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INTERVIEW

Brésil. Les clés du second tour entre Lula et Bolsonaro

Dans un contexte de polarisation politique très important, le Brésil entre aujourd'hui dans son second tour pour les présidentielles opposant Lula et Bolsonaro. André Barbieri, rédacteur en chef de la Esquerda Diario et dirigeant du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs, organisation soeur de Révolution Permanente, revient sur les alliances que les candidats ont forgé pour cette campagne, sur l'éventuel futur mandat du PT, et la stratégie pour lutter contre l'extrême-droite.

dimanche 30 octobre

Comment s’est déroulée la campagne pour le second tour ?

D’abord, nous pouvons constater un glissement vers la droite de l’ensemble de la campagne et de la situation politique en général. C’est dû à la consolidation du bolsonarisme au Congrès (sénat et chambre basse) ainsi qu’au fait qu’il a remporté ou a été sur le point de remporter au premier tour plusieurs positions dans les gouvernements locaux. Cela démontre également qu’il a une base sociale qui se maintiendra au-delà du 30 octobre.

Tous les débats ont été centrés sur des polémiques visant à délégitimer la figure de l’autre par le biais de fake news, de décisions de justice, de déclarations télévisées, etc. Il n’y a pas eu de grandes annonces sur les projets économiques de l’un ou l’autre, ce qui génère beaucoup d’incertitudes mais détourne aussi l’attention des débats plus profonds sur ce qui va se passer par la suite. Lula, d’une part, agite comme argument de campagne la croissance du Brésil sous son mandat entre 2002 et 2010, tandis que Bolsonaro invoque le fait qu’il a mis en place la Bolsa Brasil (une subvention aux familles les plus pauvres), qui est supérieure à l’aide économique fournie par Lula, bien qu’elle ne sera pas maintenue après les élections.

Quels ont été les débats ces derniers jours ?

La tension la plus importante de la fin de campagne a été l’affrontement entre l’ex-député et soutien de Bolsonaro Roberto Jefferson (PTB) et la police fédérale, du fait d’un mandat d’arrêt pour diffusion de fake news. Jefferson avait alors blessé plusieurs policiers après avoir lancé des grenades. Ce personnage était un allié de la première heure de Bolsonaro mais ce dernier a cherché à se distancer de cette attaque, craignant qu’elle ne compromette ses tentatives de gagner le soutien de secteurs de la grande bourgeoisie.

Bolsonaro cherche aussi à faire pression sur le Tribunal suprême fédéral (STF), en alléguant que ce dernier favoriserait la campagne de Lula en retirant ses spots radio - une façon d’éluder le problème que l’attaque de Jefferson lui a posé. Lors d’un discours télévisé, il a aussi avancé l’hypothèse d’une fraude électorale tout en demandant à ce que les élections soient reportées. Il a ensuite poursuivi ses menaces de coup d’État lorsqu’il a rencontré les dirigeants militaires pour leur demander d’intervenir. Il convient de rappeler que le STF a accordé aux forces armées le pouvoir sans précédent de superviser les élections, c’est-à-dire qu’elles ont le pouvoir de reconnaître ou non les élections, ce qui pourrait être utilisé si l’écart est trop serré entre les deux candidats ce dimanche.

Parmi les sujets abordés, la campagne a aussi été marquée par plusieurs déclarations de leaders évangéliques conservateurs qui ont vivement attaqué Lula da Silva et même affirmé qu’il avait conclu un "pacte avec le diable". Lula s’est défendu, articulant un discours basé sur les valeurs familiales et chrétiennes pour essayer de capter le vote conservateur, notamment en écrivant une "Lettre publique au peuple évangélique". Cela a conduit Lula à se positionner clairement contre l’avortement et la consommation de drogues. Cet élargissement des alliances va lui poser de sérieux problèmes, car il cède déjà beaucoup à la bourgeoisie industrielle et aux banques, dans la perspective d’un futur gouvernement. Ces concessions s’expriment dans l’alliance électorale avec Alckmin, il tisse également des accords avec sa concurrente du premier tour, Simone Tebet du MDB de droite. En d’autres termes, il cherche à se positionner comme le candidat de la gouvernabilité au Brésil.

Après le premier tour, tu as expliqué que le Bolsonarisme s’était consolidé, peux-tu nous en dire plus ?

Rappelons que le président actuel, Jair Bolsonaro, a obtenu plus de 51 millions de voix, soit 1,7 million de plus qu’en 2018, et se présente au second tour avec une marge beaucoup plus importante que prévu. Il a également amélioré sa position au Congrès, compte tenu de la fragmentation du système politique. À la Chambre des députés, le Parti libéral (PL) de Jair Bolsonaro a remporté au moins 23 nouveaux députés, atteignant le nombre de 99 députés, un chiffre historique.

Au Sénat, le Parti libéral est le parti dont la présence parlementaire a le plus augmenté cette année, avec 13 sièges ; il pourrait perdre sa position de plus grand groupe parlementaire si União Brasil fusionne avec le Parti progressiste (PP) (ce nouveau parti atteindrait 16 sénateurs). En clair, l’extrême-droite bolsonariste absorbe la base sociale de l’ancienne droite traditionnelle du MDB et du PSDB. Ses alliés ont remporté plusieurs postes de gouverneur (Claudio Castro à Rio de Janeiro et Romeu Zema à Minas Gerais ; Tarcísio Freitas et Onyx Lorenzoni sont en tête des élections avant le second tour à São Paulo et Rio Grande do Sul).

Comme nous le savons, Bolsonaro et ses alliés chercheront à utiliser leur position renforcée au Congrès et dans les gouvernements locaux, pour attaquer les travailleurs, les femmes, les Afro-descendants, les peuples indigènes et les personnes LGBT. Cela confirme que le "bolsonarisme" n’est pas un phénomène passager dans la politique brésilienne. Le scénario est celui d’un pays beaucoup plus polarisé à droite que prévu.

Comment cette situation va-t-elle affecter le potentiel futur gouvernement de Lula ?

L’état des forces politiques et le renforcement du bolsonarisme tirent le paysage politique vers la droite et le conservatisme. De son côté Lula a déjà tissé de nouvelles alliances sur sa droite. Ces "alliés" du PT sont ceux qui ont soutenu tout le virage à droite au Brésil depuis le coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff en 2016. Le régime politique obtient ce qu’il voulait, en faisant de la candidature de Lula une candidature de droite. Pour Lula, l’alliance avec le soi-disant "centre" va bien au-delà des accords avec d’autres candidats comme Simone Tebet (4,2% des voix) et Ciro Gomes (PDT, 3%) : il devra faire face à des gouverneurs et des maires de droite qui, dans leurs villes, misent sur la relance du "bolsonarisme".

Il convient de rappeler que la candidature de Lula et du PT a été ressuscitée du fait de l’ostracisation qu’il a subi de la part du régime politique qui avait emprisonné l’ancien président en 2018, dans le but de se re-légitimer et de restaurer la figure affaiblie du système politique brésilien. Dans le cadre de cette opération politique, le PT a fait entrer le PSDB dans son giron, fusionnant les acronymes des deux forces qui avaient polarisé la politique au long du régime de 1988.

Dans ce cadre, étant donné l’instabilité permanente que représente Bolsonaro, la candidature de Lula est encore plus sensible aux aspirations des véritables factions du pouvoir, qui exigent du PT ce à quoi il a toujours été prêt à se compromettre : la garantie de gouvernabilité et le non-retour des réformes contre les droits sociaux que les capitalistes ont conquis dans le cycle 2016-2022. Maintenant, ils voudront des engagements encore plus fermes et un gouvernement qui agira pour que leurs intérêts soient placés au-dessus des besoins les plus urgents de la classe ouvrière et des pauvres.

La politique de Lula consiste maintenant à continuer de recueillir des soutiens dans les rangs de la droite, en justifiant que Bolsonaro ne peut être battu sans élargir la coalition. Dans la presse, on voit émerger une campagne médiatique alléguant que "les Brésiliens sont conservateurs". L’objectif est de conditionner davantage Lula, qui a déjà avec lui une constellation de politiciens de droite, à commencer par son candidat à la vice-présidence, la figure historique de la droite, Geraldo Alckmin. Mais elle repose également sur la volonté du PT de gagner le soutien des sympathisants du PSDB, tels que l’ancien président Fernando Henrique Cardoso, l’homme d’affaires Henrique Meirelles, ses responsables néolibéraux, et même le grand groupe d’hommes d’affaires et de banquiers représentant des principales chambres de commerce. Cette politique de conciliation avec la droite n’a fait que renforcer le redressement bolsonariste.

La politique actuelle de Lula et du PT démoralise et affaiblit la lutte contre l’extrême droite, et finit par être responsable du renforcement de Bolsonaro et de l’ultra-droite. Il est nécessaire de renforcer la mobilisation et l’organisation indépendante des travailleurs, des Noirs, des femmes, de la communauté LGBT afin de relier les aspirations de la population pauvre et laborieuse dans une confrontation sérieuse avec l’extrême droite.



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