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Politique

Témoignage / Partie 1

« Bande de smicards de merde, fallait travailler à l’école ». Le récit d’un Gilet Jaune interpellé

Un Gilet Jaune, interpellé lors de l’acte 18 à Paris, nous a fait parvenir le témoignage suivant. Par la suite, nous publierons le témoignage de sa famille.

jeudi 28 mars

Résumé du 16 mars 2019. Fin de manifestation : la gendarmerie mobile commence à nous repousser vers la Porte Maillot. S’ensuit une manifestation sauvage sur le périphérique, des agents du DAR qui nous pourchassent, habillés en civil et bien décidés à en découdre. Plusieurs manifestants s’en vont en remontant une pente abrupte et en passant sur le pont. La chasse à l’homme se poursuit jusqu’à la rue Mac-Mahon, où les voltigeurs arrivent avec les gazeuses et aspergent généreusement tout le monde sans faire la moindre distinction.

Des agents de la BAC arrivent alors déguisés en voyous, en « racailles », certains avec des brassards jaunes et d’autres avec des équipements de médic. Ils commencent à molester tout le monde, ça se sépare dans tous les sens alors je prends moi aussi la fuite, ayant peur de prendre des coups. Ensuite arrive un premier barrage, que je réussis à franchir, puis un deuxième et un troisième. Là, ça ne passe pas : je me prends un chassé et je me retrouve frappé au sol par plusieurs agents, avec coup de pied au visage, coups de matraque. Heureusement pour moi, j’avais enlevé mon piercing à l’arcade sourcilière dans l’après-midi car il me faisait mal avec les lunettes de protection : sans cela, mon arcade aurait été arrachée.
Pour finir, je suis interpelé. Un agent me met face contre terre en m’écrasant la tête avec son genou, le temps que son collègue serre le serflex. Dans le même temps, une autre personne est interpelée et placée à côté de moi sans violence. S’ensuit une séance d’humiliation, avec beaucoup de propos irrespectueux : « Bande de smicards de merde, fallait travailler à l’école », « arrêtez de vous plaindre et allez vivre en Corée du Nord »

Après tous ces propos, l’un des agents enchaine avec un trait d’« humour » bien cynique et déplacé : il m’explique que c’est rigolo car une personne sur l’Arc de Triomphe s’est retrouvée avec le nez au milieu de la joue… ça caresse le LBD en me regardant, en rigolant et en précisant qu’il adore crever des yeux tous les samedis ; et là il commence à me dire que j’ai jeté des projectiles. Je leur réponds que non. L’un d’entre eux tient sa matraque télescopique en me regardant avec insistance et me dit que ses collègues arrivent : je répète que je n’ai rien jeté, ce qui le rend de plus en plus insistant et agressif.

Ses collègues arrivent et le rejoignent pour me mettre la pression. Comme ils sont cinq autour de moi, avec des paroles et une attitude corporelle qui ne sont pas des plus amicales, je finis par craquer et j’avoue un fait que je n’ai pas commis. Satisfait de mes aveux contraints, le policier donne un grand coup avec sa matraque télescopique dans le mur, à dix centimètres de mon oreille gauche, pour replier son arme. Il commence à me dire également que pendant que je courais, j’ai jeté un parfum Yves Rocher de mon sac, mais je nie formellement : je n’accepterai pas d’avouer une deuxième fois un fait que je n’ai pas commis. Nous restons assis sur le trottoir environ 1h30 en continuant à subir des humiliations verbales jusqu’à ce qu’on vienne nous chercher avec le panier à salade, ensuite nous sommes emmenés au commissariat du 20ème arrondissement de Paris.

Arrivés sur place, nous sommes placés dans une pièce et fouillés… Un policier veut m’enlever le serflex, mais n’ayant pas de ciseaux, il enfonce la pointe de son couteau pour desserrer le mécanisme - au risque m’enfoncer le couteau dans les veines du poignet s’il rate son coup ! Ensuite je vois un OPJ, qui me stipule ma garde-à-vue. Il me demande si je veux un avocat commis d’office, tout en me disant que si je suis pressé de rentrer chez moi, cela ne sert a rien car ils sont débordés ; alors je demande à contacter ma conjointe. On me le refuse, mais il me demande ses coordonnées pour la prévenir.

Par la suite, je suis mis en cellule et je n’aurai pas à manger avant le lendemain 8h. A 1h30 du matin on m’emmène voir le médecin : il regarde mon visage et ausculte mes yeux avec une lampe, et ça s’arrête là. La consultation aura duré moins de 5 minutes, et le médecin ne m’aura jamais demandé d’enlever mes vêtements pour voir si j’avais des traces de coups sur le corps. Le lendemain matin donc, dimanche 17 mars, je suis convoqué pour voir l’OPJ. Il m’indique très vaguement et brièvement que ma famille m’a trouvé un avocat, je redemande à contacter ma conjointe pour des explications car je suis perdu et j’essuie encore un refus. Mon audition a lieu : quand on me demande si j’ai jeté un projectile, je continue à déclarer que oui, pour rester cohérent avec mes déclarations contraintes et faites sous pression dans la rue qui ont été mises à l’écrit à ce moment-là. Par la suite, on me remet dans la cellule, repas à 13h30, le soir à 21 h repas ; à 21h30 on m’annonce que ma garde-à-vue va être prolongée de 24h. Lundi, à 3h du matin, ma cellule est fouillée, et moi aussi. Cela aura été comme ça toutes les nuits, et 1 à 2 fois par jour ; une couverture pour se réchauffer la nuit, dont l’hygiène est plus que douteuse…

Petit déjeuner à 8h et à 13h on ne me donne rien à manger, malgré ma demande. A 19h30 j’apprends que je serais déféré au tribunal de Clichy à 21h30, je réclame à manger en expliquant que je n’ai rien eu le midi. Excès de générosité, on m’amène deux plats. A 21h 45, je demande où en est le déferrement : on me dit qu’ils sont débordés et que je serais déféré à 1h30 du matin. Enfin j’arrive au tribunal de Clichy, on me place dans une cellule de 40 personnes dans laquelle nous sommes presque uniquement des Gilets Jaunes.

Tout le monde a passé plus de 48h tout seul, et personne ne veut donc remonter dans les cellules individuelles. Cela fait du bien d’échanger après 48h de solitude. Le mardi matin à 5h, bizarrement aucune fouille n’a lieu, ni de moi ni de la cellule, alors que dans le 20ème c’était 2 à 3 fois par jour. S’en suit une attente interminable, à 8h petit déjeuner, et plus rien de la journée jusqu’à 22h.

Le midi je demande où est mon repas, on me dit qu’il a été donné en même temps que le petit déjeuner. A 9h50 je rencontre l’enquêtrice sociale, je l’avertis de prévenir ma femme car je souhaite un avocat pour préparer ma défense. Ensuite je suis reconduit dans une nouvelle cellule, aux alentours de 13h30. Je rencontre la procureure qui me stipule que je risque de prendre 5 ans ! Je suis replacé dans la cellule et l’attente continue ; à 15h15 on m’emmène dans la chambre audience. Ils n’ont plus que 5 minutes avant l’annulation de la procédure, et le juge me demande si j’ai bien mangé de manière à être dans les règles. Je suis encore replacé dans la cellule jusqu’à 21h ; enfin, à 21h, je passe en audience. Je demande alors un report pour préparer ma défense ; mon avocat n’étant pas sur place car débordé, une de ses collègues est présente pour me représenter.

Le procureur demande à ce que je sois placé en détention provisoire en attente de mon jugement, et je suis replacé dans ma cellule en attente de la décision… S’en suit une attente longue et insupportable. On finit par me ramener à l’audience pour m’annoncer la décision : interdiction de paraître à Paris, pointage hebdomadaire à la gendarmerie de mon domicile, obligation de soins et obligation de travail, et j’ai un procès pour les qualifications suivantes : « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens le 16 mars 2019 à Paris 17ème » ainsi que « violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité le 16 mars 2019 à Paris 17ème ». Je rentre enfin avec ma famille et mes témoins.




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