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Mobilisation

BnF : « Le suicide de Thierry est un choc, dans un contexte de dégradation des conditions de travail »

Lundi un mouvement de grève a eu lieu à la BnF, mardi les agents ont mené une action pour informer et interpeller les usagers. Ils dénoncent le refus de mettre en œuvre des mesures de sécurisation du site ainsi que la dégradation de leurs conditions de travail. Nous avons interviewé un des grévistes.

mardi 11 août

Révolution Permanente : Salut Julien*. Tu es salarié à la BnF [Bibliothèque Nationale de France]. Pourrais-tu te présenter et revenir sur la mobilisation en cours à la BnF et sur le contexte dramatique de celle-ci ?

Julien : Je suis magasinier à la BnF depuis plusieurs années. Ce qui s’est passé aujourd’hui c’est qu’il y a eu une action des personnels pour réagir et faire entendre la voix des personnes concernées, suite au suicide d’un collègue, Thierry, qui a eu lieu lundi 3 août dernier. Un suicide, c’est important de le noter, qui a eu lieu sur le lieu de travail et devant une des salles de lecture où il travaillait, rez-de-jardin, au niveau du département Droit et Economie Politique.

La BnF est sectorisée par départements, dans ce département il y a quatre services et on est amenés à tous se côtoyer, donc Thierry on le connaissait. En particulier, ses collègues vraiment proches sont très en colère car cela fait des années que la direction est sensée agir pour la protection physique du parvis, et cela fait des années que ça n’avance pas. En effet, c’est le deuxième suicide d’un collègue en 5ans, et ça doit être la dixième « chute volontaire » ou non - pour reprendre le terme qu’utilise la direction pour parler des suicides ou des accidents – mais au moins la troisième depuis septembre. On a vrai un problème à ce sujet…

Révolution Permanente : Il y a eu une première journée de grève en début de semaine…

Julien : Oui, il y a eu une vraie mobilisation des personnels. Il n’y a pas eu de concertation des syndicats, ce sont vraiment les personnels qui se sont mobilisés, notamment en lien avec le fait que l’on n’a pas de médecine du travail… On a un médecin et une psychologue qui sont sensé être là une fois par semaine pour 1800 salariés. Et avec les vacances ils sont peu disponibles, ce qui fait que l’on a eu aucun suivi, aucun encadrement. Du coup on a dû se parler entre nous. On a voulu faire bouger les choses car notre parole n’est absolument pas considérée par la direction, que ce soit Denis Bruckmann, Marie De Laubier ou la présidente Laurence Engel. C’est dans ce cadre que l’on a réfléchi à ce qu’on pouvait faire pour être entendus.

Dans un premier temps, il y avait eu des témoignages recueillis auprès d’une vingtaine de collègues et présentés lors du CHSCT exceptionnel qui s’est tenu après le drame. Une démarche qui s’est faite rapidement et spontanément, qui démontre la colère des salariés. Il faut savoir que si le site a été fermé lundi après-midi suite au suicide, mais mardi matin le travail a repris avec très peu d’encadrement, pas de médecin, pas de psychologue sur la semaine.

A ce moment-là, le lien a été fait avec les syndicats. Un rassemblement a également eu lieu devant le CHSCT avec les syndicats (SUD, FSU, CGT), afin de libérer la parole des agents. En parallèle, SUD et FSU ont pris la décision de déposer un préavis afin de permettre aux collègues de pouvoir s’en saisir, et ils s’en sont totalement emparés.

Révolution Permanente : Ce suicide survient dans un contexte particulier, de reprise du travail dans des conditions difficiles. Pourrais-tu revenir sur la situation à la BnF ces dernières années et sur la situation actuelle ?

Julien : Il y a deux ans, la direction voulait imposer une réorganisation. Il y a beaucoup de postes qui ne sont pas remplacés et on doit faire plus avec moins. On a eu un « département test » qui a conduit à des mouvements de grève et à une pétition qui a recueilli la signature plus de 700 agents sur 1800 à Tolbiac. Les gens se rendent compte que c’est intenable en termes de cadence et que cela impactait la qualité du service public. Sachant qu’il y a une guerre de communication pour cacher la situation, ne rien dire aux usagers. Il est arrivé qu’on soit 80% de grévistes un samedi et que la direction aille chercher des personnels des bureaux pour maintenir coûte que coûte les salles ouvertes. En parallèle, tout ce qu’on essaye de remonter est étouffé, donc au bout d’un moment ça pète.

Tout cela a été accentué avec le confinement qui nous a tous impactés. Or, pour la direction, le confinement a été perçu comme des vacances : on nous a ponctionné un tiers de nos congés annuels, ce qui n’est pas anodin, mais on n’a rien dit. Il y a eu un retour progressif en juin dans le cadre duquel on a dû rattraper le retard accumulé, par exemple au niveau du dépôt légal [les agents de la BnF doivent archiver tout ce qui est publié] ou de la presse. Or on s’est aperçus que l’on nous demandait aussi de reprendre des tâches moins urgentes, des chantiers qu’on a dans les magasins qui auraient pu attendre un mois ou deux. Il n’y avait aucune urgence.

Ensuite, il y a eu la réouverture au public. De notre côté, on comprend que cela soit une première et que l’on ne sait pas comment gérer la chose, surtout qu’on a moins d’effectifs avec les vacances. Dans un premier temps une jauge à 50% a été mise en place pour respecter les gestes de barrière, une quarantaine sur les ouvrages empruntés. Cela devait se passer comme ça sur le 31 août, mais la direction a finalement souhaité augmenter la jauge de façon unilatérale, jusqu’à 70%, sans consulter les salariés et en annonçant même par message aux chercheurs que le rez-de-jardin réouvrait totalement ! Cela a été un coup supplémentaire pour les collègues qui n’étaient déjà pas rassurés par la situation. Immédiatement, une pétition a été mise en place et la direction a dû annoncer qu’elle allait reculer, en baissant à nouveau la jauge « dans la mesure du possible » …

Dans un tel contexte, ce suicide apparaît comme un point d’orgue. Je ne veux pas l’associer directement à la reprise, le collègue en question était en arrêt et une enquête est en cours, mais ce n’est pas un hasard que cela survienne sur le lieu de travail. De fait, pour nous ce suicide arrive dans un contexte de dégradation des conditions de travail, où la réouverture est compliquée, avec une exigence d’efficacité qui se fait au détriment des conditions de travail mais aussi des conditions sanitaires. Les cadences ont augmenté, et on se trouve seul à gérer un travail qui nécessiterait deux ou trois personnes.

On a pu s’adresser au directeur général au cours de différentes réunions, mais les réponses sont très floues ! On nous parle de stickers anti-suicide, d’une alarme sonore, mais aucun détail sur l’avancement de ces mesures. On nous avait parlé à une époque de filets, de vitres en plexiglass au niveau des garde-fous, ces solutions ont été budgétisées, mais il n’y a aucun élément de communication à ce sujet depuis. La direction nous répond qu’il est « trop compliqué » de mettre des vitres en plexi sur les garde-fous, et on justifie des mesures qui nous paraissent peu pérennes : des stickers ou une alarme.

Pour nous on ne peut pas attendre qu’il y ait de nouvelles chutes. Dans cette histoire, il faut également souligner la responsabilité de l’architecte, M. Perrault, qui a une renommée internationale, mais qui semble peu intéressé pour ce qui est d’avancer dans la sécurisation de son bâtiment.

Révolution Permanente : Vous avez fait une action d’interpellation et d’information des usagers aujourd’hui. Peux-tu revenir dessus et nous parler des suites du mouvement ?

Julien : Oui. Des collègues, notamment proches de Thierry, ont rédigé un texte et autour d’un petit collectif de salariés un tract a été imprimé. Après la grève de lundi, on a décidé de faire une action d’information aux lecteurs, en lisant le texte pour être visibles mais aussi pour ne pas faire comme s’il ne s’était rien passé. C’était important pour les collègues de se faire entendre des usagers. Une trentaine de personnes de différents départements ont répondu à notre appel.

Le tract diffusé aux usagers ce mardi 11 août

Il faut savoir que la direction fait tout pour empêcher toute communication aux usagers sur les mouvements sociaux. Il y a eu une forte mobilisation ici contre les réformes de retraites, dans le cadre duquel nous avions l’habitude de faire des tours de salles avec un speech et une caisse de grève. Le directeur général nous avait alors menacé et avait mis des agents de sécurité devant chaque salle pour empêcher la mobilisation. De même, lors de grèves de vacataires qui ont eu lieu certains samedi, la direction a également envoyé des huissiers avec des menaces de poursuites… La répression se durcit et c’est d’autant plus fort que les collègues se soient mobilisés.

Pour ce qui est de la suite, on souhaite maintenir sous pression notre direction pour qu’il y ait une pression sur l’architecte, Dominique Perrault, concernant les mesures physiques de protection. On veut avoir un calendrier des travaux, un suivi des études. On a obtenu l’avancement d’une rencontre entre la direction et l’architecte, mais ce qui nous a choqué c’est que sa page Facebook est ouverte et qu’il n’a pas eu un mot sur le suicide. Un agent a d’ailleurs interpellé le directeur général en notant qu’apparemment « la vie de Perrault était plus importante que l’avis d’un agent de la BnF », ce que le directeur a trouvé très choquant. Pour accentuer la pression on appelle les lecteurs à écrire à la direction, à [email protected] ou [email protected], mais aussi à contacter Dominique Perrault, lui expliquer que ce qui se passe actuellement le concerne.

*Le prénom a été modifié




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