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Bridgestone licencie 850 salariés. Une défaite sans bataille grâce au dialogue social des directions syndicales

Le rideau se ferme à Bridgestone, où 850 salariés sont mis à la porte. Un véritable scandale, qui a été rendu possible grâce au cadre de dialogue social mené par les directions syndicales. Retour sur cette stratégie de la défaite, qui ne permet que de négocier des miettes.

samedi 1er mai

Crédits photo : Denis CHARLET / AFP

Ce vendredi, les 863 salariés de Bridgestone à Béthune ont fait leurs adieux à l’usine de pneumatique, dont la fermeture avait été annoncée en septembre. Entre tristesse et colère, les travailleurs partagent un sentiment de « gâchis » et de déception face à un tel carnage. Francky, 50 ans dont 27 ans passés chez Bridgestone confie « Ça me fait très mal au coeur, je pense que je vais verser une petite larme ».

Alors que la ministre de l’industrie Agnès Pannier-Runacher a appelé les travailleurs à « effacer cette cicatrice le plus rapidement possible », cela est particulièrement méprisant quand on sait que seuls 256 travailleurs parmi les 863 ont trouvé une « solution », à savoir un nouvel emploi dans le meilleur des cas, mais pour beaucoup à durée déterminée, ou un départ à la retraite anticipé pour d’autres.

Avec 863 suppressions d’emploi, cette fermeture constitue une très grande attaque pour notre camp social, particulièrement dans cette période de crise économique d’ampleur, et intervient sans qu’aucune grève n’ait été déclenchée. En effet, le 16 septembre 2020, le fabricant japonais Bridgestone, qui emploie environ 3 500 personnes en France, a annoncé brutalement la fermeture de l’usine de pneus de Béthune, entrainant la mise sur le carreau de 863 familles sans compter les emplois induits dans la région. La direction de Bridgestone France et les sections syndicales de l’entreprise ont trouvé un terrain d’entente : un accord pour fermer l’usine et mettre à la porte les 863 salariés contre des indemnités de départ de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Une somme importante mais qui n’est rien à côté des difficultés pour retrouver un emploi et de l’impact de cette annonce pour des centaines de familles.

La suppression de 863 emplois est le fruit du dialogue social avec la direction

Cette fermeture d’usine intervient à l’issue d’un dialogue social entre les syndicats et la direction de l’entreprise. Peu de temps après l’annonce de la fermeture de l’entreprise, l’intersyndicale (CGT, Sud Chimie, Unsa, CFTC, CFE-CGC) s’est de suite placée sur le terrain de la négociation d’un compromis avec la direction. Quatre mois plus tard, le 21 janvier dernier, l’intersyndicale annonçait la signature d’un accord complet avec la direction du site, validant la suppression de 863 postes, obtenant en contrepartie des indemnités supra-légales, qui viennent s’ajouter au minimum légal. 

Les dirigeants syndicaux se sont donc félicités d’avoir trouvé un tel accord et d’avoir négocié de telles primes, et ce sans avoir à faire grève. Stéphane Ducrocq, avocat du Comité social et économique de Bridgestone se réjouit : « On n’a pas envoyé les salariés manifester dehors mais à l’intérieur, les syndicats se sont battus comme des lions pour arracher ces primes. On est sur des niveaux jamais atteints en termes de supralégale, et sans brûler un seul pneu ! ». La direction quant à elle, s’est aussi montrée ravie, revendiquant un PSE exemplaire grâce à un dialogue social constructif.

Le fait que les représentants syndicaux, censés représenter le mouvement ouvrier, se résignent à lutter face de telles annonces de fermetures d’usines en s’asseyant à la table des négociations avec la direction, est une véritable trahison. Une telle méthode enferme forcément la question sociale dans le cadre de négociations dont les règles sont dictées avant tout par le patronat, et ne permet jamais de lutter effectivement contre la fermeture de l’usine. La méthode qu’auraient dû revendiquer l’ensemble des syndicats aurait dû être la lutte contre ces suppressions d’emploi au moyen de la grève, or c’est l’inverse qu’ont fait les syndicats dans le cas de Bridgestone, puisqu’au-delà de n’avoir pas impulsé de tel mouvement, ils ont clairement revendiqué que leur objectif était d’éviter une grève, d’éviter un quelconque affrontement avec l’employeur, d’éviter les « pneus brûlés ». Ce cas est révélateur de la manière dont les directions syndicales négocient trop souvent le « moindre mal » avec le patron sans même chercher à impulser une lutte et construire le rapport de force, et jouent ainsi un véritable rôle de canalisation de la colère qui peut s’exprimer à la base.

Un véritable scandale, dont la conclusion à Béthune est gravissime. Encore une fois, c’est la démonstration que les cadres de dialogue social permettent non seulement au patronat de donner le tempo des négociations, mais aussi que « le moindre mal » espéré par les directions syndicales est synonyme de défaite pour les ouvriers. S’ils ont déjà montré dans le passé qu’ils ne permettent de négocier que des miettes, c’est encore plus vrai en pleine crise économique, où le chômage augmente et où les perspectives pour retrouver un emploi sont plus que difficiles.

Dans le cas de Bridgestone, l’intersyndicale a aussi beaucoup misé sur les pouvoirs publics, en les interpellant et en appelant ces derniers à réagir pour « permettre la mise en place d’un plan social ambitieux donnant aux salariés le temps et les moyens de retrouver un emploi et d’être indemnisés à la hauteur du préjudice subi », comme si l’État, qui arrose les grandes entreprises de milliards de subventions publiques, sans daigner investir massivement dans les services publics, pouvait être de notre côté et s’opposer au patronat.

Ce type d’accord en réalité profite toujours au patronat, puisqu’en réalité, même si de de telles indemnités peuvent paraitre importantes, elles permettront uniquement aux travailleurs laissés sur le carreau de vivre quelques années mais rien ne leur garantit de retrouver par la suite un emploi, particulièrement à l’aune d’une crise économique d’ampleur qui ne fait que commencer. Et d’ailleurs, à noter que ces sommes restent marginales au vu des milliards de bénéfices générés par les employeurs.

La lutte pour l’emploi est une lutte pour l’ensemble de notre classe

Au-delà des pertes d’emploi dans l’entreprise Bridgestone, la fermeture de l’usine aura forcément un impact direct sur l’ensemble du tissu économique de la région, au regard des emplois qu’induisent cette activité, qui était l’une des principales activités économiques de la région. Des commerces ou services publics environnants pourraient donc être amenés à fermer.

C’est pour ça que la lutte pour l’emploi est une lutte pour l’ensemble de notre camp social, pour l’ensemble des jeunes qui se retrouvent aujourd’hui propulsés sur le marché du travail alors que les suppressions d’emploi se font de plus en plus nombreuses : voilà l’avenir auquel veulent nous condamner les patrons, main dans la main avec le gouvernement.

À Bridgestone, le dernier acte joué par les directions syndicales sans avoir jamais cherché à mener la bataille, a condamné les ouvriers à un dénouement tragique. Dans ce contexte de crise, et où ce type d’offensives d’ampleur ne vont que s’intensifier, l’exemple de Bridgestone est une tragédie qui montre une nouvelle fois le rôle du dialogue social, en collaboration avec le patronat, pour fermer une usine sans faire de vagues. S’il faut évidemment tirer des leçons de cette attaque en règle des patrons, cette défaite sans bataille montre le rôle irresponsable des directions syndicales avec une stratégie perdante. À rebours de cette attitude, et du silence des directions syndicales à l’échelle nationale face à la multiplication des offensives patronales, il est plus qu’urgent de mettre sur pieds un plan de bataille pour lequel il vaille la peine de se battre. Malgré l’atonie générale ou l’isolation des quelques conflits en cours entre les quatre murs de chaque entreprise, il s’agit dans ce contexte de chercher à porter des revendications pour faire barrage à la politique de Macron et son monde, qui cherche à faire payer la crise à notre classe, en exigeant l’interdiction des licenciements, ainsi que le refus de tout recul sur nos droits et nos acquis. Mais pour les mettre en application, il faudra passer par la coordination à la base des différents secteurs, et en sortant les conflits des 4 murs des usines. Alors que le cadre de dialogue social a montré une énième fois qu’il ne sert que pour négocier quelques miettes, à rebours de la stratégie défaitiste des directions syndicales dans le cas de Bridgestone, et plus en général de ses journées sans lendemain comme récemment contre la réforme de l’assurance chômage, c’est au contraire autour d’un plan de bataille d’ensemble, coagulant l’ensemble des secteurs, ouvriers, jeunes et populaires, qu’il sera possible de faire plier le patronat et l’exécutif. À l’instar de la radicalité et la combativité qui s’est exprimée dans les dernières séquences de lutte de classes et mouvements sociaux en France, et alors que la crise ne va que s’intensifier, il s’agit plus que jamais de tirer les bilans jusqu’au bout, des défaites comme des victoires, dépassant les carcans corporatistes mais aussi les directions syndicales, avec le projet non pas de négocier quelques miettes, mais de refuser




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