Urgence écologique

Boycott : une stratégie efficace pour répondre à la crise climatique ?

Dom Thomas

Boycott : une stratégie efficace pour répondre à la crise climatique ?

Dom Thomas

Ces derniers mois, en réponse à l’émergence des mobilisations de la jeunesse pour le climat, les discours médiatiques et politiques ont mis les enjeux écologiques au cœur de leur agenda. Face à l’ampleur des changements qui affectent d’ores et déjà les systèmes écologiques, une phrase est reprise en boucle : il est urgent d’agir. Mais la question est : comment ? Sur ce terrain, plusieurs options se dessinent : c’est pourquoi cet article cherche à approfondir le débat stratégique.

Illustration : capture d’écran réalisée à partir de la vidéo de présentation de i-buycott.org

Si les enjeux écologiques n’ont pas attendu l’année 2019 pour constituer une urgence, une chose est certaine : le succès des « grèves scolaires pour le climat » marque un tournant dans la prise en compte, en discours au moins, des questions liées à la sauvegarde de l’environnement. En cette rentrée 2019, on a ainsi vu Blanquer annoncer la mise en place d’éco-délégués dans toutes les classes de collège et de lycée – soit 250 000 au total à l’échelle nationale – afin, pour le ministre, d’« initier des changements profonds ». Les missions de ces nouveaux élus sont triples : il s’agit pour eux de se conduire de façon exemplaire, de sensibiliser leurs camarades, et enfin d’encourager les initiatives locales en faveur de l’environnement. De son côté, France Inter s’est mise au goût du jour en recentrant son magazine scientifique, désormais renommé « La Terre au carré », sur les enjeux environnementaux. Mathieu Vidard, qui anime l’émission, y promeut les « idées, engagements, solutions […] pour imaginer le monde d’aujourd’hui et de demain » : il met ainsi en avant des initiatives locales (rachat de terres, installation de ruches en ville, ramassage de déchets etc.) et, entre autres, s’interroge sur les mécanismes cognitifs freinant les changements de comportement individuel, ou encore assure la promotion de la « finance verte ».

Ce qui domine dans ces discours, c’est la place centrale donnée aux initiatives locales, reposant sur la responsabilité d’un individu (ou d’un petit collectif d’individus) « citoyen(s) ». Les changements de comportement prônés concernent principalement les habitudes dites de consommation : à l’heure où l’abstention progresse lors des échéances électorales, certains vont jusqu’à affirmer qu’en matière écologique, c’est en choisissant ce qu’on achète et là où on place ses économies qu’on peut exercer son pouvoir démocratique ou encore « être militant ». Ce changement de paradigme politique est-il à la hauteur des enjeux et de leur urgence ? Cet article voudrait montrer en quoi les changements individuels, et notamment la « consom’action » et son corollaire le boycott, ne peuvent être qu’une impasse du fait des rapports de production qui existent sous le capitalisme.

Appeler au boycott d’un produit : une stratégie gagnante ?

Commençons par examiner la question du boycott, qui est de plus en plus présentée comme un moyen d’action privilégié face à l’urgence climatique. Peut-on faire changer en profondeur les pratiques d’une entreprise particulièrement peu respectueuse de l’environnement, voire faire tomber cette entreprise, en appelant à boycotter ses produits ?

À l’heure du capitalisme monopoliste et mondialisé, les obstacles sont nombreux : les grosses entreprises, comme Coca-Cola par exemple, vendent leurs produits partout dans le monde. Un boycott efficace nécessiterait que les consommateurs de Coca cessent, partout dans le monde, d’acheter leur boisson préférée : il faudrait donc que l’appel au boycott soit coordonné à l’échelle internationale pour toucher toutes les couches de population, depuis les pays impérialistes dominants jusqu’aux pays aux économies les plus dominées. D’autant que dans certains pays, l’accès à une eau potable est moins simple voire plus cher que l’achat de boissons gazeuses en bouteille. Par ailleurs, une entreprise comme Coca Cola est loin de ne produire que cette fameuse boisson : c’est le propre d’une grosse entreprise de diversifier sa production et les domaines dans lesquels ses actionnaires investissent. Dans le cas de Coca Cola, l’entreprise produit des sodas, mais aussi des jus de fruits et des eaux de source – boissons qui peuvent paraître moins nocives pour l’environnement, mais qui permettent à Coca Cola de ne pas dépendre de la vente d’un seul produit. D’ailleurs, parmi les entreprises visées par les campagnes de boycott présentées sur la plateforme i-boycott.org, seules quelques-unes ont pris la peine de répondre aux griefs formulés contre elles ; Coca Cola, qui concentre le plus de boycottants déclarés et dont la campagne dure depuis novembre 2016, ne fait pas partie de ces dernières.

Les tenants du boycott affirment cependant détenir des exemples de boycotts victorieux. Toujours sur i-boycott.org, certaines campagnes sont en effet présentées comme des succès ayant amené des entreprises comme Panzani ou Lustucru à prendre des engagements : en l’occurrence, « développer l’élevage en plein air des poules avec l’objectif d’être à 100 % d’œufs hors cage au plus tard d’ici 2025 ». Soit. Mais comment vérifier que cet engagement est tenu, et que l’objectif sera effectivement atteint ? Du fait du secret des affaires, le fonctionnement économique et commercial d’une entreprise et de ses éventuelles filiales est très opaque pour le consommateur, mais aussi pour les travailleurs qui y sont employés. En l’absence de contrôle des travailleurs et des consommateurs sur les comptes et les procédés globaux de production, mesurer les effets environnementaux, contrôler le bien-être animal ou encore lister l’ensemble des marchandises produites par une grosse entreprise et ses multiples filiales constituent donc des tâches extrêmement difficiles.
Au final, les campagnes de boycott lancées contre un produit ou une entreprise ne peuvent donc avoir qu’un impact extrêmement limité, d’autant que les entreprises visées ont les moyens de faire appel à des spécialistes en communication tout disposés à leur vendre leurs services. Certains chercheurs en marketing travaillent ainsi à élaborer des stratégies de communication spécialement destinées à contrer les boycotts (p. ex. Capelli, Legrand et Sabadie 2012, ainsi que des ouvrages de Marc Drillech). Face à l’urgence et à l’ampleur des enjeux, le boycott d’un produit n’est donc pas un levier efficace.

L’alternative : tout boycotter ?

Reprenons l’exemple de Lustucru et Panzani donné plus haut. Si l’on veut se donner les moyens de « sauver le climat », on ne peut pas se limiter à la dénonciation de l’utilisation d’œufs de poules élevées en cage : dans les conditions actuelles de production, la grande majorité des produits alimentaires industriels parcourent des centaines, voire des milliers de kilomètres avant d’être vendus. Il faut en outre ajouter à cela les conditions de production des ingrédients (utilisation de pesticides, appauvrissement des sols par la monoculture, exploitation et paupérisation des travailleurs) et les questions touchant au conditionnement (suremballage). Et sur ces aspects, les produits bio vendus en supermarchés ou en magasins spécialisés ne sont pas épargnés... Dans les conditions actuelles, pour être cohérent, c’est donc l’intégralité des produits agro-industriels qu’il faudrait boycotter.

Au-delà de l’alimentaire, le constat est le même. Prenons la santé par exemple : les médicaments vendus en pharmacie sont produits par l’industrie pharmaceutique qui, selon une étude réalisée il y a quelques mois, émettent actuellement plus de CO2 que l’industrie automobile – et ce alors que son poids dans l’économie est moindre. L’industrie du textile, pour sa part, serait la deuxième industrie la plus polluante au monde, du fait de l’impact écologique de l’agro-industrie du coton et des kilomètres parcourus entre les différentes étapes de production et jusqu’au lieu de vente (environ 40 000 km pour un simple t-shirt). Quant aux produits manufacturés, ils sont souvent produits à base de matières premières non-renouvelables (plastiques à base de pétrole, minéraux, minerais), dans des usines très éloignées des lieux de vente, et sont de plus en plus prévus pour tomber en panne rapidement et n’être pas réparables. Enfin, le secteur du bâtiment n’est pas en reste : le développement des constructions en béton partout dans le monde entraîne une surconsommation de sable, et les bâtiments d’habitation et d’activité sont actuellement responsables, en France, de 45 % de notre consommation d’énergies et de 27 % des émissions de gaz à effet de serre.
Pour être cohérent et totalement irréprochable, il faudrait donc... tout boycotter. Mais quelles solutions avons-nous alors pour nous nourrir, nous soigner, nous vêtir, nous meubler, nous loger, nous éclairer, nous déplacer etc. ? Si des alternatives existent, elles sont loin d’être suffisamment développées pour satisfaire l’ensemble des besoins dans tous les domaines. En outre, à l’échelle nationale comme à l’échelle mondiale, nous sommes profondément inégaux du point de vue des moyens à notre disposition pour faire des choix de consommation : notre éventail de choix dépend de nos moyens financiers, du temps dont nous disposons, des ressources (commerces, transports en commun, savoir-faire) disponibles autour de nous. L’existence de « déserts alimentaires », un phénomène qui se répand, montre ainsi que l’accès à des légumes et des fruits, qui peut paraître élémentaire pour la survie des êtres humains, est loin d’être garanti partout dans le monde, notamment pour les travailleurs les plus pauvres. Comme l’a mis en lumière le mouvement des Gilets jaunes, l’absence d’infrastructures de transport en commun contraint les habitants des zones péri-urbaines à utiliser systématiquement leur voiture individuelle pour leurs déplacements – qu’il s’agisse d’aller travailler, de faire ses courses, de se soigner, de rendre visite à un ami etc. Du fait de la dématérialisation des services publics et privés, il est de plus en plus difficile de se passer d’ordinateur ou même de smartphone pour réaliser ses démarches, acheter un titre de transport, prendre un rendez-vous médical etc. Quant aux produits bio, à conditionnement comparable, ils restent plus chers que les produits de l’agriculture conventionnelle.

En outre, il est fréquent que le capitalisme récupère les solutions alternatives pour mieux les intégrer à son fonctionnement – quitte évidemment à les transformer en profondeur. Ces dernières années, dans les pays où la demande de produits biologiques s’est développée, on a vu fleurir des rayons bio dans la grande distribution : en France, 46 % des dépenses en produits bio sont désormais faites en super- et hypermarchés. Ces derniers ont en effet tiré les prix vers le bas, rendant globalement les produits bio plus accessibles. Mais comment ? En allant chercher plus loin des produits moins chers, poussant sous serre et cultivés par des travailleurs dont les salaires sont plus bas. Par ailleurs, la réglementation impose que tous les fruits et légumes bio soient emballés dans du plastique pour ne pas être mélangés à ceux issus de l’agriculture conventionnelle : rien de très écologique là-dedans ! Le réseau « La ruche qui dit oui » constitue un autre exemple de récupération, né pour sa part en réaction au développement du système des AMAP. Là où les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne mettent en relation directe un producteur (maraîcher) et des acheteurs, une « Ruche qui dit oui » ajoute un intermédiaire rémunéré sous statut d’auto-entrepreneur, et surtout une entreprise mère gérant la plateforme de mise en relation. Xavier Niel, PDG de Free, on encore Marx Simoncini, fondateur de Meetic, ne s’y sont pas trompés : ils ont investi dès le départ dans ce concept qui, en surfant sur les craintes alimentaires et écologiques actuelles promettant des profits intéressants. On peut enfin citer l’arnaque des « biocarburants », qui génèrent plus d’émissions de gaz à effet de serre que les carburants fossiles.

Tout produire par soi-même ?

Face à l’ensemble de ces constats, qui dresse un tableau assez sombre, il est tentant de se dire que la seule solution est de s’extraire. Aller élever des chèvres dans le Larzac, ou faire pousser des légumes en Ardèche ; rénover une vieille ferme ou se construire une maison à l’aide de matériaux renouvelables et durables ; fabriquer une éolienne maison pour se débrancher des réseaux de distribution d’énergie ; jeter télévision, ordinateur et smartphone pour préférer livres et papier à lettres ; se fournir dans les recycleries, friperies et autres brocantes ; réparer plutôt que jeter ; aller à pied, à vélo ou faire du stop. Ralentir.

Cependant, la vie en quasi-autarcie choisie ou promue par quelques-uns ne changera rien aux rapports de production et au fonctionnement du système capitaliste basé sur la course aux profits. Cela n’empêchera pas, par exemple, le déclin du fret ferroviaire au profit de dizaines de milliers de camions beaucoup plus polluants, phénomène dont la suspension du train de Rungis est actuellement emblématique : ni les travailleurs, ni les consommateurs ne sont responsables des décisions qui y conduisent. Cela n’empêchera pas la poursuite de l’étalement urbain, l’éloignement domicile-travail et domicile-loisirs qui en découlent, la prolifération de grands centres commerciaux couplée à l’absence de transports en commun efficaces et accessibles en termes de tarifs : là non plus, ni les travailleurs ni les consommateurs ne peuvent être tenus responsables des décisions prises. Cela n’empêchera pas les gouvernements des pays impérialistes d’expédier leurs déchets vers l’Asie moyennant une faible compensation financière, réduisant ainsi largement l’impact des efforts de tri effectués en amont par les populations. Cela n’empêchera pas les détenteurs des plus grandes fortunes du monde de posséder de multiples résidences gigantesques et somptueuses avec climatisation, piscines, garages et terrains de sport, ni de se déplacer en jet privé, ou encore de passer leurs vacances à bord de leur yacht en compagnie de leurs invités, ultra-fortunés eux aussi. Enfin, cela n’empêchera pas ces mêmes grandes fortunes, riches industriels, d’ignorer toute réglementation en matière de pollution, voire de délocaliser leurs usines vers des pays où la réglementation est moins contraignante – qui ont le « mérite » d’être aussi ceux où la main-d’œuvre est la moins chère...

Les capitalistes ignoreront donc le phénomène là où il reste non dérangeant, s’y attaqueront éventuellement là où son existence menace leurs profits, ou s’y adapteront en l’intégrant, à l’image des alternatives décrites plus haut. Vinci se targue d’ores et déjà de construire des « éco-quartiers » : rien n’empêche d’imaginer, d’ici quelques années, des projets de groupes d’habitations à destination de collectifs tournés vers le retour à la terre qui seraient portés par ce géant du secteur de la construction. De plus, là encore, à l’échelle nationale comme internationale, nous sommes loin d’être égaux du point de vue des moyens à notre disposition pour faire ce genre de choix de vie, qui présupposent un confort de vie dévolu aux franges les plus aisées des « classes moyennes » des pays centraux du capitalisme - celles qui n’ont pas de grandes difficultés à nourrir leur famille le lendemain, payer leurs impôts ou les prêts éventuellement contractés, etc.

Prôner des transformations globales en s’extrayant partiellement du « système » ne peut donc pas être efficace : si nous voulons que les enjeux écologiques soient sérieusement pris en compte, il faut transformer en profondeur la sphère de production actuelle. En effet, dans le système économique et politique actuel, les êtres humains ne sont pas du tout égaux en termes de capacité décisionnaire : dans une usine par exemple, ce ne sont pas les ouvriers qui décident des normes de sécurité, des produits à utiliser, du temps consacré à chaque étape de fabrication, de la qualité du produit fini, des marchés sur lesquels le produit va être vendu, des moyens de transport qui vont être utilisés pour l’acheminer etc – mais le propriétaire de l’usine. Par le simple fait qu’ils possèdent les moyens de production, les capitalistes ont donc le droit effectif de décider de tout ce qui concerne les processus de production et de distribution des marchandises produites. Or, pour se maintenir sur le marché, les capitalistes doivent augmenter leurs profits au maximum et plus rapidement que leurs concurrents. Ils n’ont donc, de leur point de vue et tant que ces rapports de production ne sont pas profondément bouleversés, aucun intérêt à prendre en compte les questions écologiques si ces dernières ne rapportent pas de profits.

Pour conclure

La logique du « colibri », qui prône le changement de nos habitudes de consommation à l’échelle individuelle, ne peut même pas être qualifiée de minimaliste. Si acheter des produits bio et locaux au marché, se déplacer à vélo et vivre dans un habitat construit à base de matériaux écologiques permet de protéger sa santé et de savourer de bons produits, ces transformations ne sont absolument pas à la hauteur des enjeux actuels : le changement par la consommation est une véritable utopie. Utopie entretenue par la bourgeoisie qui répète à l’envi le conte du « pouvoir du consommateur » , seule issue lorsque nous sommes privés de toute gestion démocratique de la production. S’attaquer à bras le corps aux aberrations des processus de production et de distribution, qui engendrent pollution et gaspillage, ne peut pas faire l’économie du renversement des rapports de production actuels, donc de la propriété privée des moyens de production. Ce n’est donc pas en tant que consommateur que nous pouvons être acteurs d’une révolution écologique, mais bien en tant que travailleur-producteur de biens et de services : seul le contrôle généralisé des travailleurs et de la population sur la production, dans une économie non plus basée sur les profits d’une poignée mais sur une production rationalisée, à hauteur des besoins définis collectivement et selon des moyens écologiquement viables, sera à même de relever le défi de la sauvegarde des conditions de vie de l’espèce humaine sur la planète.

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