Comment reconstruire une stratégie féministe, marxiste et révolutionnaire ?

Autour de La révolution féministe d’A. Koechlin

Cécile Manchette

Autour de La révolution féministe d’A. Koechlin

Cécile Manchette

Débat autour d’un des ouvrages de cette rentrée littéraire et militante qui nourrit les discussions au sein d’une nouvelle génération féministe.

Le livre d’Aurore Koechlin, La Révolution féministe, est en vente dans les librairies à côté d’autres ouvrages qui sont des références pour ouvrir et nourrir les débats au sein d’une nouvelle génération féministe militante. Parmi ceux-ci on trouve Féminisme pour les 99% : Un manifeste , Le Capitalisme patriarcal de Silvia Federici ou encore Du Pain et des roses : appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme d’Andrea D’Atri.

Publié en août dernier aux Éditions Amsterdam, l’autrice, doctorante en sociologie et militante au Collectif féministe révolutionnaire (CFR), motivée par l’émergence d’une quatrième vague féministe, a choisi de réunir dans cet ouvrage ses recherches, réflexions et expériences dans le mouvement féministe renaissant.

Après un retour historique sur les différentes vagues féministes qui se sont succédées en France, l’autrice aborde principalement la naissance de la quatrième vague internationale et la question des différents courants théoriques auxquels se réfèrent les secteurs les plus actifs et militants de cette nouvelle vague, comme la théorie de la reproduction sociale ou de l’intersectionnalité. Dans son dernier chapitre elle débat avec ces différentes stratégies et se prononce pour une stratégie « féministe, marxiste et révolutionnaire ».

La problématique qui traverse le livre est annoncée dès l’introduction : « Pour reconstruire un mouvement féministe nous devons poser la question de la stratégie : comment, pourquoi faire et avec qui ? » [1]. En effet, dans l’introduction elle met en avant la question de la « stratégie révolutionnaire » dont devrait se doter le mouvement féministe et les bilans à tirer des mouvements passés car « tout bilan historique implique un bilan politique » [2]. Une méthode qui peut paraître étrangère aux lectrices et lecteurs d’ouvrages portant sur les questions féministes et de genre. Parce qu’en effet, comme l’explique l’autrice, la tradition féministe française a plutôt eu tendance à faire « l’impasse sur les questions stratégiques et d’organisation » [3].

Ainsi, contrairement à l’image d’un féminisme « présenté comme un bloc unifié », l’autrice démontre dans l’ouvrage qu’il existe en réalité plusieurs féminismes qui se distinguent en fonction de leurs conceptions théoriques et de leurs choix stratégiques, bien que souvent de manière non assumée.

Si le mouvement des femmes est composé de différents courants, c’est aussi que le mouvement des femmes est un mouvement polyclassiste – c’est-à-dire composé de différentes classes et couches sociales – dans lequel des intérêts divergents cohabitent. Ceci est à la base de l’existence des différents féminismes. La question des femmes est une question historiquement stratégique en vue de la révolution pour les marxistes révolutionnaires dans le sens où les femmes représentent plus de la moitié de l’humanité et sont une force éminemment centrale, en s’alliant à l’ensemble de la classe ouvrière, pour renverser le système capitaliste et poser les bases d’une société sans oppressions. L’ouvrage a le mérite de soulever plusieurs questions importantes, et y apporte partiellement des réponses. Ce sont ces questions que nous allons essayer de discuter ici. Quel rôle les féministes socialistes doivent-elles jouer tant dans le mouvement des femmes que dans le mouvement ouvrier avec le retour de la lutte des classes ? Quels sont les obstacles politiques et comment les dépasser ?

Féminisme et marxisme : « une relation complexe »

« Le marxisme demeure une référence pour toute théorie de l’oppression ou de l’exploitation, ne serait-ce que parce qu’Engels fut l’un des premiers théoriciens modernes de l’oppression des femmes. En outre, les féministes marxistes sont les premières à commencer à élaborer une théorie du travail domestique » [4].

Aurore Koechlin s’inscrit dans l’héritage du marxisme et du féminisme marxiste, d’Engels et de Marx ainsi que des militantes et théoriciennes féministes et marxistes. De manière intéressante, l’autrice explique qu’une des spécificités du féminisme marxiste en France dans les années 1960-1970, contrairement à d’autres pays comme l’Angleterre, est d’avoir été « éclipsé » par le féminisme matérialiste, et largement invisibilisé par le milieu féministe hostile aux organisations politiques. Le féminisme matérialiste qui théorise qu’il existe un système de production et d’oppression patriarcal autonome, ce qu’on appelle la théorie du « système dual », arrive à la conclusion qu’il faut défendre l’autonomie du mouvement des femmes au détriment, comme l’explique l’autrice, d’une stratégie d’ensemble à même d’en finir avec le patriarcat intrinsèquement lié au système capitaliste.

La prégnance du féminisme matérialiste en France peut s’expliquer par le recul du féminisme marxiste en lien avec la faiblesse de l’extrême gauche et des organisations révolutionnaires dans les années 1960, puis avec la défaite du mouvement ouvrier et le reflux de la lutte des classes à partir des années 1980.

Mais cette idée selon laquelle le marxisme ne peut pas prendre en compte les oppressions, ne peut pas être comprise si nous ne situons pas ces conclusions dans le cadre de l’offensive bourgeoise menée contre le marxisme et le communisme assimilé au stalinisme, comme le développe particulièrement Andrea D’Atri, dans le livre Du pain et des Roses : appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme. La réaction stalinienne en Union Soviétique, contre les conquêtes de la révolution prolétarienne de 1917, a en effet été à l’origine de tout un ensemble de reculs concernant les droits des femmes, entre autres choses. « La révolution d’octobre a pris comme drapeau l’émancipation des femmes et a produit la législation la plus progressiste de l’histoire en ce qui concerne le mariage et la famille. Ceci ne veut pas dire pour autant qu’elle a mis en place immédiatement une “vie heureuse” pour la femme soviétique. La véritable émancipation de femmes est inconcevable sans la progression générale de l’économie et de la culture, sans la destruction de l’unité économique de la famille petite-bourgeoise, sans la mise en place de la socialisation des ressources, et sans l’éducation. Cependant, guidée par son instinct de conservation, la bureaucratie a craint le “dépérissement” de la famille. Elle a commencé à chanter les louanges du dîner et du ménage en famille, autrement dit, de l’esclavage domestique des femmes » [5]

Les organisations et partis politiques du mouvement ouvrier qui ont été influencés et ont adhéré au stalinisme – comme le Parti communiste français – ont rompu avec la tradition du féminisme marxiste et révolutionnaire. C’est ainsi que s’est soldé le divorce entre le mouvement ouvrier et le mouvement féministe. Les raisons de cette « relation complexe » entre le féminisme et le marxisme auraient mérité d’être plus développées dans le livre, qui n’aborde pas le rôle joué par le stalinisme, pour mieux comprendre les raisons du divorce, et encore mieux mesurer à partir de là ce qu’il reste à reconstruire.

Pour une lecture critique de la théorie de la reproduction sociale

Face à la quatrième vague féministe, l’autrice se demande comment s’armer théoriquement pour intervenir dans ce mouvement et le mener à la victoire : la fin du capitalisme et du patriarcat.

Elle synthétise les deux autres principales conceptions féministes qui ont prédominé depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, le réformisme et l’intersectionnalité, et met en lumière les différences avec un féminisme marxiste révolutionnaire qui s’appuie sur la théorie de la reproduction sociale.
Le féminisme réformiste désigne le féminisme qui à partir des années 1960 a été coopté par l’État et s’est institutionnalisé à différents niveaux. Ainsi, ce féminisme a déplacé l’action du féminisme exclusivement « sur le plan parlementaire, législatif et gouvernemental » [6]. Une des terribles conséquences d’une telle adaptation à l’État a été inévitablement l’accompagnement par tous ces courants du féminisme des politiques nationalistes, racistes et islamophobes. Françoise Vergès explique dans son ouvrage « Un Féminisme décolonial » [7] comment l’offensive bourgeoise contre les poussées révolutionnaires des années 1960-1970 a donné naissance à ce qu’elle nomme le « féminisme civilisationnel ». Un féminisme d’État, bourgeois, qui a permis de mener et justifier idéologiquement l’offensive néolibérale mondiale amorcée dans les années 1980.

« Dans les années 1970, des groupes de femmes et des féministes avaient développé des thématiques puissamment émancipatrices, malgré toutes leurs limites : la dénonciation de l’autoritarisme religieux mais pas de la religion en tant que telle, l’analyse des sources des discriminations et des mécanismes qui structurent la soumission des femmes à l’ordre hétéropatriarcal, les liens entre État, capital et sexisme. Après la chute du mur, ces élaborations sont caricaturées et réduites à des incantations sur la laïcité, les dangers du voile, l’oppression par les frères et pères musulmans etc. Par cette régression, le féminisme civilisationnel trouve une place au sein du « nouvel ordre mondial ». Cette transformation du féminisme constitue un symptôme de la fin de l’histoire » [8].

C’est contre ce féminisme institutionnel que s’est constitué un féminisme de lutte, de retour à la radicalité, revendiquant la nécessité des mobilisations extra-parlementaires. Ce féminisme s’est beaucoup inspiré des théories nées dans les années 1990 dont l’intersectionnalité qui voulait, en opposition au féminisme dit institutionnel, défendre la nécessité d’un féminisme pour toutes les femmes, inclusif. Mais les limites de l’intersectionnalité et de sa pratique militante dans le mouvement féministe depuis les années 2000 sont principalement de tomber dans ce que l’autrice qualifie de « morcellement » des oppressions, et d’abandonner la perspective d’une lutte collective contre le système dans son ensemble. Elle écrit : « On lutte contre les expressions de la domination, qui n’en sont que les symptômes, au lieu de s’en prendre au système qui les produit. (...) En conséquence l’émancipation est conçue comme une émancipation individuelle » » [9]. En dernière instance, d’une analyse en termes de « privilèges » « découle une moralisation de politique et une culpabilisation des individu.es » [10].

C’est à partir de là que l’autrice choisit de mobiliser la théorie de la reproduction sociale de Lise Vogel « pour défendre une approche unitaire qui ne tombe ni dans le travers de la hiérarchisation des oppressions ni dans celui de leur morcellement à l’infini » [11].

Cette théorie met au centre de l’analyse l’existence d’un système de production capitaliste et donne une place centrale à la question du travail reproductif, travail sans lequel la production capitaliste ne serait possible. L’actualité de la théorie de la reproduction sociale dans la quatrième vague féministe est en lien avec l’intégration sans précédent des femmes au marché du travail et le fait que les femmes sont celles qui continuent d’assurer la grande majorité des tâches de reproduction (éducation des enfants, soins aux personnes âgées, tâches ménagères) sans compter qu’elles sont aussi celles qui sont employées majoritairement dans tous les emplois publics, et de plus en plus privés, du « soin » (les métiers dits du care comme le ménage, le médical/soin, l’éducation, la garde d’enfants etc.). Ces derniers secteurs sont touchés particulièrement par la crise économique et le néolibéralisme qui voudrait aller vers une privatisation plus importante du travail reproductif et le faire reposer sur les populations les plus précarisées et opprimées : les femmes racisées et/ou immigrées.

Nous partageons l’idée que la question du travail reproductif est une question importante dans le mouvement féministe dans la perspective d’une révolution et d’une société où ces tâches seraient « socialisées », c’est-à-dire où elles ne reposeraient plus sur les femmes comme dans le système capitaliste mais seraient prises en charge par l’ensemble de la société. Nous partageons également le choix de poser et alimenter le débat théorique qui porte sur les rapports entre production et reproduction. Sur ce point, nous nous appuyons sur les définitions d’Engels et de Marx de l’articulation entre la sphère de la reproduction et la sphère de la production. Dans Le Capital, Marx souligne que « tout processus de production social est (…) en même temps processus de reproduction ». Après avoir repris cette citation, l’autrice écrit que « sous le capitalisme, production et reproduction prennent toutes deux une "forme capitaliste", c’est-à-dire qu’elles ont le même but : produire et produire la survaleur (ou la plus-value), la valeur qui se valorise, c’est-à-dire le capital » [12]. Et un peu plus loin : « Lors de la consommation de la force de travail (…) une partie de ce qui est produit sert à renouveler cette force de travail, via le salaire, mais une partie produit une valeur supplémentaire. La force de travail est la seule marchandise à produire davantage de valeur qu’il n’en fait pour la produire. Elle est donc la source de l’accumulation capitaliste, sa marchandise la plus précieuse » [13].

Cette question qui consiste à savoir quel est le cœur pour le capitalisme de l’accaparement du surproduit social, de l’accumulation des richesses, est centrale pour nous. En quoi est-ce central d’un point de vue stratégique ? Parce que pour les révolutionnaires il s’agit de déterminer quel est le centre névralgique du capitalisme et comment l’abattre.

Or, pour l’autrice « la question de la reproduction est tout aussi centrale que la question de la production » [14]. Pas dans le sens, comme pour certaines théoriciennes de la reproduction sociale, selon lequel le capitalisme tirerait une plus-value du travail de reproduction sociale au même titre qu’il en tire du travail productif. Mais dans le sens où « le travail reproductif est la condition sine qua non de la production de survaleur » [15]. Par la suite l’autrice développe et partage l’idée avec les féministes de la théorie de la reproduction sociale, de la privatisation du travail reproductif depuis les années 1980, c’est-à-dire de la transformation du travail reproductif en travail salarié. C’est en raison de cette « reconfiguration du travail reproductif », qu’elles finissent par le placer ainsi que les secteurs de la reproduction sociale (hôpitaux, écoles, aides à domicile), au cœur de l’affrontement avec le système capitaliste au même titre que d’autres secteurs (ferroviaire, transports, raffineries).

Tout d’abord, le fait que la reproduction de la force de travail est la première chose nécessaire pour qu’existe une force de travail qui est ensuite exploitée ne signifie pas pour autant que la reproduction est le cœur du fonctionnement capitaliste. Puis, ces conclusions théoriques peuvent conduire à mettre sur le même plan différentes grèves de la reproduction sociale, comme cela est fait dans Un féminisme pour les 99% : un manifeste, entre une grève dans un hôpital, une grève de femmes au foyer et ce que certaines appellent la « grève du sourire ». Ainsi qu’à mettre sur le même plan l’ensemble de ces différentes grèves avec celles qui peuvent éclater dans des secteurs clés de la production.

Nous sommes d’accord que les secteurs salariés de la reproduction sociale comme les hôpitaux, les écoles, les salariées de la sous-traitance et du privé, vont jouer un rôle central dans les épisodes de luttes de classe à venir par leur précarisation qui en fait des secteurs plus explosifs. Bien que ces grèves puissent également entraîner et radicaliser d’autres secteurs plus concentrés du prolétariat, elles se heurtent à la limite de ne pas être les grèves qui causent le plus de dégâts (en termes de profits) au système capitaliste en ne paralysant pas l’extraction de plus-value. Pour illustrer cela, l’une des difficultés réelles des secteurs de la reproduction sociale comme les hôpitaux repose sur le fait que les travailleurs et travailleuses ont entre leurs mains la vie et la santé de patients. Le gouvernement peut instrumentaliser cette lourde responsabilité pour discréditer la grève, en accusant par exemple les travailleurs de mettre en danger la vie des patients.

Enfin, l’autrice qui dans son livre fait l’exercice de révéler les stratégies politiques qui sous-tendent les différents courants féministes omet de le faire pour la théorie de la reproduction sociale. En effet, cette théorie est principalement mobilisée par les féministes pour les 99% – Tithi Battacharya, Nancy Fraser, Cinzia Arruzza – dont nous saluons dans un article d’Andrea d’Atri et Celeste Murillo l’apport du manifeste sur tout un ensemble de points et notamment le fait qu’il mette « au centre la question que l’oppression des femmes est structurelle au sein du système capitaliste et qui en déduit que la solution ne peut qu’être une transformation radicale et collective, [et qu’il] ait reçu un grand accueil à une large échelle. ». D’Atri et Murillo interpellent néanmoins les autrices du manifeste : « Mais comment ses autrices proposent-elles de mettre en œuvre cette transformation ? Pour changer cette situation à la racine, le Manifeste postule que "le féminisme pour les 99% cherche à réunir les mouvements existants et futurs en une large insurrection mondiale" [mais] sans rien de plus à ce sujet [cela] conduit à penser qu’il existe, chez ses autrices, une confiance illimitée dans le pouvoir des mouvements sociaux. Comme s’il n’était pas nécessaire de préparer l’affrontement avec l’État (capitaliste) – grand absent dans le Manifeste – qui non seulement détient le monopole de la force, mais qui met également en œuvre de multiples mécanismes de cooptation et d’assimilation de ces mouvements contestataires. ». Ce sont en grande partie ces mêmes limites que nous trouvons dans l’ouvrage d’Aurore Koechlin.

Pour une stratégie de classe, anticapitaliste, révolutionnaire et communiste

Pour l’autrice, « cela nécessite que le mouvement ouvrier devienne progressivement le mouvement ouvrier féministe, LGBTI+, anti-raciste. Il est donc tout à la fois décisif de développer une ligne lutte de classe, c’est-à-dire en lien avec la lutte des classes, dans les mouvements féministes LGBTI+, anti-raciste etc., et d’intervenir dans le mouvement ouvrier de façon féministe, LGBTI+ etc. pour y développer une conscience, des mots d’ordre et des revendications portant directement sur ces questions. Et c’est ainsi qu’à terme on pourra réunir en un seul et même mouvement ces luttes séparées » [16].

Cette citation comporte principalement deux écueils. Le premier est de supposer que, parce que les femmes composent aujourd’hui plus de la moitié de l’humanité, 40 % de la classe ouvrière et sont majoritaires dans un ensemble de secteurs comme on l’a vu précédemment, le mouvement des femmes et le mouvement ouvrier vont s’unir spontanément alors même que leurs revendications sont consciemment séparées par leurs directions respectives. Le second est de mettre sur le même plan le mouvement féministe et le mouvement ouvrier alors que le premier est polyclassiste contrairement au second.

L’intervention des marxistes révolutionnaires dans le mouvement des femmes implique nécessairement de lutter contre une tendance des courants féministes à ne pas lier les revendications qui leur sont propres à la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme, et, par conséquent, au sujet social capable de les abattre, la classe ouvrière.

Du côté du mouvement ouvrier, historiquement, le rôle des bureaucraties a la tête des syndicats a toujours été de tout faire pour éviter que la classe ouvrière se politise et porte les revendications des plus opprimées de la société. L’autrice soulève à juste titre la nécessité d’une lutte politique dans le mouvement féministe contre les différentes stratégies existantes mais il n’est pas indiqué clairement qu’elle est la sienne pour intervenir et affronter les courants qui postulent à la direction du mouvement féministe ainsi que les bureaucraties syndicales. En tant que féministes socialistes nous pensons qu’il s’agit d’une tâche préparatoire essentielle en vue de futurs épisodes de luttes des classes, à savoir développer dès maintenant un courant féministe anticapitaliste et révolutionnaire dans le mouvement féministe, et des courants anti-bureaucratiques, pro auto-organisation, dans le mouvement ouvrier afin de récupérer les syndicats des mains des bureaucraties. Il s’agit d’une condition nécessaire pour que ces organisations soient capables de défendre l’unité entre salariés en CDI et en CDD ou en intérim, et d’y intégrer les secteurs les plus précarisés majoritairement féminisés et racialisés.

À ce titre, la grève d’Onet, qui a inspiré la naissance du collectif Du Pain et des Roses en France, racontée dans le film documentaire « Les Petites Mains in-visibles », est l’exemple d’une grève dans le secteur du nettoyage qui, avec l’intervention de militant.e.s révolutionnaires, est devenue une grève politique c’est-à-dire qui ne s’est pas limitée à la lutte contre la violence de la sous-traitance, mais a pu lier cette lutte à celle contre les oppressions de genre et de race. Ainsi, ces femmes se sont transformées en figures durant la grève et incarnent aujourd’hui un symbole d’émancipation.

Cette politique à l’intérieur du mouvement ouvrier pour la prise en charge des questions d’oppressions et des revendications démocratiques ainsi que pour l’auto-organisation a permis la victoire de la grève mais aussi que certains grévistes s’approprient le programme et la stratégie révolutionnaire. À travers l’expérience de la grève et l’affrontement avec la SNCF, la justice, la police ainsi que la construction d’alliances et de solidarités avec divers secteurs, les grévistes défendent aujourd’hui l’importance de la construction des outils pour l’organisation de la classe pour soi. Razmig Keucheyan, dans un article publié dans Le Monde Diplomatique l’exprimait avec ces mots : « Livrer la "bataille des idées" consiste à politiser ces nouvelles classes populaires, au moyen de luttes analogues à celle menée par les salariés d’Onet. Leur victoire montre que l’improbable n’en reste pas moins possible. Le "front culturel", articulé aux fronts économique et politique, c’est exactement cela. Ils ne le savent peut-être pas, mais les grévistes d’Onet sont les véritables héritiers de Gramsci ».

Par ailleurs, la lutte d’Onet est une façon de discuter concrètement avec les autres stratégies, de démontrer dans la réalité la justesse du marxisme révolutionnaire vis-à-vis de la théorie intersectionnelle et de la hiérarchisation des oppressions, entre autres. D’une part, si c’est une grève avec de nombreuses femmes, elles n’auraient jamais pu gagner sans les travailleurs hommes. D’autre part, la question des alliances que ce soit avec les travailleurs en grève ou encore avec d’autres secteurs stratégiques comme les cheminot.e.s, ou encore les étudiant.e.s, permet de déplacer la question des alliances et des allié.es du terrain moral sur un terrain politique face à la nécessité de construire une unité contre des adversaires de taille, à l’instar de la société Onet, la SNCF, la justice, les médias dominants et le gouvernement. « À se focaliser sur les privilèges, on perd donc de vue ce qui me semble le plus important, c’est-à-dire la question du pouvoir. Dans nos sociétés qui a le pouvoir ? Avoir des privilèges, ce n’est pas avoir le pouvoir, c’est tout au plus avoir des avantages » [17]. C’est dans ce sens que nous comprenons la question de mener une bataille politique dans le mouvement féministe et dans le mouvement ouvrier en lien avec la nécessité d’une lutte globale, non pas contre le « pouvoir », mais contre l’État capitaliste.

Finalement, comme le soulève l’autrice, la question de l’articulation entre capitalisme et patriarcat redevient d’actualité car depuis quelques années nous assistons à l’échelle internationale à l’émergence de cette nouvelle vague féministe, qui a anticipé un renouveau de la lutte des classes. L’irruption des Gilets jaunes en France, et le nouveau cycle qui semble s’être ouvert à niveau international, avec les processus en cours en Algérie, Equateur, Chili, Bolivie, Liban, Irak, et dans lesquels les femmes se trouvent en première ligne, posent à nouveaux frais la question de la centralité de la classe et de l’affrontement avec l’État capitaliste.

C’est en référence à cette nouvelle vague féministe que l’autrice a intitulé son livre « la révolution féministe ». Pourtant, comme elle le développe dans la présentation de son ouvrage en posant la question stratégique, il n’existe pas un féminisme mais plusieurs au sein du mouvement des femmes. Cette expression de révolution féministe est d’ailleurs utilisée par les courants féministes qui s’opposent au marxisme pour défendre l’idée que les femmes partagent les mêmes intérêts voire qu’elles constituent une classe, et ne pensent ni une stratégie révolutionnaire d’affrontement avec l’Etat capitaliste pour mener à une révolution prolétarienne à même de libérer de l’exploitation capitaliste la majorité l’humanité, ni la question du parti révolutionnaire comme outil pour mener à bien cette guerre contre ce système.

Nous saluons ce livre qui a pour mérite et ambition de soulever l’enjeu de « préparer la vague qui vient » afin de la doter d’une stratégie pour que ce mouvement soit victorieux. Nous partageons ce défi, et c’est pour cela que notre collectif Du Pain et des Roses fait partie du courant international Pan y Rosas, qui organise des milliers de femmes travailleuses et de jeunes filles en Allemagne, dans l’État espagnol, en Italie, aux États-Unis, en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili, au Costa Rica, au Mexique, en Uruguay et au Venezuela, pour lutter pour un système débarrassé de l’exploitation et des oppressions.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1A. KOECHLIN, La révolution féministe, Paris, Editions d’Amsterdam, 2019, p.14

[2Ibid., p.13

[3Ibid.

[4Ibid., p.24

[5Léon TROTSKY, “Twenty Years of Stalinist Degeneration”, in Fourth International, Vol.6 n°3, mars 1945. [The Bulletin of the Russian Opposition n° 66-67, mai-juin 1938

[6A. KOECHLIN, La révolution féministe, op. cit., p.40

[7Françoise VERGES, Un féminisme décolonial, La Fabrique, 2019

[8A. KOECHLIN, La révolution féministe, op. cit., p.74

[9Ibid. p.130

[10Ibid. p.132

[11Ibid., p.15

[12Ibid., p. 94

[13Ibid., p.95

[14Ibid., p.105

[15Ibid., p.103

[16Ibid., p.155

[17Ibid., p.127
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