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Jeunesse

Blocages et grèves dans l'Educ

Malgré la matraque, la mobilisation lycéenne surprend le gouvernement 

Depuis lundi, la gronde est telle dans l'Education nationale que Blanquer a fini par reculer sur la revendication des demi-groupes dans les lycées et a aménagé le Bac. Une première victoire, qui exprime la peur du gouvernement face à un mouvement au fort potentiel disruptif. Aux côtés des enseignants, les lycéens expriment une colère profonde, à laquelle ni la répression ni les concessions ne pourront répondre.

samedi 7 novembre

La répression n’aura pas suffi à endiguer la colère lycéenne

 

Selon les recteurs d’académie, les blocus seraient circonscrits à quelques établissements : ce jeudi, seulement les lycées Turgot, Voltaire, Paul Valéry, Turquetil à Paris et ceux de Thorigny-sur-Marne et Melun auraient été partiellement bloqués par des élèves. En réalité, la dynamique semble bien plus importante que ne semble l’indiquer l’administration. Dès lundi, ce sont de nombreux lycées qui ont été mobilisés tant à Paris qu’en régions. Surtout, la colère dépasse largement les lycées qui ont effectivement réussi à bloquer. Des amendes devant le lycée Colbert (Xe) aux interpellations sanglantes du lycée Paul Eluard (Saint Denis) en passant par les lacrymogènes balancés devant le lycée Queneau de Villeneuve d’Ascq, la stratégie initiale du gouvernement était de tuer dans l’oeuf la mobilisation lycéenne naissante avec les éléments de radicalité qui le caractérise. 

En effet, s’appuyant notamment sur l’état d’urgence sanitaire et le déploiement des forces de répression sur le territoire, la présence policière étouffante devant les établissements scolaires exprime l’inquiétude du gouvernement sur le sursaut lycéen naissant, mais qui ne rencontre pas totalement l’effet escompté. De fait, malgré une répression féroce qui s’applique jusque devant les lycées des beaux quartiers de Paris, cela n’a pas encore suffi à briser cet embryon de mouvement. De Colbert à Paul Eluard en passant par Paul Valéry et Voltaire, les lycéens font preuve de répondant et refusent de se laisser faire. Une insubordination, dont l’exemple le plus impressionnant est sans doute celui des lycéens de la cité scolaire de Saint-nazaire, qui ont fait reculer collectivement la police à une centaine. 

Annulation du Bac et demi-groupes : une première victoire partielle grâce à la mobilisation

 

Une défiance grandissante vis-à-vis de la hiérarchie qui a suffi à effrayer Blanquer. Ce jeudi, ce dernier a décidé de lâcher partiellement sur la revendication des demis-groupes dans les lycées - lorsque les chefs d’établissement le souhaitent - pour éviter de perdre totalement la main. L’objectif est bien de calmer la gronde dans le secteur le plus explosif, tout en maintenant le statut quo sur les collèges et écoles primaires pourtant pas moins susceptibles de constituer des cluster alors que la seconde vague s’annonce plus meurtrière que la première. En effet, face au risque extrêmement élevé de contamination massive, personnels et lycéens avaient choisi dès lundi 2 novembre de mettre en avant le dédoublement des classes en demi-groupes comme mesure d’urgence absolue face à la deuxième vague. 

"Ma mère est personne à risque, je ne veux pas qu’elle se retrouve à l’hôpital parce que je l’aurais mise en danger" raconte une lycéenne devant Paul Valéry, tandis qu’une élève de Paul Eluard explique que la mobilisation est "pour exiger un protocole suffisant pour qu’on ne rapporte pas la maladie aux plus fragiles de chez nous". Une inquiétude qui se ressent d’autant plus dans les lycées de quartiers populaires comme en Seine Saint Denis, département sinistré par l’épidémie au printemps : les parents des lycéens sont ces travailleurs des secteurs essentiels, non seulement en première ligne du virus mais dont la santé a aussi été fragilisée par des années d’exploitation au travail. 

Dans plusieurs établissements, des protocoles sanitaires autonomes ont ainsi été élaborés, parfois même appliqués sans l’aval du Rectorat comme à Stains en Seine Saint-Denis ou à Dammartin-en-Goëlle (77). De fait, le manque de distanciation dans des classes de 30 élèves, l’absence de gels ou même de savon, l’impossible aération des salles sont autant de problèmes pointés du doigt de façon récurrente par les lycéens et qui ont mis le feu aux poudres en plein rebond épidémique. Et la mise en place de demi-groupes là où le rapport de force est suffisant pour que le chef d’établissement le concède ne saurait répondre au manque de moyens dans l’Education. Les sous effectifs, les salaires de misère, les locaux délabrés et la cherté des masques obligatoires sont autant de problématiques auxquelles il faut répondre dans le même temps.

En parallèle, le ministre a souhaité faire un pas - et non des moindres - vers les lycéens et les enseignants en actant de l’aménagement du baccalauréat cette année, examen dont la réforme emblématique du ministre Blanquer avait fait l’objet d’une mobilisation d’ampleur l’année dernière. Ou la preuve que le gouvernement recule quand il se sent trop attaqué, y compris sur les mesures les plus symboliques de son mandat comme l’est l’aggravation de la sélection sociale dans l’Education. Un recul de Blanquer sur ce plan donc, mais il faut faire reculer Blanquer sur toute la ligne, au-delà du Bac 2021, mais surtout en en finissant avec ParcoursSup.

Mais ce recul reste donc partiel comme l’affirme notamment Pierre Laine, le co-secrétaire de Sud Education Bourgogne : "Entre les annonces et la mise en place effective réelle, il y a un fossé", explique-t-il. "On exige un dédoublement des classes pour pouvoir respecter la distanciation physique. Mais à côté de ça on demande un plan d’urgence, on manque de tout : de personnels, de salles, de moyens."

Crise économique, pandémie et offensive réactionnaire : la jeunesse a besoin d’une mobilisation d’ampleur !

 

Les racines de la colère lycéenne sont profondes, et le gouvernement l’a bien compris. Le politologue Pascal Perrineau expliquait sans détour dans l’émission C’dans l’air : "Il faudra suivre attentivement à comment le malaise va éventuellement tourner en protestation. Je me souviens que ce journaliste du Monde disait en mars 1968 "La France s’ennuie". Quelques mois après il y a eu tout autre chose"

D’une part, l’accélération de la sélection sociale par les réformes Parcoursup et Blanquer, le chômage croissant et la précarisation des jeunes travailleurs inquiètent fortement. Surtout, la contraction du marché du travail pour les 700 000 nouveaux diplômés (le chômage est de 21% dans la jeunesse) pour qui l’ascension promise n’est pas au rendez-vous participe de la défiance de la jeunesse vis-à-vis de l’avenir qui se dresse devant elle. D’autre part, 50% de la jeunesse fustige le confinement comme symbole de la gestion policière de l’épidémie tandis que 87% des jeunes estiment que c’est eux qui paieront les pots cassés de la crise.

Aussi, les attaques sur la liberté des lycéennes de se vêtir comme elles l’entendent, Blanquer fustigeant le voile d’un côté et les crop-tops de l’autre et appelant à porter une "tenue républicaine", ont contribué à attiser la colère de la jeunesse contre le gouvernement. Tout autant que l’instrumentalisation du meurtre de Samuel Paty pour taper sur les jeunes de banlieues, qualifiés d’obscurantistes par plus d’un éditorialiste sur les plateaux télé et gravement réprimés par la police dès le plus jeune âge pour des motifs douteux

Il s’agit pour la jeunesse de s’appuyer sur premier recul de Blanquer obtenu par la mobilisation pour prendre conscience de sa force de frappe, en profiter pour faire reculer Blanquer sur toute la ligne et refuser de payer la crise à la place des capitalistes. L’augmentation des moyens dans l’Education nationale et l’embauche de personnels, le contrôle des personnels et lycéens sur la mise en place des protocoles sanitaires sont nécessaires pour faire face à la pandémie. Et la suppression des réformes de sélection à l’université, ainsi que le partage du temps de travail, l’interdiction des licenciements et une allocation pour les jeunes précaires sont un impératif pour circonscrire le chômage et la pauvreté dans la jeunesse. Tout cela est possible par la construction d’un plan de bataille à la hauteur.

Pour l’heure, la date de mobilisation appelée par l’intersyndicale, notamment par la direction du SNES-FSU pourrait permettre de cristalliser à un niveau national la mobilisation naissante en faisant notamment la jonction par la rue des enseignants et des lycéens. Mais c’est à un véritable plan de bataille qu’il va falloir s’atteler pour faire face à un gouvernement qui cherche par tous les moyens à canaliser sur le seul terrain sanitaire. Mais même sur ce terrain là, il va falloir imposer un rapport de force pour se donner les moyens à l’échelle nationale d’imposer le dédoublement des classes. Plus généralement, c’est bien car il a peur de lâcher beaucoup plus que le gouvernement opère ce recul tactique. En ce sens, c’est bien en cherchant à élargie les revendications pour des embauches et plus de moyens que l’on pourra commencer à inverser la vapeur, et arracher une victoire d’ampleur. 




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