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Monde

Une prise du Capitole à la brésilienne ?

Brésil. Les soutiens de Bolsonaro manifestent dans le pays, quel bilan ?

Ce mardi, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues du Brésil à l’appel de Bolsonaro, qui, par cette démonstration, a tenté d’inverser l’affaiblissement structurel de son gouvernement. Si les manifestations ont été moins massives que prévu, cela ne justifie pas l'absence d'un plan de bataille contre l’extrême-droite bolsonariste et le gouvernement brésilien.

mercredi 8 septembre

Crédits photo : Adriano Machado / Reuters

Ce mardi, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues du Brésil à l’appel du président d’extrême-droite Bolsonaro, dans un contexte où la cote de popularité de ce dernier est au plus bas. Résultat de sa gestion de la crise sanitaire notamment, les sondages font ainsi état d’un taux de rejet de 61% du président et le donnent perdant face à Luiz Inácio Lula da Silva pour l’élection prévue en octobre 2022. Pour rajouter au tout, le chef de l’État brésilien fait actuellement l’objet d’une enquête pour dissémination de fausses informations, ouverte par le Tribunal fédéral suprême début août.

Démonstration de force ou baroud d’honneur ?

Le président brésilien avait donc appelé ses partisans à descendre dans les rues du pays ce mardi 7 septembre, et des bus avaient même été mis en place pour amener les manifestants dans les grandes villes. Lors de son discours à São Paulo, Bolsonaro, sans doute influencé et en admiration devant la politique de Trump, a remis en cause le système de vote électronique en vigueur depuis 1996 au Brésil, menaçant même d’annuler l’élection présidentielle si le système de vote n’était pas modifié pour pouvoir recevoir des bulletins de vote papiers. « Nous voulons des élections propres, vérifiables, avec le comptage public des voix. Je ne peux pas participer à une farce comme celle que promeut le Tribunal supérieur électoral », a-t-il ainsi affirmé, commençant par là déjà à justifier sa future probable défaite aux élections d’octobre 2022.

Ciblant de manière assumée la Cour Suprême et en particulier le juge Alexandre de Moraes dans son discours, le président comptait donc sur cette manifestation pour faire pression sur les institutions bourgeoises brésiliennes, et en particulier avec l’institution judiciaire, avec laquelle il est en conflit ouvert depuis plusieurs mois déjà. Mais si les comparaisons aux événements du Capitole à Washington du 6 janvier fleurissent chez les analystes de la presse française et internationale, et si Bolsonaro aurait bien aimé assister à une Prise du Capitole à la brésilienne, il existe cependant des différences non négligeables entre les deux phénomènes.

Tout d’abord, le 6 janvier, Trump a souhaité montrer qu’il survivait à sa défaite électorale, en incarnant la figure d’un mouvement d’extrême-droite qui ne répondrait qu’à lui et à lui seul. Son objectif était de se maintenir comme étant la principale figure de droite et comme le maître politique du Parti républicain, un objectif auquel il est parvenu. Dans le cas de Bolsonaro, l’appel à manifester constituait davantage une réaction défensive et une tentative d’inverser la tendance actuelle et les difficultés auxquelles il fait face, dans l’espoir d’imposer son propre agenda politique. La manifestation n’est par ailleurs pas advenue après une défaite électorale, ni n’a témoigné de la même « radicalité » de l’extrême-droite américaine qui, elle, avait carrément envahi le Capitole, et les bolsonaristes ne se sont pas attaqués aux bâtiments de la Place des Trois Pouvoirs, où se trouvent le Congrès, le tribunal fédéral suprême et le siège du gouvernement. Enfin, l’institution judiciaire brésilienne a des différends importants avec l’extrême-droite de Bolsonaro, surtout autour des contours du régime politique brésilien. À l’inverse, Trump ne s’est pas heurté à une opposition similaire de la part de la Cour suprême, et ce, notamment grâce à la nomination de juges trumpistes.

En réalité, malgré ses menaces, Bolsonaro ne semble pas avoir tant de possibilités qu’il le prétend de faire un coup d’État, au vu de l’énorme division dans les différents secteurs de la bourgeoisie brésilienne, de l’opposition des autres institutions à laquelle il fait face, et de l’antipathie de l’impérialisme américain, aujourd’hui dirigé par le Parti démocrate. Si les manifestations de ce 7 septembre lui permettent de faire la démonstration qu’il dispose d’un soutien suffisant pour contrecarrer certaines pressions du Tribunal Suprême fédéral, elles montrent également qu’il est incapable de résoudre l’impasse institutionnelle et le conflit entre les fractions de la bourgeoisie brésilienne. La présence des partisans de Bolsonaro était beaucoup plus faible qu’annoncée, bien loin des 1,5 voire 2 millions annoncés par les organisations, et les manifestations étaient moins importantes que les manifestations anti-gouvernement de ces derniers mois. Si ces manifestations empêchent l’effondrement total du bolsonarisme, elles ne sont définitivement pas assez importantes pour inverser l’affaiblissement structurel du gouvernement.

Le rôle traître du PT et des directions syndicales et la nécessité d’un plan de bataille pour la classe ouvrière

Mais une telle analyse n’autorise pas pour autant les interprétations telles que celles du PT ー le parti de Lula ー et de certains secteurs de la gauche brésilienne selon lesquelles les manifestations auraient fait un « flop » total. Ces interprétations, qui émanent de ceux-là même qui ont dissuadé certaines personnes d’aller manifester en semant la peur sur les réseaux sociaux, masquent en dernière instance la responsabilité du PT et des directions syndicales qui ont laissé le champ libre à l’extrême-droite. Dans le même temps, Lula négocie des alliances électorales avec les partis de droite, et les centrales syndicales dirigées par le PT et le PC brésilien adressent une lettre au Tribunal Fédéral suprême, au Congrès et aux gouverneurs, les appelant à prendre la direction du pays. Pourtant, au sein même de l’institution bourgeoise qu’est le Tribunal Fédéral suprême siège Alexandre de Moraes qui, s’il est aujourd’hui désigné comme l’ennemi n°1 de Bolsonaro, a joué un rôle fondamental dans les manœuvres visant à maintenir Lula emprisonné et à faciliter le triomphe de Bolsonaro aux élections de 2018 et a lui-même garanti la validité d’une norme juridique permettant la multiplication des armes, une norme juridique avancée par Bolsonaro lui-même.

La crise économique a frappé très durement le pays, avec une explosion du taux de chômage et une inflation des biens de consommation de base. La classe dirigeante brésilienne est très divisée et les frictions en son sein entravent la possibilité d’une « sortie unifiée » de la crise. Dans ce contexte, les manifestations réactionnaires où fusaient les appels à la « liberté » menacent directement les libertés démocratiques et les droits de la classe ouvrière et des classes populaires, et l’attitude passive des directions syndicales et du PT de Lula ne peut aider à les combattre. Seule une politique indépendante des travailleurs à l’égard du patronat, et une politique active de la gauche et de l’extrême-gauche allant dans le sens de proposer un programme qui fasse payer la crise aux capitalistes, peut espérer accoucher d’un réel plan de bataille contre les attaques du gouvernement. C’est la politique qu’essayent de mener nos camarades de notre organisation sœur là-bas, le Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT) et l’Esquerda Diário, journal frère de Révolution Permanente au Brésil.




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