^

Notre classe

David contre Goliath

Au profit de la famille Mulliez, les conditions de travail sont toujours plus dégradées à Chronodrive

Ce samedi, les travailleurs du Chronodrive de Toulouse entament leur deuxième journée de grève pour l'augmentation de leurs salaires, bien en deçà de l’inflation. Les chronodrivers dénoncent aussi les conditions très dures dans lesquelles ils travaillent au quotidien, et dont les conséquences s’observent au niveau physique comme psychologique.

vendredi 8 juillet

Crédits photo : AFP

Des conditions de travail sacrifiées sur l’hôtel de la rentabilité

Tout comme à McDonald’s ou à Starbucks, les conditions de travail à Chronodrive sont très dures pour les salariés qui subissent le « nouveau management » néo-libéral. Avec ces « nouvelles méthodes de management », les conditions de travail de ces travailleurs, souvent des jeunes précaires qui occupent ces postes pour pouvoir se payer leurs études, sont dégradées au profit d’un gain de bénéfices et de rentabilité.

À Chronodrive, les salariés doivent préparer entre 14 et 20 commandes par heure selon les secteurs, chaque commande pouvant contenir des dizaines de produits, le tout munis d’un bracelet électronique qui accompagne et chronomètre chaque salarié en temps réel durant son temps de travail pour vérifier leurs « performances ».

Autre exemple qui révèle les cadences effrénées : les temps de livraison. Les livraisons sont une des clés de voûte de la rentabilité et des statistiques de chaque magasin ainsi que leur atout marketing principal ; elles doivent officiellement être réalisées en moins de 5 minutes au risque de pressions par la direction qui, en plus de faire courir tous les salariés contre la montre, a fixé une moyenne de 2,30 minutes pour chaque livraison, comme si les 5 minutes ne suffisaient pas. Et à la cadence minutieusement chronométrée pour toujours plus de rentabilité s’ajoute l’espace de travail. Celui-ci est prévu non pas pour faire en sorte de préserver la santé des travailleurs, mais pour optimiser le travail et le stockage des produits ce qui, combiné à la pression du temps, amène de nombreux problèmes physiques, mais aussi des bousculades fréquentes entre collègues qui courent tous contre le temps.

À tout cela, l’entreprise de Chronodrive a ajouté une clause dans les contrats permettant une flexibilité des heures de travail. En effet, la modulation des heures de travail des salariés permet à la direction de demander aux salariés de travailler selon les besoins de l’entreprise tout en pouvant rajouter 1/3 des heures de travail du contrat initial. Par exemple, un salarié qui est en contrat de travail de 12 heures peut travailler 23h selon les demandes de la direction et, cerise sur le gâteau, ces heures supplémentaires ne sont pas payées à la fin du mois et ne sont même pas comptabilisées comme des heures supplémentaires. C’est seulement au cours d’un « semestre » défini par l’entreprise que le quota d’heures effectuées par le travailleur peut être régulé ou bien payé à la fin de la période.

Tout cela s’est bien sûr accru durant la pandémie où le marché des drives en général a fait un bond de 43 % selon Franceinfo. Une explosion du secteur qui a bénéficié directement aux actionnaires alors que les salariés à l’image de Chronodrive travaillent toujours plus, avec une pression toujours plus accrue, ce qui joue directement sur la santé physique des travailleurs, mais pas que.

En effet, aux conditions physiques s’ajoute aussi une pression psychologique exercée par l’entreprise. Les techniques de pressions sont multiples, mais l’une des plus caractéristiques est l’individualisation du salarié à travers des entretiens individuels réguliers et non collectifs pour éviter des concertations et pouvoir exercer une pression beaucoup plus conséquente. Ces entretiens, qui ont lieu tous les 3 mois pour un temps partiel et tous les mois pour un 35h, sont là pour pousser le salarié à plus de rentabilité selon les normes de l’entreprise, comme par exemple son temps de livraison s’il est au-dessus de la moyenne des 2,30min exigées.

C’est un moyen de pression classique de ce nouveau management issu de l’offensive néo-libérale, car en plus de mettre une charge mentale sur le salarié pour qu’il améliore son « efficacité », elle met en compétition tous les salariés grâce à la mise en place, dans chaque bureau de chaque secteur de l’entreprise, une feuille de vitesse des salariés de la veille. C’est-à-dire que c’est la course à qui sera le plus prolifique pour l’entreprise en termes de bénéfices et une manière pour la direction de pouvoir réprimander ceux qui sont à l’arrière de cette course. Et pire encore, ce n’est qu’après l’intervention de la CGT Chronodrive que l’entreprise a dû enlever une feuille qui relevait directement le classement en termes de performances de chaque salarié, affiché à la vue de tous.

Un autre exemple de la pression mise place par la direction est la mise en place de sonneries pour signaler les arrivées des clients. La livraison et le temps étant les mots d’ordre, la direction de Chronodrive a mis en place un système de sonnerie pour pousser les salariés à être plus rapides. Lorsqu’un client arrive, un seul bip est effectué, quand trois clients sont là c’est sur un air de cavalerie que la sonnerie retentit plus fort, mais la sonnerie est aussi différente selon le temps. Quand, au bout de 2,30 min (la moitié du temps réglementaire), une livraison n’est toujours pas prise en charge, un bruit de klaxon assez imposant retentit. Et lorsque un certain nombre de livraisons dépassent les 2min30, la sonnerie ultime résonne avec un bruit ahurissant, d’après les témoignages des salariés, pour pousser tout le monde à arrêter sa tâche pour vite effectuer les livraisons et ainsi mettre fin à la sonnerie.

La recherche de bénéfices au profit de la santé des salariés se fait sur tous les plans chez Chronodrive.

Des effets qui retombent évidemment sur la vie des salariés.

Les effets de ces conditions de travail retombent bien évidemment en premier lieu sur les travailleurs. Beaucoup de témoignages ont été réalisés sur les effets qu’engendrent ces conditions de travail, en particulier dans la jeunesse où ces jobs précaires sont coutume.

Rafael Cherfy, représentant syndical de La CGT Chronodrive, nous explique par exemple l’effet du travail sur certains de ses collègues : « Le fait le plus récurrent est les mal de dos. À force de faire des allers-retours, de se dépêcher plus le port des charges lourdes comme les packs d’eau, le dos en prend forcément un coup. Après ça joue aussi sur d’autres aspects, par exemple, j’ai déjà entendu un collègue me dire qu’il rêvait des fois des sonneries du taff, c’est impressionnant de voir les effets des conditions dans lesquelles on travaille »

Un autre cas qui reflète les effets des conditions de travail est le témoignage de Fred, ancien salarié en situation de handicap, dans lequel il revient pour Révolution Permanente sur sa mise en arrêt-maladie pour dépression après plusieurs mois de travail à Chronodrive et des conflits avec la direction.

À tout cela, s’ajoutent les conséquences des bas salaires et de la précarité sur les salariés qui, dans un contexte d’inflation galopante, se retrouvent dans des situations intenables et qui jouent également dans de nombreux cas directement sur leurs études, comme nous le raconte Juliette :

« Pendant trois ans, j’ai été dans une situation où je devais parfois délaisser les études pour le travail, pour être sûr d’avoir de l’argent à la fin du mois. C’est pas normal pour un étudiant de devoir faire ça. […] Plus je passe du temps à travailler à Chronodrive, moins je travaille mon book, et plus je m’éloigne de mes études et de ce que j’aime faire réellement. C’est problématique. Tous les mois, je perds de l’argent même avec l’aide de la CAF. Avec l’augmentation du prix de l’essence, y’a 30 balles que j’enlève de mes courses de nourriture par mois, qui vont dans l’essence. Donc au lieu de faire des courses à 60 euros le mois je suis à 30 euros pour me nourrir, c’est pas beaucoup. »

On est donc bien loin de « l’ambiance de travail agréable » et de l’engagement humain que prône l’entreprise sur leur site internet…. Les Mulliez, un des plus grands patronats de France, qui détiennent l’enseigne Auchan (parmi tant d’autres) et donc Chronodrive, ont l’habitude d’utiliser un vernis social pour se donner l’image d’un patronat qui prend soin de ses salariés, qui prône une politique juste envers les personnes victimes de handicap, l’égalité homme-femme ou encore « l’accès à des emplois décents ».
Sauf que le cas de Fred, la lutte de Rozenn l’année dernière contre les violences sexistes et sexuelles et le gaspillage alimentaire et les témoignages des vraies conditions de travail de Chronodrive viennent contredire ces belles paroles des Mulliez qui ne pensent en réalité qu’à se gaver toujours plus sur le dos des salariés.

C’est pourquoi la deuxième journée de Chronodrive le 9 juillet est importante. Elle montre que la jeunesse précaire peut relever la tête.

Cette deuxième journée de grève appelle de plus à s’étendre sur d’autres magasins, un exemple de l’importance du rapport de forces dans la lutte contre les puissances patronales à l’image des Mulliez. Pour réussir à faire du samedi 9 une réussite, il est important d’aider les grévistes en aidant à la caisse de grève et en venant au rassemblement samedi à 11h30 devant le magasin de Basso Combo !



Mots-clés

Chronodrive   /    Jeunesse   /    souffrance au travail   /    Grève   /    Précarité   /    CGT   /    Toulouse   /    Notre classe