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Bolsonarisme. Non, au Brésil il n’y a pas 58 millions de fachos

La « moitié » du Brésil a voté pour un président-candidat d’extrême-droite. C’est très inquiétant. Mais tous les électeurs de Bolsonaro sont loin d’être simplement des « fachos ». Beaucoup de travailleurs et d’opprimés l’ont soutenu et le mouvement révolutionnaire doit penser à comment regagner ces secteurs des griffes du bolsonarisme.

jeudi 3 novembre

Au Brésil il y a eu 58 millions d’électeurs de Bolsonaro mais il n’y a pas 58 millions de fascistes ni même de réactionnaires. Le bolsonarisme comme projet contre-révolutionnaire de société a su s’appuyer sur beaucoup d’ignorance et de préjugés de tout type créés et alimentés par l’extrême-droite elle-même mais surtout par la classe bourgeoise qui gouverne le pays. C’est cette influence idéologique réactionnaire et profondément bourgeoise qui lui a permis de devenir un véritable phénomène de masse, touchant, au-delà des couches des classes moyennes blanches aisées traditionnellement très à droite, des secteurs importants des travailleurs, des classes populaires et des couches opprimées de la société. Cette base idéologique pourrie constitue un terrain très fertile pour la propagation de « fake news » et de peurs.

Les secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie brésilienne véhiculent des discours nationalistes, favorisent le renforcement de sentiments ultrareligieux et conservateurs. Parallèlement ils mènent un travail idéologique de fond pour convaincre les opprimés du fait qu’ils ne seraient pas opprimés. Pendant longtemps le grand discours des capitalistes brésiliens a été d’affirmer qu’au Brésil il n’y avait pas de racisme. Et cela malgré le fait que l’Etat brésilien lui-même s’est construit sur la base de l’esclavage et de l’oppression raciale des Noirs mais aussi des populations indigènes. En ce sens, ils poussent des couches entières de la classe ouvrière et des secteurs populaires à suivre des leaders racistes mais aussi machistes, LGBTphobes et profondément méprisants de pauvres.

Ainsi, si dans l’imaginaire collectif de millions de travailleurs et de travailleuses, de jeunes, de Noirs et de LGBTs Lula incarnait leur « représentant » dans cette dispute électorale, des millions d’autres ont voté pour Bolsonaro. Ces électeurs font parfois partie des couches les plus exploités et opprimées de la société mais aussi très peu conscientes de leurs intérêts de classe au point de voter pour un leader qui prône ouvertement des positions contre leurs intérêts. Et aujourd’hui on continue à leur mentir ouvertement. Ainsi, des vidéos circulent montrant des foules célébrer de fausses annonces de fraudes, des prisons imaginaires de rivaux politiques et plus récemment des « interventions militaires » (pour le moment) fantaisistes. Dans la même veine, cette opération idéologique a réussi incroyablement à dépeindre le Parti des Travailleurs (PT) de Lula comme un parti voulant instaurer le communisme au Brésil. Non seulement cette idée est stupide étant donné les compromis et compromissions du PT avec la droite et des secteurs des classes dominantes brésiliennes, mais elle contribue à instaurer l’idée parmi des pans entiers de la classe ouvrière que le communisme serait quelque chose de mauvais, comme quelque chose à craindre, à fuir comme la peste.

Justement, le bolsonarisme (et ce n’est pas le seul) se sert aussi des scandales de corruption à répétition des gouvernements du PT, y compris sous Lula, pour attirer des soutiens qui dénoncent la cleptocratie traditionnelle de la « classe politique » brésilienne. Ce qui est assez incroyable c’est qu’il réussisse à le faire malgré toutes les affaires de corruption que Bolsonaro et sa famille trainent depuis des années. C’est le résultat d’un discours bien rôdé qui consiste à victimiser Bolsonaro qui serait en lutte contre « tout un système ». Les accusations (et même les preuves) présentées par la justice ou les médias, deviennent de « l’acharnement », des « fake news » ; autrement dit, un grand « complot ». Mais ce serait une erreur de penser que l’attraction vers le bolsonarisme ne se baserait que sur des éléments idéologiques. En effet, pour beaucoup de travailleurs les dernières années du gouvernement de Dilma Rousseff du PT riment avec des mesures d’austérité, une économie en profonde récession, un chômage de masse.

Et de ce point de vue les promesses de la campagne de Lula ne ressemblaient à rien d’autre qu’à une sorte de retour nostalgique aux bons vieux temps. Car, comme nous l’avons dit, le nouveau gouvernement du PT va être signé par les alliances avec la droite néolibérale corrompue et largement détestée parmi les classes populaires. De cette façon le bolsonarisme apparaît comme portant un projet de société radicalement alternatif au « système » représenté par le PT (qui serait en même temps « communiste ») et ses alliés de la droite, les médias, les institutions comme la Justice.

Ainsi, les exploités et les opprimés se trouvent divisés, totalement polarisés, des familles ouvrières entières déchirées autour de ces lignes de délimitation et de polémiques qui ne traduisent pas leurs vrais intérêts sociaux, politiques et économiques de classe. Il n’y a pas une famille au Brésil qui ne soit pas déchirée autour de débats sans fin autour de deux projets de société bourgeois.

Certains pourraient être tentés de se moquer d’expressions de tristesse d’une partie de la base bolsonariste. D’autres ne voient dans cette véritable masse que des « fachos ». Mais la réalité est beaucoup plus complexe, y compris parmi les secteurs très proches du bolsonarisme comme les fidèles évangélistes (qui sont eux-mêmes plus divisés politiquement que ce que l’on pourrait croire). La réalité c’est qu’au-delà des militants et des soutiens les plus consciemment réactionnaires, il existe tout un tas de travailleurs, de travailleuses, de précaires, de jeunes, des personnes issues des minorités qui sont trompées, arnaquées, par manque de conscience et/ou par trop de préjugés de tous types.

Pour toute organisation qui se réclame de la classe ouvrière, de la révolution et du communisme, ce serait une erreur dramatique de renoncer à la dispute de ces secteurs de la classe ouvrière et des classes populaires face au bolsonarisme. Les révolutionnaires doivent trouver les voies pour extraire ces secteurs des griffes de l’extrême-droite. Et cela pourrait passer par l’organisation de la lutte contre Bolsonaro mais aussi et surtout contre les grands patrons qui le soutiennent dans la rue, dans les usines, dans les lieux d’étude, dans les quartiers populaires. Si la classe ouvrière se lève pour se battre pour ses intérêts, les prolétaires influencés par les idées réactionnaires de la bourgeoisie d’extrême-droite seront dans une meilleure situation pour se libérer et s’éloigner de cette influence. En ce sens, quand Lula et le PT choisissent de s’allier à la droite et de centrer leur stratégie politique sur les institutions du régime bourgeois et corrompu brésilien au détriment de la mobilisation des masses et particulièrement des travailleurs, cela constitue en fin de compte un obstacle dans la lutte véritable contre Bolsonaro et le bolsonarisme.



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