delà s’approprier les questions politiques

« On est ferme, il n’y a qu’un mot d’ordre, le retrait de cette réforme et l’amélioration du système actuel, parce qu’on en est conscient le système actuel n’est pas parfait et les retraites de misère on n’en veut plus non plus ! » revendiquait l’un des grévistes dès le premier jour de grève. Dans le dépôt, depuis jeudi, c’est en effet à l’unanimité qu’on se prépare à la reconductible jusqu’au retrait total de la réforme des retraites.

Au-delà de cette revendication déjà radicale, les grévistes, dans le sillage des Gilets Jaunes, entendent également discuter de projet de société. « Là on est en grève pour que la loi sur les retraites soit complètement supprimée et qu’on retravaille sur quelque chose de bien plus juste et surtout avec notre participation, pour décider de ce qu’on veut vraiment pour notre avenir, et pour l’avenir des plus jeunes », explique Vincent, machiniste depuis 26 ans au dépôt de Lagny. La bataille pour l’avenir de leurs enfants est d’ailleurs un aspect très important qui revient régulièrement chez les grévistes : « La vie c’est pas ça, on travaille pour vivre, mais aussi pour se préparer à profiter un moment donné un minimum de la vie d’après, de ses enfants. Et on veut amener ses enfants à être des adultes indépendants et à pouvoir, eux, vivre aussi, et pas simplement survivre. », poursuit Vincent.

L’auto-organisation, la clef de la grève à Lagny

Cette importance accordée aux revendications s’accompagne d’une défense claire de l’idée d’une grève aux grévistes, qui ressort comme un point central des différentes interventions en Assemblée Générale. Les AG, tenues chaque jour, sont souveraines et la reconduction de la grève y est systématiquement soumise au vote. Cette pratique permet à chacun de s’approprier de jour en jour la grève davantage, de débattre de la stratégie à mener face aux collègues non grévistes par exemple, ou encore de la question des syndicats. Le cadre d’auto-organisation se développe progressivement, de jour en jour, comme un lieu de réel débat démocratique, et au fur et à mesure que les journées de grève passent et que les grévistes apprennent à se connaître et à militer ensemble, l’AG devient le lieu où tous s’emparent de ce mouvement.

Cette organisation à la base en effet, se construit également sur une méfiance légitime quant au rôle des bureaucraties syndicales : « Nous quand on est parti à Lagny, on a décidé que c’était les salariés qui décident, pour nous les directions syndicales c’est un outil, et elles doivent accepter les décisions des AG ! », témoigne un gréviste qui rappelle le rendez-vous à venir des directions syndicales avec le gouvernement et qui souhaite mettre en garde contre les négociations.

C’est également dans ce sens que les grévistes de Lagny ont mis un point d’honneur dès les semaines de préparation du 5 décembre, à construire avec quelques noyaux de la SNCF de réelles coordinations des secteurs mobilisés, capables de jouer un contre-poids au jeu des négociations des directions syndicales.

L’auto-organisation qui se développe doucement au dépôt de Lagny est l’une des expressions du bouleversement que constitue cette grève vis-à-vis du routinisme des directions syndicales du mouvement ouvrier. De la radicalité des gilets jaunes à la reconquête de la tradition de la grève reconductible et active, le mouvement né le 5 décembre pourrait caractériser un "cocktail explosif" capable de faire reculer l’exécutif. Pour cela, approfondir les éléments d’auto-organisation à la base et la coordination avec les secteurs mobilisés, développer les liens politiques entre ceux qui se rencontrent dans la lutte, est une nécessité pour la victoire contre le gouvernement et les bureaucraties syndicales qui la couvrent.

Ancrer la grève dans la durée, jusqu’au retrait !

La grève entre aujourd’hui dans son 10e jour ! Cette longévité est d’ores et déjà à saluer et la détermination des grévistes reste inébranlable. Le discours d’Edouard Philippe n’a en effet que renforcer leur volonté de faire grève jusqu’au retrait.
Fred, machiniste au centre-bus de Lagny, revient sur ces annonces :
« Ce qu’il a annoncé en fait c’est inacceptable, non seulement pour nous mais pour l’ensemble de la population. C’est une réforme injustifiée. La retraite à point c’est que de la régression […] Je me vois pas dire à mes enfants, aux jeunes, que moi, je suis désolé, j’aurai ma retraite et vous démerdez-vous. Il faut une vraie justice sociale. »

Alors que le gouvernement cherche à faire passer sa réforme coûte que coûte, la détermination ne faiblit pas. Si la tentative de séduction par ce discours du Premier ministre a été un échec puisque la CFDT elle-même a appelé au 17 novembre, la répression est de mise. A Lagny, comme ailleurs, les piquets de grève sont confrontés quotidiennement à la présence policière et à la pression hiérarchique.

Le mouvement entre donc à présent dans un moment charnière et il est vital de durcir la grève. Cela passe par sonextension à d’autres secteurs mais aussi par un ancrage de la grève dans la durée.

Les agents de la RATP, comme ceux de la SNCF ou encore de l’éducation nationale, sont le fer de lance de la grève et il est aujourd’hui important de contribuer à les soutenir. Pour tenir, il est nécessaire de construire un tous ensemble capable de faire reculer Macron et son monde. A ce titre, tous les soutiens sont les bienvenus sur le piquet – au 67 rue de Lagny – et une caisse de grève a été mise en place.

https://www.lepotsolidaire.fr/pot/mvw5kwml

Les grévistes du centre-bus de Lagny y reviennent dans une lettre ouverte :
Bloquer la production est la seule manière de faire pression sur Macron et ses intérêts économiques. Nous nous sentons solidaires des usagers et nous nous battons pour eux aussi.

Si la grève est le moyen le plus efficace qui nous est donné pour mettre un terme à ces attaques, elle a un coût sans précédent sur nos revenus qui sont déjà faibles malgré ce que les médias veulent nous faire croire. En faisant grève pour l’avenir de toutes et tous, nous rognons sur nos fiches de paie pour pouvoir offrir un avenir qui vaille le coût à nos enfants.

Pour nous permettre de continuer le combat jusqu’au retrait immédiat de la réforme, nous avons besoin de votre soutien, à la hauteur de vos moyens. Soyons toutes et tous solidaires jusqu’à la victoire !




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