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COP26 : entre les mains des Etats, la sortie des énergies fossiles n’est pas pour demain

Alors que la COP 26 se termine et que la déclaration finale pourrait évoquer la sortie des énergies fossiles, l'échéance a une nouvelle fois démontré l'incapacité des Etats à préparer une véritable sortie des énergies fossiles.

samedi 13 novembre

Crédits photo : Alberto Pezzali/AP

Alors qu’après 10 jours de COP26, la déclaration finale se dessine. Le Monde notait mercredi que celle-ci pourrait encourager « les pays à « accélérer la sortie du charbon et des financements pour les énergies fossiles », responsables de la plupart des émissions. » Or, « une telle mention explicite des énergies fossiles est inédite, et ne figure notamment pas dans l’accord de Paris » rapporte le journal.

Pourtant, si cet enjeu est en effet crucial, force est de constater que les réponses ne vont pas beaucoup plus loin que les encouragements du type de ceux qui pourraient figurer dans la déclaration finale. Alors que les négociations de la COP vont se poursuivre probablement tout le week-end, retour sur les principaux éléments concernant la sortie des énergies fossiles, alors que deux accords concernant directement les énergies fossiles ont été pris lors de ces 10 jours d’évènement multilatéral.

Sortie du charbon et des énergies fossiles : des accords limités ou sous conditions

Sur le terrain des énergies fossiles, c’est d’abord le charbon qui a été ciblé par des accords, dont il faut rappeler qu’ils sont non-contraignants. Et pour cause, s’il représente environ 29% des émissions de gaz à effet de serre résultant de la production d’énergie, le charbon est une énergie dont l’utilisation est en déclin dans les puissances impérialistes, supplantée par le gaz et le pétrole.

Toujours est-il que la semaine dernière, une quarantaine de pays annonçaient s’engager à renoncer à l’exploitation du charbon d’ici 2030 pour les pays développés et 2040 pour les moins développés. Un accord non contraignant rejoint par le Canada, l’Ukraine, le Chili, le Vietnam mais aussi la Pologne, mais dont sont absents les plus gros producteurs et consommateurs de charbon, les États-Unis, la Chine ou l’Inde qui représentent à eux seuls plus de 70% de l’énergie issue du charbon consommée dans le monde en 2020.

A côté de cet accord, les États-Unis ont bien voulu s’engager avec 18 autres pays « à mettre un terme d’ici fin 2022 au financement à l’étranger de projets d’énergies fossiles » mais seulement pour ceux qui seraient dépourvus de techniques de capture de carbone. Or, la mention de la technologie de capture carbone (CSC) qui consiste à "capter le CO2 dès sa source de production et à le stocker dans le sous-sol" remet en cause l’intérêt de l’accord. En effet, il sera toujours possible d’extraire et exploiter le charbon à condition de s’appuyer sur cette technologie, censée rendre l’énergie la plus polluante soit disant « propre ».

De fait, si elles ne sont qu’à leur balbutiement et que leur efficacité est remise en cause, les technologies de capture carbone ont de grands avantages pour les industriels. Elles permettraient en effet de ne pas remettre en question la dépendance aux énergies fossiles en légitimant ces énergies qu’il serait possible de rendre « moins sales ». Alors que énergies fossiles sont responsables de 80 à 90% des émissions de gaz à effets de serre mondiales et que seules 25 entreprises de pétrole, gaz et charbon sont responsables à elles-seules de 71% des émissions de gaz à effet de serre mondiales, l’intérêt est immense pour les capitalistes de trouver un moyen de les réhabiliter à la marge.

Seulement, comme le note Yves Heuillard pour Reporterre, cette technologie implique un dispositif particulièrement lourd. "Quand on a brûlé 10.800 tonnes de charbon, le processus de capture et de stockage de carbone doit renvoyer dans un trou gigantesque, 39.600 tonnes de gaz carbonique compressé" explique-t-il, ce qui implique beaucoup d’énergie à laquelle s’ajoute "les problèmes du coût, de la fiabilité de l’opération, des fuites pendant le transport, et des fuites des réservoirs géologiques de stockage." Pire, le carbone stocké sous terre permet de faire remonter des restes de pétrole difficile à extraire, comme l’explique Reporterre : « en fait, le CSC (capture et séquestration du carbone) apporte un énorme avantage… aux compagnies pétrolières. Le gaz carbonique injecté dans d’anciens puits de pétrole permet, par l’augmentation de pression dans le réservoir ou par fluidification, de faire remonter le pétrole qui y subsiste. Sur les vingt-quatre expériences de CSC en fonctionnement dans le monde, dix-neuf vendent le CO2 ou l’utilisent directement pour l’extraction améliorée du pétrole ».

Ainsi, non-seulement l’objectif fixé ne remet pas en cause l’usage du charbon, mais en plus la technologie qu’il encourage à développer pourrait stimuler l’extraction de pétrole. Un accord sans grandes perspectives donc, alors que l’on apprenait avant-hier que l’un des plus gros producteurs et consommateurs de charbon, l’Australie, se refusait à délaisser le charbon « pendant des décennies ».

Accord « Boga » : une « alliance inédite » pour quels objectifs ?

Un autre accord, qualifié d’historique, a été pris sur le terrain des énergies fossiles par 12 pays et régions membres, membres associés ou amis du Beyond Oil and Gas Alliance (BOGA) : le Costa Rica, le Danemark, la France, le Groenland, l’Ireland, le Québec, la Suède, le Pays de Galle, l’Italie, la Californie, la Nouvelle-Zélande et le Portugal. Ces derniers s’engagent à stopper le financement de projets d’énergies fossiles à l’étranger d’ici 2023. Un accord inédit largement salué par la presse. Ainsi, pour 20 Minutes « l’alliance Boga va plus loin [que l’accord mentionné plus haut sur projets fossiles à l’étranger], puisque les pays signataires s’engagent à fixer une date de fin pour leurs activités d’explorations et d’extraction de pétrole et de gaz, deux énergies fossiles jusque-là peu abordées dans les COP qui se focalisent surtout sur le charbon, au plus lourd bilan carbone encore.  » Pour Mediapart l’accord est même « un tournant dans l’histoire des COP qui, depuis trente ans, n’ont jamais débattu de la sortie du pétrole et du gaz. »

Le souci ici, c’est, d’abord, qu’un tel objectif ne signifie pas une sortie définitive des énergies fossiles, pourtant primordiale. Car si les signataires de l’accord s’engagent à déterminer une date de sortie, cette décision cruciale est remise à plus tard... De plus, si les signataires s’engagent à stopper les subventions et investissements dans les projets fossiles, l’accord n’est, lui aussi, en rien contraignant.

L’exemple de l’engagement de la France dans cet accord est en ce sens emblématique. Comment considérer que la France va tenir ce nouvel engagement « Boga » quand une loi de 2017 acte déjà l’interdiction de la recherche et de l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire national, ce qui n’empêche pas le gouvernement français d’y déroger ? Ainsi, comme le souligne Lorette Philippot des Amis de la Terre pour Mediapart cette loi n’empêche pas « le gouvernement français (…) d’instruire une demande de permis pour exploiter du gaz de couche en Lorraine », et l’inscription de la France dans cette alliance « n’apporte rien de nouveau. »

De même, la France est déjà engagée depuis janvier 2020 à mettre « immédiatement fin à tout soutien public aux projets de recherche et d’exploitation pour le charbon et les hydrocarbures non conventionnels » comme le rapporte Europétrole. Pourtant pas plus tard qu’en septembre dernier, Macron s’est engagé auprès du président ougandais et de Total à venir en aide au méga-projet pétrolier Tilenga en Ouganda pour l’exploitation d’1,4 milliards de barils à un prix imbattable …

Une limite de l’accord renforcée par la position d’autres puissances. En effet, pour ce qui est de la Chine, l’Arabie Saoudite, l’Inde et la Russie, le message est clair : ils refusent de s’engager dans un quelconque accord qui viserait à diminuer les subventions et investissements à destination du secteur des énergies fossiles.

Greenwashing et accords non-contraignants : la sortie des énergies fossiles n’est pas pour demain

Si les accords non-contraignants évoqués plus haut constituent l’effort maximum que sont prêts à faire les Etats, ils démontrent encore une fois l’impasse de cadres comme la COP26 pour mener une rupture aussi radicale que la sortie des énergies fossiles. Faute de réelle volonté d’aller jusque-là, ce qui prime c’est la diversification des ressources énergétiques mobilisées.

Une stratégie de communication qui n’a que l’apparence d’ouvrir la voie à la fin de l’exploitation et l’extraction des énergies fossiles. D’ailleurs, celle-ci est utilisée par les compagnies de pétrole et gaz elles-mêmes ! Total a notamment choisi cette stratégie avec son changement de nom et sa stratégie de diversification de son portefeuille d’investissement pour se positionner sur le marché des énergies vertes mais aussi et surtout relégitimer une stratégie qui reste à majorité tournée vers les énergies fossiles. A ce titre, le texte d’orientation stratégique du groupe pour la prochaine décennie s’ouvre sur « les investissements rentables dans les renouvelables et l’électricité augmenteront progressivement en passant de 2 à 3 G$ par an, et représenteront alors plus de 20% des investissements nets du Groupe  ». En d’autres termes, 80%, soit l’énorme majorité des investissements du groupe restent tournés vers les énergies fossiles…

Alors que tout est fait pour donner une impression de progrès et de coopération entre les pays, les mesures prises sont ridiculement faibles par rapport à l’urgence climatique. Les COP s’enchaînent et rien ne bouge : entre 2009 et 2019, la part des énergies fossiles est passée de 80,3 % à 80,2 %, soit une diminution ridicule de 0,1% ... ; la part du charbon n’a diminué entre 1999 et 2019 que de 0,3 % en moyenne par an ; tandis que le gaz naturel a augmenté de 2,6 % et le pétrole de 1,5 % entre 2014 et 2019). Or, les scientifiques sont clairs sur les enjeux : pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, il faut laisser 60 % du pétrole et du gaz dans le sol, et 90 % du charbon !

Face à ce défi, comment des entreprises et des États, qui sont à l’origine de la situation actuelle de crise climatique et qui tirent profits de ce système pourraient-ils être au cœur d’un changement d’ensemble ? Pour espérer inverser la tendance actuelle, il faut penser une sortie urgente des énergies fossiles imposée par en bas, par la mobilisation de la classe ouvrière et des couches populaires aux côtés des mouvements écolos et de l’ensemble des opprimés, avec un programme qui pose la nécessité d’exproprier l’ensemble des entreprises du secteur de l’énergie pour les orienter au service d’une production entièrement durable.




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