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Brésil. Un juge ordonne la libération de Lula, un revers pour l’opération « Lava Jato »

Entre luttes intestines de différents secteurs du régime et tentatives de contrôler l’autoritarisme judiciaire, un coup dur pour le gouvernement de Bolsonaro et ses alliés.

vendredi 8 novembre

Jeudi soir les juges du Tribunal Suprême Fédéral (STF, la Cour Suprême brésilienne) ont décidé, lors d’une votation serrée (5 voix contre 6), déclarer inconstitutionnelles la jurisprudence qui permet qu’un condamné soit emprisonné avant l’épuisement de l’ensemble de ses recours si sa condamnation a été confirmée en appel. Cette décision pourrait bénéficier à près de cinq mille personnes sur une population carcérale de plus de 800 000 personnes au Brésil, dont une écrasante majorité sont des pauvres, des Noirs, des habitants des favelas. Cependant, selon les juges, les mises en liberté ne seront pas automatiques mais soumises à l’examen des juges en charge des affaires. Autrement dit, l’autoritarisme judiciaire continuera à jouir de tout son pouvoir discrétionnaire.

Cependant, parmi ces condamnés emprisonnés se trouvait l’ex-président Lula Da Silva qui grâce à cette décision du STF pouvait demander sa liberté. C’est ce qui a été fait dès le lendemain par ses avocats et un juge vient de décréter la mise en liberté immédiate de Lula Da Silva. Un vrai revers pour l’opération anticorruption « Lava-Jato », dirigée par l’ex juge Sergio Moro, actuel ministre de la Justice de Bolsonaro, et très liée à l’impérialisme nord-américain. Cependant, cela ne veut pas dire que les charges contre Lula sont retirées, seulement il attendra les nouveaux recours en liberté.

L’opération « Lava-Jato » avait en effet joué un rôle central dans l’emprisonnement arbitraire de Lula en avril 2018 et dans la manipulation des élections de la même année qui ont vu Jair Bolsonaro arriver au pouvoir. L’ex-juge devenu ministre Sergio Moro était le principal référent de cette opération soi-disant « anticorruption ». C’est lui d’ailleurs qui a décrété la prison pour Lula alors qu’il était le favori pour remporter la présidentielle de 2018.

L’arbitraire et les manipulations de l’opération Lava-Jato ont été dénoncés dès le début par certaines voix. Ces accusations ont été confortées quand il y a quelques mois la presse révélait des messages privés entre l’alors juge Moro et les procureurs où le juge aidait et guidait clairement l’enquête pour condamner l’ex-président brésilien. Autrement dit, contrairement à ce que la presse internationale affirme, l’opération Lava-Jato n’a rien d’une lutte contre la corruption mais au contraire il s’agit d’une vaste opération politique visant à reconfigurer la scène politique brésilienne.

Même si l’intention première était de favoriser les partis de centre-droit, pro-impérialistes et favorables aux intérêts du grand capital, notamment nord-américain, la polarisation sociale et politique du pays a provoqué plutôt l’effondrement des partis de la droite traditionnelle et c’est finalement le candidat ultra néolibéral d’extrême-droite, Bolsonaro, qui en est sorti gagnant. Celui-ci, sans même pas commenter la décision du STF, a préféré apporter son soutien à son ministre de la Justice en reconnaissant son aide précieuse pendant la campagne : « si sa mission [l’opération Lava-Jato] n’avait pas été bien accomplie, je ne serais pas ici, c’est donc en partie à Sergio Moro que nous devons ce qui se passe actuellement dans la politique brésilienne ». Un clair remerciement à Sergio Moro pour lui avoir aplani le terrain vers la présidence du Brésil avec l’emprisonnement arbitraire de Lula à seulement quelques mois de l’élection.

La décision du STF est un coup contre le gouvernement et l’opération Lava-Jato. En effet, même si le STF, la Lava-Jato, Bolsonaro et les partis du « grand centre » ainsi que la droite traditionnelle étaient dans une alliance lors du coup d’Etat institutionnel en 2016, depuis plusieurs mois se déroulent plusieurs luttes internes, entre fractions des classes dominantes et des secteurs de pouvoir, y compris au sein du gouvernement, y compris au sein du parti de Bolsonaro. Le STF et le pouvoir judiciaire ont profité de l’affaiblissement du camp « bolsonariste » de ces derniers mois suite à une série de scandales pour lui asséner un coup important afin de le contrôler et le mettre sur leur tutelle. Comme affirment nos camarades du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs au Brésil : « Avec cette décision consolidée, la Cour suprême, institution centrale du coup d’Etat institutionnel et de l’arrestation arbitraire de Lula, se renforce en tant qu’autorité tutélaire de Bolsonaro et ses exagérations réactionnaires qui déstabilisent le régime et le subordonne davantage au Congrès, tout en accordant un coup de grâce à Lava-Jato ». Comme on peut voir, contrairement à ce qu’affirment certains (dont le PSOL, parti à la gauche du PT), la décision du STF n’a rien d’une « victoire de la démocratie ».

Du côté du Parti des Travailleurs (PT), parti de Lula, on présente cette décision comme une victoire et on prétend légitimer la stratégie légaliste et électoraliste dans le cadre du régime adoptée par le parti. En ce sens, comme on peut lire dans le journal Poder360 : « la direction du parti discute déjà de l’avenir du plus grand dirigeant du PT. La libération de Lula pourrait contribuer à mettre fin à la léthargie du parti. L’ancien président devrait à nouveau faire des caravanes dans le pays et aider à rallier l’opposition au gouvernement de Jair Bolsonaro ».

Un plan purement électoraliste qui fait écho à l’attitude passive (voire complice) du parti, les syndicats et mouvements sociaux qu’il dirige, à travers des bureaucraties, qui ces derniers mois ont tout fait pour empêcher qu’une opposition puissante aux politiques du gouvernement se mette en place dans les rues mais aussi dans les lieux de travail, dans les universités et lycées. Car en effet la politique de conciliation de classes du PT l’amène à jouer un rôle de contention et de préservation d’un régime totalement corrompu et réactionnaire. C’est en ce sens que le PT tente de canaliser le mécontentement populaire, qui s’est exprimé par des centaines de milliers lors des manifestations contre les coupes budgétaires dans l’université et la réforme des retraites, vers une voie électorale et institutionnelle.

En ce sens, nous ne pouvons pas exclure qu’un secteur de la bourgeoisie brésilienne ait décidé de mettre en liberté Lula, tout en gardant une épée de Damoclès sur lui avec la menace de le renvoyer en prison à tout moment, pour avoir une option de contention dans une situation sociale éventuellement explosive. En effet, les mobilisations qui ont secoué l’Equateur et qui sont en train d’ébranler le Chili, ainsi que le camouflet électoral subi par Mauricio Macri en Argentine, fait craindre aux classes dominantes brésiliennes qu’une situation semblable puisse se produire aussi au Brésil. Dans ce cas-là, Lula pourrait devenir une aide importante pour le régime.

Du côté de Bolsonaro, cette décision du STF représente évidemment un revers important. Mais certains analystes pensent aussi que la libération de Lula pourrait finalement bénéficier au gouvernement en lui donnant un adversaire clair, ce qui est utile pour le bolsonarisme et lui permettre de rejouer la polarisation de 2018 et souder une base de droite réactionnaire contre « le danger rouge ».

Une politique en faveur des intérêts des travailleurs et des classes populaires doit s’opposer fermement à l’arbitraire de l’opération politique réactionnaire Lava-Jato mais aussi au non moins réactionnaire pouvoir judiciaire. Il faut exiger la fin des poursuites arbitraires contre Lula et de tous les procès montés. Cependant, cela n’implique aucunement un soutien politique à Lula et au PT dont la politique au pouvoir a consisté à protéger les intérêts des classes dominantes brésiliennes et de l’impérialisme ; et dont les organisations syndicales et sociales jouent aujourd’hui un rôle néfaste en bloquant toute possibilité de lutte contre les politiques réactionnaires de Bolsonaro.




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