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Coordonner les travailleurs

Automobile à Mulhouse : « s’il y a des suppressions d’emplois, on doit pouvoir frapper ensemble »

Alors que la crise s’annonce chaque jour de plus en plus profonde, les travailleurs se préparent aux luttes à venir. Depuis PSA et au travers de son UD, Vincent Duse, militant CGT, a initié une coordination avec des entreprises sous-traitantes pour refuser que les travailleurs paient la crise et se préparer aux affrontements à venir. Entretien.

mercredi 6 mai

Crédit photo : L’Alsace

Révolution Permanente : Salut Vincent, pour commencer est-ce que tu pourrais revenir sur la situation chez PSA. Où en est-on de la reprise de l’activité ?

Vincent Duse, Militant CGT PSA Mulhouse : Aujourd’hui, on est dans une situation de déconfinement progressif sur le groupe PSA. Il y a quelques temps ils voulaient rouvrir rapidement, aux alentours du 14 avril, mais aujourd’hui il y a eu un changement radical de PSA, celui de dire qu’il n’y aura pas de réouverture de la production, mis à part certains secteurs comme la mécanique. Par contre pour la fabrication de voiture, les usines terminales, il n’y a pas de redémarrage annoncé. Si un redémarrage était annoncé ça aurait plutôt lieu autour du 18 mai d’après ce que l’on entend en CSE même s’il n’y a pas encore de date officielle.

De fait, le marché s’est cassé la gueule et 80% de la production de véhicules neufs de PSA n’a pas été vendue. Du coup, le groupe est moins enclin à vouloir redémarrer pour des questions de profits, car si on n’arrive pas à écouler nos produits ça n’a pas d’intérêt, et préfère profiter du chômage-partiel.

RP : Est-ce qu’à l’occasion de la reprise vous avez été confrontés à des attaques de la part de la direction ?

VD : Comme chez Renault il y a eu un accord qui conduit au vol de jours de congés. Quand tu vois les profits du Groupe PSA c’est hallucinant ! Ils le justifient en disant que c’est pour contribuer à payer le chômage-partiel à 100%... Ils nous font payer notre chômage-partiel, alors que dans le même temps ils vont verser 1,1 milliards aux actionnaires en juin.

RP : Face à la situation d’épidémie et de crise sanitaire, tu as été à l’initiative d’une coordination de boîtes de l’automobile, pourrais-tu nous en dire plus ?

VD : En fait, il y a une quinzaine d’années, j’avais initié une première coordination automobile de l’UD CGT 68. A l’époque, le patronat avait créé sur Montbéliard un pôle nommé « Le véhicule du futur », où les patrons de PSA et des équipementiers s’étaient rassemblés. De notre côté, on avait créé un contre-pôle pour que les salariés puissent se défendre, en estimant qu’il fallait s’unifier pour répondre aux potentielles attaques. On avait par ailleurs mené des actions, en bloquant notamment le site de PSA Mulhouse avec tous les sous-traitants, dont les salariés avaient ramené chacun les pièces qu’ils produisaient.

Aujourd’hui, la plupart des salariés sont encore confinés mais on se prépare à des attaques, donc je me suis dit que c’était l’occasion de réactiver cette coordination automobile de la CGT UD 68 . Il y a plusieurs secteurs, en particulier de la métallurgie et de la chimie. On y retrouve la CGT PSA, mais aussi des sections CGT de sous-traitants de la métallurgie, comme Flex-N-Gate Burnhaupt-le-Haut, ou de la chimie, comme Novares ou BASF Huningue. Il y a aussi la CGT Adapei-Papillons blancs d’Alsace qui représente les travailleurs en situation de handicap qui travaillent pour PSA.

L’idée dans un premier temps c’était de voir comment ça se passait au niveau sanitaire pour les salariés qui continuent de travailler. Des secteurs ont redémarré en volontariat, c’est le cas notamment dans la chimie comme à Novares. Peu de monde travaille pour le moment donc les gestes barrières sont respectés, mais demain si on reprend, sur la chaîne tu es à moins d’un mètre de ton collègue de travail et c’est impossible de respecter ces mesures. PSA a sorti un document de 100 pages en expliquant tout ce qu’il faut faire, par exemple on ne doit pas aller aux toilettes en même temps. Mais quand tu travailles la chaine, dans les faits, on a les pauses au même moment ! Il y a aussi les marques au sol qui sont prévues, mais ça paraît tellement irréalisable que les salariés le disent clairement : « ce n’est pas possible ». Par ailleurs, on sera équipés de masques avec en plus une visière, mais avec l’arrivée de l’été ça paraît totalement intenable. En revanche pour faire respecter les mesures, le patron pourrait nous sanctionner.

Ensuite il y a le volet économique. On a publié un texte qui affirme que « les travailleurs ne doivent pas payer la crise » parce qu’on sent bien qu’il va y avoir des attaques importantes, que ce soit chez PSA ou les sous-traitants. L’idée c’est de dire : s’il y a un travailleur d’une usine qui est attaqué, c’est nous tous qui sommes attaqués. S’il y a des suppressions d’emplois, nous devons pouvoir lutter et frapper ensemble. Ainsi, il n’est pas exclu que demain l’ensemble de la filière puisse se mettre en mouvement, surtout que l’ensemble de ces entreprises font des profits faramineux

RP : Concernant les attaques, il me semble que les intérimaires sont déjà touchés ?

VD : Chez PSA, on est passé en demi-cadence l’année dernière, et la boîte l’a répercuté sur les intérimaires qui sont passés de 1400 à 400. Par ailleurs cette baisse de production elle s’est répercutée dans l’ensemble des entreprises, où l’on peut imaginer que les intérimaires en ont également fait les frais.

Chez nous, au montage, où il y a beaucoup d’intérimaires car ce sont les tâches les plus pénibles et les moins payées, avec des salariés qui viennent souvent des quartiers populaires, à certains moments, on a eu jusqu’à 4000 intérimaires. Aujourd’hui ces intérimaires ce sont la variable d’ajustement, dès qu’il y a une baisse de production on supprime leurs emplois.

Pour ce qui est de la situation actuelle, pour l’instant on ne sait pas car le travail n’a pas encore repris. Chez certains sous-traitants, c’est la même situation, même si d’autres ont déjà fait des annonces. Ainsi, à Novares par exemple, ils vont reprendre sans les intérimaires qui représentaient la moitié de l’effectif. Ce sont donc les premiers qui paient la crise.

RP : Précisément PSA a connu une restructuration qui a conduit à de nombreuses suppressions d’emplois, on peut s’attendre au même type de plans face à la crise. Peux-tu revenir sur la situation dans ta boîte à ce niveau ?

VD : Aujourd’hui le groupe PSA a toujours un plan de suppression d’emplois en cours avec des départs volontaires ou des retraites anticipées et d’autres mesures. Cela a conduit à plus de 25 000 suppression d’emplois, mais avec la crise sanitaire et économique cela pourrait être plus violent.

Aujourd’hui on est 5000, plus les intérimaires, qui sont durement frappés, donc il y a déjà des suppressions d’emplois même si ce ne sont pas des licenciements secs. A ce niveau, les plans de ce type sont renouvelables tous les ans, donc on peut imaginer qu’ils lancent de nouvelles suppressions dans les années à venir.

Dans la sous-traitance, les patrons vont en revanche potentiellement aller sur des licenciements secs, ce qui n’est pour l’instant pas le cas chez nous. Pour autant, il faut voir que la situation va évoluer, on ne sait pas comment sera la crise et il peut y avoir une attaque d’ensemble de tout le secteur automobile. C’est en ce sens qu’on a créé la Coordination, pour être prêts en cas de besoin.

RP : Comment s’organise la Coordination justement ?

VD : Pour le moment on essaye de faire une réunion hebdomadaire. Ça nous permet d’avoir une vision sur ce qui se passe dans chaque entreprise, et de pouvoir réagir en fonction de la situation.

PSA ils savent avant nous comment ils vont régler la production. Mais en s’organisant avec les sous-traitants, ça nous permet de voir venir. Par exemple, on sait que si chez Faurécia qui fait les sièges on leur dit de produire moins, ça prépare une baisse de production chez PSA, et ça permet de se préparer.

Cette Coordination a aussi pour objectif d’être formatrice, de travailler sur les revendications qu’on peut porter et comment on les articule. Les patrons ils font du profit, ils versent des dividendes, et les salariés ils ont le droit au chômage partiel à 84% payé par la sécurité sociale et le patronat lui ne paie rien, tandis que certains salariés vont être licenciés et iront pointer à Pôle Emploi. Est-ce qu’on peut l’accepter en tant qu’organisation syndicale et en tant que salariés ? Ça permet de poser la nécessité de prendre un pouvoir plus important dans les entreprises pour mener les bagarres, pas seulement se défendre.

Par exemple aujourd’hui, quel contrôle on peut essayer d’imposer sur la production ? Parce qu’effectivement, on pense que ceux qui travaillent dans les usines sont les mieux à même d’organiser la production, et même d’envisager que demain, on peut décider de reprendre les usines à notre compte. Pas pour faire du profit mais pour servir la population, et même changer la production, la réorienter en fonction des besoins comme on aurait pu le faire face au Covid pour fabriquer des respirateurs.

RP : Cette initiative elle pose la question plus générale de comment on se prépare face à la crise à venir. Quels sont, à ton avis, les premières leçons que ça pose et qui peuvent inspirer d’autres travailleurs ?

VD : Je pense que ce genre d’initiatives ça permet de s’unifier, dans notre secteur mais au-delà du corps de métiers. Il ne s’agit pas d’être corporatistes. On peut aussi penser qu’on pourrait construire une Coordination qui va au-delà de notre territoire, parce que les équipementiers ils sont présents partout sur le territoire national, et même par-delà. On ne doit pas se limiter.

Et puis l’idée aussi c’est d’être à l’offensive. Le problème aujourd’hui c’est qu’il y a souvent des initiatives qui sont prises à la base, mais les directions syndicales ne suivent pas. Or, l’enjeu aujourd’hui ce n’est pas d’aller discuter avec le gouvernement, mais c’est de se préparer ensemble à affronter le patron et le gouvernement. Ça c’est le rôle primordial pour le futur !

Parce que face à la crise, on aurait les capacités de répondre avec nos revendications, et c’est ça qu’il faut démontrer. Ceux qui font tourner la société c’est nous, et c’est ça l’objectif : être offensifs, et pas juste attendre que le patron décide. C’est l’objectif de la déclaration, dire qu’on se prépare à lutter, parce qu’il va y avoir une période de lutte de classe intense, et le mouvement ouvrier doit s’emparer des organisations syndicales dans ce but, pour en faire un outil qui soit vraiment au service de la classe ouvrière, et au-delà.




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