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Brésil. Les blocages routiers putschistes, dernière danse de Bolsonaro au pouvoir

Après la multiplication des blocages routiers mardi, Bolsonaro s’est adressé à sa base lors d'un discours ambigu, affirmant qu’il respecterait le résultat des élections, tout en encourageant des manifestations "pacifiques". Alors que l’extrême-droite prépare sa future opposition, un véritable plan de bataille dans la rue s'impose.

mercredi 2 novembre

Des chauffeurs de camions supporters du Président Jair Bolsonaro bloquent un axe routier à Sao Paulo pour protester contre la victoire de Lula à l’élection. Crédits : Andre Penner/AP

Mardi matin, les blocages routiers et manifestations en réaction à la défaite de Jair Bolsonaro à l’élection présidentielle se sont multipliés au Brésil, menés par des routiers avec l’appui du patronat du secteur, traditionnellement acquis à l’extrême-droite. La police routière fédérale (PRF) a ainsi répertorié 250 barrages totaux ou partiels dans 22 États sur les 27 que compte le Brésil, contre une douzaine d’Etats concernés la veille.

Parmi les Etats où les actions ont été les plus importantes, Santa Catarina (Sud), où Jair Bolsonaro a remporté près de 70% des voix, comptait le plus de routes bloquées, selon l’AFP. A Sao Paulo, les axes routiers menant vers l’Etat de Rio de Janeiro ont également été bloqués, ainsi que ceux menant à l’aéroport international de Garulhos, entraînant l’annulation et la perturbation de vols.

L’œuvre des franges les plus radicales du bolsonarisme

Les rassemblements ont été émaillés de slogans contre le PT et de violences à l’encontre des supporters réels ou supposés de Lula, à l’image des intimidations dont ont été victimes des étudiants et professeurs de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Un groupe d’étudiants en géologie était en effet en voyage d’études lorsque les manifestants ont intercepté leur car, les bloquant pendant plusieurs heures, et les menaçant “de les brûler” - les pro-Bolsonaro estimant que parce qu’ils faisaient partie d’une université publique, ils étaient forcément de gauche.

Un exemple de la violence décomplexée qui anime les franges les plus radicales de ces manifestants, galvanisés tout au long de la campagne et des mois passés par le discours de haine de Jair Bolsonaro. Dimanche soir déjà, au cours de la soirée électorale, une vidéo montrant un couple dans sa voiture pointant son arme sur des militants pétistes était devenue virale.

Désaveu de la Cour suprême et du régime

Il faut cependant souligner que, malgré la décomplexion d’une partie des bases d’extrême droite qui s’exprime dans ces rassemblements, le bolsonarisme est isolé sur ces mobilisations. Lundi soir, un juge de la Cour suprême a ordonné dans un communiqué le « déblocage immédiat des routes et des voies publiques » et l’intervention de la police. Cette dernière a néanmoins été filmée à plusieurs reprises en train de pactiser avec les manifestants sur des blocages, démontrant son soutien.

Parmi la classe politique, plusieurs gouverneurs, y compris alliés de Bolsonaro, ont dénoncé les blocages, et la complicité tacite du Président sortant qui, bien que n’ayant pas officiellement appelé à la mobilisation, n’avait toujours pas reconnu les résultats de l’élection avant mardi après-midi (heure locale). Une importante campagne médiatique est également en cours, pointant les conséquences de ces blocages sur l’économie ou l’approvisionnement en énergie - symptôme du désaveu de l’establishment brésilien, souhaitant protéger la stabilité du régime

Un double discours pour Jair Bolsonaro

De son côté, Jair Bolsonaro, est finalement sorti de son silence lors d’un bref discours, aux environs de 16 heures 30 mardi, assurant qu’il continuerait à respecter la Constitution - mettant un terme aux spéculations sur la possibilité qu’il ne reconnaisse pas l’élection - mais encourageant malgré tout « les manifestations pacifiques ».

« Les mouvements populaires actuels sont le fruit du sentiment d’injustice sur le déroulement de l’élection », a-t-il déclaré à l’attentation de sa base, tout en précisant que le droit d’aller et venir devait être respecté. Le candidat du Partido Liberal s’est également félicité du renforcement de ses positions au Congrès et dans les postes de gouverneurs. Au cours de la journée, il a également déclaré qu’il procéderait à la passation de pouvoir.

L’extrême droite se prépare à être dans l’opposition

Cependant, malgré ces apparences démocratiques, les supporters bolsonaristes ont appelé à une nouvelle journée de mobilisation ce mercredi et à une manifestation sur la célèbre avenue pauliste. Ces blocages sont une démonstration de la manière dont ce secteur prétend faire pression dans les prochaines années.

Comme l’explique Danilo Paris, rédacteur du site Esquerda Diario au Brésil, membre du réseau international lié à Révolution Permanente, dans un éditorial : « La pluie de messages de soutien à la victoire de Lula à travers le monde, y compris de diverses figures du Parti Démocrate étasunien en plus de Joe Biden, est une expression supplémentaire de la corrélation de forces empêchant une aventure putschiste. Bolsonaro et l’extrême-droite savent qu’ils n’ont pas de marge de manœuvre pour une telle remise en cause. C’est pourquoi, ils se fixent comme objectifs de maintenir le moral et la cohésion de leur base, pour continuer à faire pression sur le pays lors des prochaines années ».

Si ces actions, appuyées notamment par les patrons de l’agrobusiness, ne préparent pas un coup d’État, leur effet politique n’est pas à minimiser, exprimant l’organisation de l’opposition bolsonariste. Une opposition contre laquelle le PT ne propose aucun plan de bataille et de mobilisation sérieux à partir de ses syndicats et de sa base sociale. Lula cherche à se poser comme un élément de stabilité du régime, s’appuyant sur la Cour suprême pour contenir l’extrême droite, en même temps qu’il s’apprête à gouverner avec la droite et les secteurs pro-patronaux.

Construire une voie indépendante

A rebours de ces méthodes, les travailleurs de la métallurgie, les dockers et habitants des quartiers populaires n’ont pas hésité à s’affronter et à déloger les supporters de Bolsonaro, débloquant les routes. Lundi soir, les dockers des chantiers Brasfels, empêchés de rentrer chez eux alors qu’ils rentraient de leur journée de travail, ont obligé les bolsonaristes à libérer la voie :

Lundi après-midi également, à São Mateus, dans l’État d’Espírito Santo, la population est descendue sur le barrage bolsonariste, a débloqué la route et fait fuir les bloqueurs.

Ces images démontrent le potentiel de la classe ouvrière et de la population précaire pour dégager le bolsonarisme. Ces exemples devraient être un point d’appui pour que les centrales syndicales dirigées par le PT et le Partido Comunista do Brasil (PCdoB) sortent de leur immobilisme et appellent à un vrai plan pour unifier les travailleurs, la jeunesse, et les secteurs opprimés, autour d’un programme contre l’extrême-droite mais aussi les attaques pro-patronales que prépare la droite. C’est la juste voie à suivre pour vaincre l’extrême-droite, sans aucune confiance dans le pouvoir judiciaire, les forces répressives ou les alliances avec la droite, comme le fait Lula avec Alckmin.



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