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Enquête

« Aurora », « Great Trust » : le Financial Times révèle des plans génocidaires pour rebâtir Gaza

Comme le révèle le Financial Times, le Boston Consulting Group ainsi que le Tony Blair Institute ont été impliqués dans la militarisation de l’aide humanitaire dans Gaza ainsi que dans le développement d’un projet génocidaire de reconstruction de Gaza.

Gregorio Oneto

7 juillet

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« Aurora », « Great Trust » : le Financial Times révèle des plans génocidaires pour rebâtir Gaza

Deux enquêtes du Financial Times ont révélé (ici et ici) l’implication de deux sociétés occidentales, le Boston Consulting Group et le Tony Blair Institute, dans des projets israéliens de colonisation et de nettoyage ethnique de la bande de Gaza. Des révélations qui mettent en lumière l’imbrication étroite entre les plus hautes sphères du capitalisme occidental et la machine génocidaire israélienne.

Le projet « Aurora » : du consulting pour militariser l’aide humanitaire dans Gaza

Tout commence en octobre 2024, alors que le Boston Consulting Group (BCG), cabinet de conseil en stratégie parmi les plus prestigieux au monde, est contacté par la société de sécurité privée Orbis pour réaliser une étude de faisabilité pour un projet d’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Ce projet d’aide militarisée était alors seulement une option envisagée par l’Institut Tachlith, un think-tank sioniste, mandataire d’Orbis. Cette option est devenue un objectif de guerre à part entière depuis le début de l’opération israélienne « Chars de Gédéon », qui a relancé les opérations génocidaires à Gaza début mai. Le déclenchement d’une occupation de large ampleur de la bande s’est en effet accompagné de la mise en œuvre d’un dispositif soi-disant « humanitaire », sous la gestion de milices de sécurité privées, qui visait à militariser la famine et à déplacer la population au sud de la bande en y concentrant les seuls points de distribution de l’aide alimentaire.

Alors que cette opération se concrétisait début 2025, le BCG a commencé à collaborer avec la « Fondation Humanitaire pour Gaza » (GHF), organisation soutenue par Israël et les États-Unis et responsable de ces distributions meurtrières, ainsi qu’avec la société militaire privée Safe Reach Solutions (SRS), chargée de « sécuriser » ces opérations. Le lien avec la société de consulting aurait été fait par Phil Reilly, fondateur de SRS et ancien collaborateur de BCG. Les fonctions de la société étasunienne, dans le cadre du projet « Aurora », concernaient la planification détaillée des activités de la GHF. Si ce travail, qui a impliqué une équipe d’une demi-douzaine de personnes, était initialement bénévole, il a donné lieu à partir de mars à un contrat prévoyant une juteuse rémunération dépassant le million de dollars, signé par McNally Capital, un groupe de capital-investissement possédant Orbis et ayant des parts au capital de SRS.

À partir de ce moment, deux consultants de BCG se sont déplacés à Tel-Aviv pour superviser directement les opérations. Ils collaborent directement avec SRS et GHF, notamment pour aider à la gestion logistique, la construction de centres et l’acheminement de l’aide. Les milices privées comme SRS ont en effet été contraintes d’acheminer elles-mêmes cette aide sur place, la plupart des ONG présentes à Gaza ayant catégoriquement refusé de participer à ce projet criminel. Au moment du lancement officiel de ces camps de distribution, début mai, l’implication de BCG s’est encore intensifiée avec l’envoi de trois consultants supplémentaires et l’extension du contrat avec McNally pour un montant atteignant 4 millions de dollars.

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Avant le mois de mars, il existait 400 centres de distribution gérés par les différentes ONG. Aujourd’hui, seuls quatre centres de distribution alimentaire sont actifs, tous gérés par la GHF. Ces infrastructures, en nombre insuffisant pour pallier la famine organisée par Israël, sont construites comme des sites concentrationnaires : les Gazaouis passent par des couloirs barbelés pour recevoir des rations distribuées par des hommes en armes. Le plus souvent, les distributions tournent au massacre. Comme le révélait Haaretz, les soldats israéliens gèrent les mouvements de foule en tirant à la mitrailleuse sur la foule pour l’empêcher d’approcher. Depuis la mise en place de ces structures concentrationnaires, au moins 500 Gazaouis ont été exécutés par les milices de sécurité ou les forces israéliennes.

Des Gazaouis attendent dans les corridors barbelés du centre de distribution d’aide de Tal al-Sultan, opéré par GHF.

Le déploiement des centres de GHF dans la bande pourrait ainsi être une première étape vers une « solution finale » du « problème palestinien » : un document interne de la GHF consulté par Reuters prévoit en effet qu’après une première étape de distribution d’aide humanitaire, les centres seront transformés en « zones de transit humanitaire », autrement dit en camps de concentration, où la population palestinienne sera parquée et où elle pourra « se déradicaliser, se réintégrer et se préparer à se réinstaller autre part si elle le souhaite ». Si GHF dément ce projet et si ce document pourrait ne plus être d’actualité pour les plans de l’organisation, sa simple existence témoigne de la radicalité génocidaire des acteurs qui opèrent sous les ordres d’Israël.

Vue aérienne du site de Tal al-Sultan prise par l’armée israélienne.

Un système criminel qui est planifié et organisé par les meilleurs consultants que l’impérialisme étasunien puisse offrir, et qui permet à des sociétés de « sécurité » américaines de s’enrichir sur les cadavres des Palestiniens. Face au tollé déclenché par les révélations de l’implication de BCG dans cette opération, la direction du groupe a entièrement désavoué le projet, s’est séparée de deux collaborateurs concernés, et a déclaré avoir renoncé à être rémunérée pour ces services. Si la direction de la société tente de faire reposer l’entière responsabilité sur des subordonnés désobéissants ayant agi de leur propre chef, cette affaire n’en révèle pas moins la profonde implication des hautes sphères financières du capitalisme étasunien dans la mise en œuvre du projet génocidaire israélien.

« The Great Trust » : un nouveau plan de reconstruction de Gaza et de déportation des Gazaouis

Mais le travail des consultants du BCG ne s’est pas arrêté là. Selon les informations du Financial Times, le groupe aurait également participé au développement d’un plan pour l’« après-guerre » dans le cadre de la reconstruction de Gaza, très inspiré des propositions de Trump qui voulait faire de la bande une nouvelle « Riviera du Moyen-Orient ». L’élaboration de ce projet aurait été financée par plusieurs bailleurs de fonds de la GHF, qui ne désirent évidemment pas s’arrêter à leur action « humanitaire » mais veulent proposer un projet de long terme pour la bande : la colonisation totale de Gaza telle qu’en rêve depuis longtemps la droite et l’extrême droite israélienne.

Ce projet implique également le Tony Blair Institute, une organisation à but non lucratif fondée par l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, qui se donne pour mission d’aider les pays du Sud global à optimiser leur développement sous la pression des institutions internationales, comme le FMI. Après avoir mis au pas la classe ouvrière britannique, ce thuriféraire du libéralisme entend bien prodiguer ses bons conseils aux dirigeants du Tiers-Monde sur la meilleure manière de faire prospérer leur pays. Rien de plus naturel à ce qu’il ressente le devoir de participer à un projet qui permettra la transformation d’un champ de ruines en espace économique ultra-moderne et développé.

C’est en effet ce discours « humanitaire » qui enrobe et justifie ce projet de colonisation, baptisé « The Great Trust », Great étant un acronyme pour « Gaza Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation » (« Reconstitution, accélération économique et transformation de Gaza »). Ainsi que le déclare l’un des collaborateurs du projet : « C’est le travail d’un groupe d’hommes d’affaires qui ont travaillé sans relâche au cours des 20 derniers mois pour créer un avenir meilleur pour Gaza ». Un meilleur avenir pour Gaza mais sans les Gazaouis.

Les consultants du BCG, qui ont fourni pour ce dossier « une modélisation, une analyse comparative et des diapositives », ont en effet calculé le coût économique de cette reconstruction en envisageant plusieurs cas de figure. L’un des scénarios prévoyait notamment le départ « volontaire » de 500 000 Palestiniens avec des « paquets de réinstallation », comprenant « 5000 dollars, un loyer subventionné pendant quatre ans et de la nourriture subventionnée pendant un an ». D’après ce scénario, plus des trois quarts des habitants partis ne reviendraient jamais dans l’enclave. Les conclusions des comparaisons financières sont claires : « La réinstallation en dehors de Gaza est 23 000 dollars moins chère, par Palestinien, que le coût de l’aide apportée à ces derniers à Gaza pendant la reconstruction ». Les consultants de chez BCG en viennent donc à militer en faveur du nettoyage ethnique pour garantir la viabilité financière du projet.

Si les investisseurs qui ont commandé ces modélisations ont saisi au vol l’idée de Trump de transformer Gaza en « Riviera du Moyen-Orient », c’est aussi parce que ce projet leur promet une véritable manne financière. Le calcul du modèle financier du BCG est implacable : ce plan de reconstruction « augmenterait la valeur de Gaza de 0 à 324 milliards de dollars aujourd’hui ». Et pour tenter d’attirer plus de soutiens, plusieurs séries de diapositives mettent en valeur les potentialités du projet en multipliant les clins d’œil aux possibles investisseurs.

La bande se verrait dotée des infrastructures les plus modernes, dont les autoroutes «  MBZ Central  » et «  MBS Ring  », ces initiales étant celles des dirigeants des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, une zone industrielle discrètement baptisée «  Elon Musk Smart Manufacturing Zone  », sans oublier évidemment la «  Gaza Trump Riviera & Islands  », en l’honneur de l’inspirateur de l’ensemble du projet. Celui-ci est en effet compris par ses créateurs comme une véritable «  exploration économique des idées apportées par le président Trump  ». L’objectif assumé est de transformer Gaza en hub commercial, avec la promesse de fournir «  à l’industrie américaine l’accès à 1,3 milliard de dollars de minerais de terres rares provenant du Golfe  ».

Si Trump a relancé ces fantasmes impérialistes avec sa proposition de transformer la bande en paradis immobilier pour milliardaires en février, les dirigeants israéliens ne l’ont pas attendu pour établir leurs propres plans pour l’avenir de Gaza. En mai 2024, Netanyahou proposait son propre plan de recolonisation intitulé «  Gaza 2035  » illustré d’images futuristes générées par IA. L’ambition est très proche de celle du «  Great Trust  »  : transformer le territoire entièrement détruit par l’armée israélienne en zone économique hautement développée, grâce à des investissements internationaux et son intégration au tissu économique environnant. Qu’il s’agisse de «  déradicaliser  » la population palestinienne ou de l’évacuer «  volontairement  » hors du territoire, voire de l’exterminer purement et simplement, la logique de ces projets est intrinsèquement coloniale et génocidaire.

Visuel produit dans le cadre du plan « Gaza 2035 », réutilisé dans la brochure du plan « Great Trust ».

À côté de ces plans, les dirigeants sionistes développent depuis le 7 octobre de multiples projets de déplacement de la population gazaouie, à commencer par le rapport du renseignement israélien datant du 13 octobre 2023, qui proposait leur déplacement vers le désert du Sinaï. Depuis, les idées se multiplient sur la destination future des déportés, même si aucun de ces projets ne paraît à ce jour réalisable.

Le Boston Consulting Group a entièrement désavoué les activités de ses associés impliqués dans l’organisation de l’aide humanitaire militarisée de la GHF et dans la modélisation de la reconstruction de Gaza. Le Tony Blair Institute, quant à lui, prétend avoir eu seulement un rôle d’observateur dans l’élaboration du «  Great Trust  », ses envoyés se contentant d’«  écouter  » dans les groupes de discussion. Ces désaveux ne doivent pas faire illusion. L’impérialisme occidental, étasunien comme européen, est le meilleur et plus étroit allié d’Israël. De ce fait, le génocide en cours en Palestine est réalisé en étroite collaboration avec les agents étasuniens, que ce soient des services étatiques ou des agences privées. Loin d’avoir un quelconque scrupule à y participer, les entreprises qui collaborent avec l’État sioniste trouvent le moyen de tirer profit du massacre des Palestiniens.

Mais ces désaveux sont également la preuve que, face à l’opinion publique des populations du monde entier, ces agents de l’impérialisme craignent d’assumer leur responsabilité dans le génocide en cours à Gaza. Pour contrecarrer l’ensemble de ces projets de colonisation et de nettoyage ethnique, l’unique solution est de transformer cette réprobation généralisée en mouvement actif de lutte en solidarité avec Gaza et l’ensemble du peuple palestinien.

Alors que les bourgeoisies arabes, l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe en tête, sont parties prenantes de ces projets et considérées comme des acteurs fiables par Israël et les États-Unis, il est urgent que la mobilisation reprenne dans les capitales arabes. De la Jordanie à l’Égypte, en passant par l’ensemble de la région, seule la mobilisation des masses arabes peut mettre fin à la mécanique génocidaire à l’oeuvre à Gaza. Le génocide du peuple palestinien n’est pas une réalité séparée de l’existence des travailleurs au Moyen-Orient  : il ouvre la voie à des formes de contre-révolution et d’anéantissement d’une brutalité inouïe. Face à l’atrocité des plans israéliens et étasuniens, soutenus par les puissances occidentales qui ne cessent de défendre le «  droit d’Israël à se défendre  », la lutte des travailleurs et des classes populaires de la région est une nécessité vitale, tout comme celle de la jeunesse et des travailleurs dans les métropoles occidentales.

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Illustration Dans "Gaza, génocide annoncé", son dernier ouvrage qui vient d’être publié à La Dispute, Gilbert Achcar, universitaire et spécialiste du Proche et Moyen-Orient, défend l’idée selon laquelle le massacre généralisé et les destructions à Gaza marquent un « tournant dans l’histoire mondiale », qui force à repenser la question de la libération palestinienne.

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