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Monde

Un crime capitaliste

Brésil. Comment s’est renforcé l’agrobusiness responsable des incendies de l’Amazonie ?

Jair Bolsonaro a clairement encouragé les crimes contre l’Amazonie. Mais qu’en est-il de la responsabilité des gouvernements précédents et de leur connivence avec l’agrobusiness ?

samedi 24 août

La hausse des prix des commodities et des produits agroalimentaires dans les années 2000 ont éveillé l’appétit du secteur de l’agrobusiness et minier au Brésil. Le secteur a vécu « des années de folie » avec des taux de profit exorbitants. Cela a conduit à une expansion de la « frontière agricole » à l’intérieur du pays au détriment des zones naturelles protégées, notamment de l’Amazonie. Les exigences sur une plus grande « flexibilisation » des lois protégeant l’environnement mais aussi la force de travail à la campagne de la bourgeoisie agricole et des grands propriétaires terriens vis-à-vis des différents gouvernements se sont faites de plus en plus fortes.

La victoire de Jair Bolsonaro à l’élection présidentielle de 2018 a représenté une énorme fenêtre d’opportunité pour ce secteur de la bourgeoisie brésilienne, profondément fusionnée avec les multinationales impérialistes. En effet, Bolsonaro a gagné les élections avec un programme ouvertement néolibéral et pro latifundiaires ; il prônait (et prône encore) la marchandisation de l’Amazonie en niant les risques pour l’environnement, en bafouant les droits des peuples autochtones (indigènes, quilombolas descendants d’esclaves) mais aussi des paysans sans-terre.

Ces discours ont encouragé les propriétaires terriens, affamés de nouvelles terres pour la culture du soja (entre autres), qui ont mis le feu à des vastes zones de l’Amazonie, ce qui est devenu un scandale mondial.

Cette situation témoigne du « sentiment d’impunité » et de totale « légitimité » pour détruire la nature en fonction des intérêts économiques de ce secteur de la bourgeoisie brésilienne. Cependant, la force sociale de l’agrobusiness ne nait pas avec le gouvernement réactionnaire de Bolsonaro. Au contraire, c’est pendant les années de gouvernement du Parti des Travailleurs (PT) de Lula Da Silva que la bourgeoisie agraire et latifundiaire a pris de plus en plus d’influence dans la vie économique et politique du pays. Et cela n’était pas un résultat de « l’évolution naturelle » de l’économie mais celui d’une politique consciente et active du PT au pouvoir.

L’agrobusiness et les secteurs de la petite-bourgeoisie qu’elle influence dans les régions du sud et centre-ouest du pays ont été la base sociale déterminante du coup d’Etat institutionnel contre Dilma Rousseff et plus tard la principale base électorale de Bolsonaro. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Eraí Maggi, dit « le roi du soja », à la tête de l’une des multinationales les plus importantes du Brésil et actuellement fervent soutien de Bolsonaro, était un partisan de la réélection de Dilma Rousseff en 2014. Cette année-là, dans les pages de l’un des principaux journaux du pays, il étayait toute sa gratitude à l’égard des gouvernements du PT : « l’agrobusiness avait des réticences quand le PT est arrivé au pouvoir. On craignait que le PT mette fin à tout ; on craignait d’être expropriés, de perdre des fermes, des terres, tout. Et c’est tout le contraire qui s’est produit. Le gouvernement [...] a garanti le droit de (possession) des terres. Et quand on a eu cette garantie, les investissements sont arrivés ».

En effet, en termes de chiffres, en 2003, quand le PT a formé pour la première fois un gouvernement, les latifundiaires concentraient 214,8 millions d’hectares de terres. Quand Lula est parti et a passé la main à Dilma en 2010, ces même latifundiaires détenaient 318 millions d’hectares. Pendant les années de gouvernement du PT, différentes politiques ont favorisé le développement de ce secteur comme un financement moins cher, des constructions d’infrastructures importantes mais aussi le vote de lois comme le « nouveau Code Forestier » de 2012 qui permettait aux latifundiaires d’élargir la frontière agricole sur des terres jadis protégées.

Cette fusion du PT avec l’agrobusiness a eu des conséquences aussi sur les droits des peuples autochtones. Ainsi, le gouvernement de Dilma a été celui qui a le moins démarqué de terres protégées pour les populations indigènes depuis la fin de la dictature en 1985 : moins d’un million d’hectares contre 41 millions d’hectares du président de centre-droit des années 1990 Fernando Henrique Cardoso (même si ces terres étaient de peu de valeur et très peu peuplées et disputées).

Tout cela a favorisé l’expansion de l’agrobusiness et son poids dans l’économie nationale. Alors que dans les années 1980-1990 la part de ce secteur dans le PIB national a oscillé entre 12% et 6%, en 2017 la part de l’agrobusiness dans le PIB brésilien était de 23,5%. Cela a marqué également une désindustrialisation partielle du pays et une progressive transformation de l’économie nationale, devenue de plus en plus dépendante des exportations agricoles et des matières premières.

La politique du PT au pouvoir a donc consisté en une vraie fusion avec des secteurs du grand capital national, lui-même très lié au grand capital impérialiste à travers les voies de financement, la technologie nécessaire à l’exploitation agricole, etc. Comme l’expliquent nos camarades du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs du Brésil dans un article de mars dernier : « la gauche brésilienne a hérité du stalinisme une idée de « progrès » et de « retard », une image fonctionnelle à une politique consistant en chercher des alliés, et même des sujets (de transformation sociale), parmi la bourgeoisie urbaine et « civilisée » (c’est-à-dire celle de São Paulo et de Rio). Avec cette bourgeoisie on cherchait un développement capitaliste et démocratique pour après penser à la révolution sociale. Plus qu’une « capitulation » face à des bourgeois, il s’agissait d’un projet de pays. Ce projet de pays a été activement développé par le PT quand il était au pouvoir. Lula, Dilma et les gouverneurs du PT ont fait beaucoup plus que céder à l’agrobusiness, à l’industrie minière prédatrice de Vale et Samarco, aux députés évangéliques et militaires. Les gouvernements du PT ont renforcé économiquement et politiquement ces secteurs ».

En effet, la politique du PT a non seulement renforcé la base sociale réactionnaire qui a mené le coup d’Etat institutionnel et emprisonné arbitrairement Lula, mais celle qui est devenu la force qui a conduit l’ultraréactionnaire Bolsonaro au pouvoir. Cette même bourgeoisie qui est en train de brûler l’Amazonie avec comme seul objectif de grossir ses profits à tout prix, y compris la destruction de la nature.

Aujourd’hui que des millions de personnes dans le monde dénoncent avec raison les politiques réactionnaires de Bolsonaro, responsable des incendies criminels en Amazonie, pour les travailleurs et la jeunesse brésilienne il s’agit de ne pas oublier les responsabilités de ceux qui aujourd’hui se présentent comme leurs « amis ». Le PT et ses alliés sont aussi responsables de la catastrophe actuelle. Mais, par leur politique de conciliation de classes dans les syndicats et organisations sociales qu’ils dirigent bureaucratiquement, ils sont aussi complices des attaques sociales de Bolsonaro. La protection de l’environnement aussi pose la nécessité, pour les travailleurs et la jeunesse, de construire un parti révolutionnaire et de classe, indépendant des différentes fractions de la bourgeoisie nationale et de l’impérialisme.




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