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Réforme des retraites

« C’est maintenant ou jamais ». Les écoles d’architecture massivement mobilisées

Depuis deux semaines, les Ecoles Nationales Supérieures d’Architecture sont massivement mobilisées. Un mouvement inédit qui met en cause le manque de moyens dans ces écoles dans une période où la colère sur les retraites continue de gronder.

Astrid Rivera

16 mars 2023

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« C'est maintenant ou jamais ». Les écoles d'architecture massivement mobilisées

Crédits photos : étudiant.e.s mobilisé.e.s de la Villette

Depuis le 6 février, à l’appel de l’ENSA de Rouen et dans le sillage de la lutte contre la réforme des retraites qui s’est ouverte début janvier, les Écoles Nationales Supérieures d’Architecture (ENSA) rejoignent le mouvement l’une après l’autre. Après l’ENSA de Rouen le 6 février, c’est au tour de l’école de Grenoble le 27 février. Suivront les écoles de Paris-La Villette, Paris-Belleville, de Bretagne, Clermont-Ferrand, Paris-Val de Seine, Paris-Malaquais, Lille, Montpellier, Bordeaux, Lyon, Paris-Est, Versailles, Strasbourg et enfin Nancy.

En bref, 16 des 20 écoles d’architecture sur le territoire ont voté en assemblées générales le blocage ou la banalisation des enseignements - bien souvent les deux – dans l’optique de construire la mobilisation contre la réforme des retraites mais aussi contre la casse de « l’enseignement public supérieur ». En effet, comme l’indiquent les premières lignes de la pétition du réseau ENSA en Lutte qui relie et coordonne les revendications des 16 ENSA à ce jour mobilisées, les causes de la colère sont multiples : « la remise en question progressive de nos institutions et de nos acquis sociaux au nom des profits et de la rentabilité : enseignement supérieur public, libre et formateur, hôpital public, droit au logement, assurance chômage, système des retraites et de la sécurité sociale, etc. ».

La mobilisation s’organise dans des Assemblées Générales massives qui rassemblent de 200 à plus de 400 étudiants selon les écoles. Un mouvement inédit sur des sites qui enregistrent au maximum des effectifs de 2000 étudiants (2200 pour Paris-La Villette, le plus important numériquement) et qui résonne avec la mobilisation qui s’était ouverte au début de l’année 2020, avant d’être stoppée nette par la pandémie et les confinements successifs, face au manque structurel de moyens humains et matériels dans les écoles d’architecture.

Augmentation des budgets, titularisation de tous.tes les contractuel.le.s, embauches supplémentaires, ouvertures de places dans les écoles, ou encore refonte d’une maquette pédagogique en total décalage avec les enjeux sociaux et environnementaux : à quelques revendications près, les cahiers de doléances de la mobilisation en cours trouvent d’ailleurs de nombreux échos dans le mouvement de 2020.

Une lutte démocratique sur « le court, le moyen et le long terme »

Depuis plusieurs semaines, les étudiants font vivre la mobilisation jour après jour sur les écoles d’architecture. La banalisation des cours est décidée pour permettre aux étudiants d’organiser au quotidien la mobilisation. Dans cette optique, pour préparer les manifestations du 7 (interprofessionnelle), du 9 (jeunesse) et du 10 mars (climat), toute la semaine est rythmée par des activités. A La Villette, Paris-Belleville et ailleurs, des assemblées générales votent un planning de mobilisation, l’organisation de concerts et d’ateliers banderoles, pancartes et fabrication de chars. Les jours de manifestation, les cortèges sont fournis.

Au-delà du 7 mars contre la réforme des retraites, pour les étudiant.e.s mobilisé.e.s l’objectif est de penser et construire la mobilisation sur « le court, le moyen et le long terme » - une expression qui revient dans les AG de plusieurs ENSA. Une autre préoccupation semble largement partagée : lier les revendications immédiates propres aux écoles d’architectures à celles de la jeunesse étudiante en général et au mode du travail en grève.

C’est également une contre-école qui se met en place depuis deux semaines dans les différentes ENSA. Au programme : groupes de paroles, séminaires, conférences ou encore cours alternatifs se tiennent en lieu et place de l’habituel emploi du temps. On y discute de l’architecture d’aujourd’hui et de son enseignement, de son ancrage dans la société capitaliste et les rapports de domination qu’elle entretient, mais aussi de l’histoire des luttes qui ont secoué le monde de la culture, de l’art et de l’architecture depuis les années 68…

De la remise en question de l’architecture à la remise en question de la société

Derrière un panel de revendications immédiates pour les écoles d’architecture, c’est une profonde envie de rupture avec la pratique actuelle de la discipline et la société qu’elle incarne qui est exprimée. Solène, étudiante en L3 à Paris-La Villette et élue CFVE explique :

« Dans cette réunion (l’AG inter-écoles du ministère de la culture) on était avec beaucoup d’écoles, et on a bien vu que ce qui nous mobilisait tous, au-delà des problèmes financiers liés à chacune de nos écoles c’est notre problème avec l’état et le capitalisme, la vente de notre système démocratique au grand patronat et à son portefeuille. Plusieurs étudiant.e.s ont pris la parole pour dénoncer un système d’enseignement et la société en général qui se dirige vers une privatisation grandissante. »

Travailler jusqu’à l’épuisement sans construire le monde de demain avec ses problématiques, c’est ce que dénoncent les étudiants qui veulent lutter contre la « culture de la charrette » en architecture. Un terme employé pour désigner les nuits blanches passées à finir des projets et banalisés par les enseignant.e.s qui incitent souvent leurs élèves à faire « une ou deux charrette ». Une pratique que les étudiant.e.s acceptent malgré eux et qui impacte considérablement leur santé comme l’a exposé l’enquête sur la santé étudiante en école d’architecture, lancé en 2017 par l’Union Nationale des Etudiants en Architecture et Paysage (UNEAP).

Solène continue en expliquant « On ne veut plus d’un enseignement qui se focalise sur le béton, même construire on le remet en question. Des chiffres d’une étude du Sénat, montrent que 90 % de la ville de 2050 est déjà construite. On veut plus de ce système de promoteurs, on veut construire un habitat vivable autant dans la ville qu’à la campagne, sans se vendre à de grandes entreprises de BTP » à l’image de LAFARGE ou VINCI. Un état d’esprit qui résonne avec celui de la mobilisation contre la réforme des retraites : au-delà du report de l’âge de départ à la retraite, c’est une société où l’on perd sa vie à la gagner qui est remise en question en particulier par les nombreux jeunes présents dans les manifestations.

Construire la suite de la mobilisation : élargir les revendications pour permettre au mouvement d’aller au bout de ses potentialités

« On a un discours qui s’adapte à chaque journée de manifestation mais on croit profondément à la convergence des luttes » expliquent Solène et et Victor. Pour ces étudiants, cela passe notamment par la mise à contribution de leur formation artistique au service des travailleurs comme le suggère Enzo, étudiant en L3 à l’école de Paris-Belleville : « [On] essaye dans un premier temps d’organiser une solidarité au sein des écoles et de politiser progressivement le plus d’étudiants, pour ensuite pouvoir apporter cette force de frappe, qu’on peut voir en manifestation, à l’échelle de tout le pays, et pouvoir aider tout le monde : les travailleurs, les vieux, les jeunes, les étudiants ! ».

A Strasbourg, dans la HEAR mobilisée depuis les 7 mars, les étudiant.es ont mis en place dans ce sens une caisse de grève alimentée grâce à la vente d’affiches et de stickers réalisés par les étudiants mobilisés à destination des cheminots en grève reconductible.

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« C’est maintenant ou jamais ! » poursuit Solène à La Villette. Dans cette perspective la coordination des ENSA en lutte appelle à lutter pour « le monde que l’on veut construire aujourd’hui et demain ». Dans les écoles d’architecture, l’idée fait son chemin : penser la ville et l’architecture à l’aune de la crise climatique, cela va de pair avec l’alliance avec celles et ceux pour qui les villes sont construites. Mais plus encore, en lien avec ces aspirations à penser une architecture qui n’est pas faite pour les profits patronaux, il s’agit de constituer des liens avec ceux qui font tourner la société, et qui lorsqu’ils se mobilisent attaquent le patronat au portefeuille.

Afin d’appuyer les grévistes et de montrer la détermination des étudiants à remporter cette bataille, une manifestation de jeunesse en direction de l’Assemblée nationale est prévue ce jeudi 16 mars, jour du vote de la réforme des retraites. L’occasion de durcir le mouvement, pour faire enfin payer à Macron toutes ses attaques, de la sélection à la précarité étudiante et au manque de moyens en passant par le SNU obligatoire.


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