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Débats

Tribune libre

COP26 : les intérêts capitalistes empêchent de répondre à la catastrophe climatique imminente

Dans cet article paru sur son blog, l'économiste marxiste Michael Roberts analyse la situation dans laquelle s’ouvre la COP26, qui se tiendra jusqu’au 12 novembre à Glasgow en Ecosse. Il pointe l’irresponsabilité des gouvernements capitalistes et leur incapacité à freiner la catastrophe climatique à venir.

lundi 1er novembre

Traduit de l’anglais

Ce week-end, la COP26 a commencé à Glasgow, en Écosse. Tous les pays du monde sont censés être représentés lors des réunions destinées à trouver un accord sur la limitation et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, afin d’éviter que la planète ne surchauffe et ne cause des dommages considérables à l’environnement, aux espèces et aux moyens de subsistance de l’Homme sur toute la planète.

Nous sommes actuellement sur la voie d’un réchauffement de la planète d’au moins 2,7°C d’ici la fin du siècle, et ce uniquement si les pays respectent tous les engagements qu’ils ont pris. Actuellement, ils sont loin d’y parvenir. Les gouvernements sont "apparemment à des années-lumière d’atteindre nos objectifs en matière d’action climatique", pour citer le chef des Nations unies, Antonio Guterres.

Les émissions mondiales de dioxyde de carbone sont en passe d’augmenter de 1,5 milliard de tonnes en 2021, ce qui représenterait la deuxième plus forte augmentation de l’Histoire, inversant la tendance à la diminution observée l’année dernière en raison de la pandémie de Covid-19. D’ici à 2030, les émissions mondiales de CO2 devraient ainsi augmenter de 16 %, et non diminuer, par rapport aux niveaux de 2010.

L’acronyme COP signifie « Conférence des parties » [Conference of parties] de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée en 1992, qui a ouvert la voie à toute coopération internationale en matière de climat. Selon l’ONU, les trois principales priorités de la COP26 de Glasgow sont les suivantes : 1) ne pas dépasser une augmentation de la température mondiale de 1,5 degré Celsius maximum d’ici la fin du siècle, par des « réductions rapides et audacieuses des émissions » et des engagements net-zéro ; 2) augmenter le financement international afin de couvrir au moins la moitié des dépenses totales générées par l’action climatique ; 3) respecter l’engagement déjà existant de fournir 100 milliards de dollars de financement international pour le climat chaque année, afin que les pays en développement puissent investir dans les technologies vertes, et protéger les vies et les moyens de subsistance des populations face à l’aggravation des impacts climatiques. La réalité est que même ces objectifs prioritaires modestes ne seront pas fixés à Glasgow et encore moins respectés dans leur application, compte tenu de la composition actuelle des gouvernements et des plans de l’industrie et de la finance partout dans le monde.

Il n’y a plus aucun argument scientifique valable contre l’idée que les activités humaines ont un effet profond sur le climat. Les « climato-sceptiques », dont le nombre ne cesse de diminuer, ont été réduits au silence (du moins dans les grands médias). Et ce, en raison des preuves accablantes et de plus en plus nombreuses que la production industrielle et énergétique et le transport basés sur les combustibles fossiles sont à l’origine de l’augmentation des émissions de carbone et d’autres gaz à effet de serre, responsables du réchauffement planétaire. De plus, depuis les révolutions industrielles du 19e siècle, le réchauffement climatique a atteint un niveau tel qu’il est en train de détruire la planète.

Mais ce qui n’apparait pas aussi clairement, c’est que cette catastrophe imminente (et dont les conséquences sont déjà visibles) pourrait encore être évitée et inversée, et ce sans coût majeur. En effet, le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie, World Energy Outlook 2021, montre que nous savons ce qu’il faut faire, de manière très détaillée et à un coût abordable. Mais les gouvernements n’ont pas la volonté politique de le faire, car ils sont redevables à l’industrie des combustibles fossiles, aux secteurs de l’aviation et des transports, ainsi qu’aux exigences des capitalistes financiers et industriels dans leur ensemble, qui veulent préserver leurs profits au détriment des besoins sociaux.

Il existe déjà un fossé béant entre les engagements des gouvernements qui seront proposés à la COP26 en matière de réductions des émissions et ce qu’il serait véritablement nécessaire de mettre en place. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que pour limiter l’augmentation de la température moyenne de la planète à 1,5 °C, il faudrait réduire les émissions de CO2 de 45 % d’ici à 2030 ou de 25 % d’ici à 2030 pour limiter le réchauffement à 2 °C. 113 gouvernements ont proposé des contributions déterminées au niveau national (CDN), qui ne permettront de réduire les émissions de gaz à effet de serre que de 12 % en 2030 par rapport à 2010.

Les gouvernements du monde entier prévoient de produire en 2030 une quantité de combustibles fossiles plus de deux fois supérieure à celle qui serait compatible avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C. Ils prévoient collectivement une augmentation de la production mondiale de pétrole et de gaz, et seulement une modeste diminution de la production de charbon, au cours des deux prochaines décennies. Cela conduit à des niveaux de production futurs bien supérieurs à ceux qui sont compatibles avec une limitation du réchauffement à 1,5°C ou 2°C. En 2030, les plans et les projections de production des gouvernements conduiraient à une augmentation d’environ 240 % de la production de charbon, 57 % de celle de pétrole et 71 % de celle de gaz par rapport à ce qui serait compatible avec une limitation du réchauffement climatique à 1,5°C.

En effet, les pays du G20 ont orienté environ 300 milliards de dollars de nouveaux fonds vers les activités liées aux combustibles fossiles depuis le début de la pandémie de COVID-19 - plus que vers les énergies propres. Selon l’Agence internationale de l’énergie, seuls 2 % des dépenses de relance des gouvernements pour "préparer le monde d’après" ont été investis dans les énergies propres, alors que dans le même temps, la production et la combustion de charbon, de pétrole et de gaz ont été subventionnées à hauteur de 5,9 milliards de dollars pour la seule année 2020.

Quels sont les pays à blâmer pour cette incapacité à agir afin d’éviter la catastrophe environnementale ? La Chine est généralement désignée comme le principal coupable. Elle est actuellement, et de loin, le plus grand émetteur de CO2 au monde et prévoit de construire 43 nouvelles centrales au charbon en plus des 1 000 déjà en service. Mais la Chine a quelques excuses. Elle a la plus grande population du monde et ses émissions par habitant sont donc beaucoup plus faibles que celles de la plupart des autres grandes économies (même si c’est la masse qui compte). Ensuite, elle est le centre manufacturier du monde, fournissant des biens à tous les pays riches du Nord. Par conséquent, si ses émissions sont énormes c’est en raison de la demande des consommateurs envers ses produits au niveau mondial.

De plus, historiquement, les émissions cumulées accumulées dans l’atmosphère au cours des 100 dernières années proviennent des pays riches du Nord, précédemment industrialisés et désormais consommateurs d’énergie. Il existe une relation directe et linéaire entre la quantité totale de CO2 libérée par l’activité humaine et le niveau de réchauffement à la surface de la Terre. En outre, le moment auquel une tonne de CO2 est émise n’a qu’une incidence limitée sur le réchauffement qu’elle provoquera en fin de compte. Cela signifie que les émissions de CO2 produites il y a des centaines d’années continuent de contribuer au réchauffement de la planète - et que le réchauffement actuel est déterminé par le total cumulé des émissions de CO2 au fil du temps.

Au total, l’homme a injecté environ 2 500 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2) dans l’atmosphère depuis 1850, ce qui laisse moins de 500 GtCO2 de budget carbone restant si l’on souhaite se maintenir sous la barre des 1,5°C de réchauffement. Cela signifie qu’au moment de la COP26 de Glasgow, le monde aura brûlé collectivement 86 % de son budget carbone, pour une probabilité de rester sous la barre des 1,5 °C de 50 %, ou 89 % du budget pour une probabilité de deux tiers. Plus de la moitié de toutes les émissions de CO2 depuis 1751 ont été émises au cours des trente dernières années.

En tête du classement historique, on trouve les États-Unis, qui ont rejeté plus de 509 GtCO2 depuis 1850 et sont responsables de la plus grande part des émissions historiques, avec quelque 20 % du total mondial. La Chine arrive relativement loin derrière, avec 11 %, suivie de la Russie (7 %), du Brésil (5 %) et de l’Indonésie (4 %). Ces deux derniers pays figurent parmi les dix plus grands émetteurs historiques, en raison du CO2 émis par leurs terres.

Les plus grands émetteurs ou consommateurs de carbone, hormis le secteur de l’industrie des combustibles fossiles, sont les plus riches et les plus gros revenus des pays du Nord, qui consomment de manière excessive et prennent l’avion pour aller partout. L’armée est le plus grand secteur de consommation de carbone. Ensuite, il y a le gaspillage lié à la production et la consommation capitalistes dans les voitures, les avions et les compagnies aériennes, le transport maritime, les produits chimiques, l’eau en bouteille, les aliments transformés, les produits pharmaceutiques inutiles, etc. qui sont directement liés aux émissions de carbone. Les processus industriels nuisibles tels que l’agriculture industrielle, la pêche industrielle, l’exploitation forestière, l’exploitation minière, etc. sont également des facteurs de réchauffement de la planète, tandis que le secteur bancaire garantit et encourage toutes ces émissions de carbone.

Et dans ce panorama, les États-Unis font vraiment peu pour contrôler ou réduire l’industrie des combustibles fossiles. Au contraire, la production de pétrole brut et de gaz augmente rapidement et l’exploration se développe. L’administration Biden a récemment annoncé des plans visant à ouvrir des millions d’acres à l’exploitation de pétrole et de gaz, ce qui pourrait aboutir à une production de 1,1 milliard de barils de pétrole brut et de 4,4 milliards de pieds cubes de gaz fossile. Le fait d’être de loin le plus gros émetteur de l’Histoire, ainsi que le premier producteur de pétrole au monde, ne semble pas gêner les États-Unis alors qu’ils prétendent être un leader en matière de climat.

En effet, la plupart des grands producteurs de pétrole et de gaz prévoient d’augmenter leur production jusqu’en 2030 ou au-delà, tandis que plusieurs grands producteurs de charbon prévoient de poursuivre ou d’augmenter leur production.

Il n’est pas étonnant que les gouvernements des producteurs et des consommateurs de combustibles fossiles, comme l’Arabie saoudite, le Japon et l’Australie, figurent parmi les pays qui demandent aux Nations unies, à Glasgow, de minimiser la nécessité d’abandonner rapidement les combustibles fossiles, ou de payer davantage les États les plus pauvres pour qu’ils adoptent des technologies plus vertes. La Chine est peut-être le plus grand pollueur du monde, mais elle s’est engagée à plafonner ses émissions avant 2030 et à rendre le pays neutre en carbone d’ici 2060. Elle est déjà leader dans le domaine des énergies renouvelables, puisqu’elle représentera environ 50 % de la croissance mondiale de la capacité d’énergie renouvelable en 2020. La nation la plus peuplée du monde est également en avance sur les technologies vertes clés telles que les véhicules électriques, les batteries et l’énergie solaire.

Selon un rapport de l’Institut des ressources mondiales, dans 40 domaines différents (secteur de l’électricité, industrie lourde, agriculture, transports, finance et technologie), aucun n’évolue assez rapidement pour éviter une augmentation de 1,5 °C du réchauffement planétaire par rapport à l’ère préindustrielle.

Et pourtant, le coût de l’arrêt progressif de la production de combustibles fossiles et de l’expansion des énergies renouvelables n’est pas élevé. La décarbonisation de l’économie mondiale est techniquement et financièrement réalisable. Il suffirait de consacrer environ 2,5 % du PIB mondial par an à des dépenses d’investissement dans des domaines visant à améliorer les normes d’efficacité énergétique dans tous les secteurs (bâtiments, automobiles, systèmes de transport, processus de production industrielle) et à développer massivement les sources d’énergie propres pour parvenir à des émissions nulles d’ici à 2050. L’AIE estime que le coût annuel s’élève désormais à 4 milliards de dollars par an en raison de l’absence d’investissement depuis la COP21 à Paris il y a cinq ans. Mais même ce coût n’est rien comparé à la perte de revenus, d’emplois, de vies et de conditions de vie pour des millions de personnes à venir.

Mais cela n’arrivera pas car, pour être réellement efficace, l’industrie des combustibles fossiles devrait être progressivement éliminée et remplacée par des sources d’énergie propres. Les travailleurs dont les moyens de subsistance dépendent de l’activité liée aux combustibles fossiles devraient être réemployés et réorientés vers des industries et des services respectueux de l’environnement. Cela nécessiterait des investissements publics importants et une planification à l’échelle mondiale.

Un plan mondial pourrait orienter les investissements vers des choses dont la société a besoin, comme les énergies renouvelables, l’agriculture biologique, les transports publics, les systèmes d’eau publics, la réhabilitation écologique, la santé publique, les écoles de qualité et d’autres besoins actuellement non satisfaits. Et il pourrait égaliser le développement dans le monde entier en transférant les ressources de la production inutile du Nord à destination du développement au Sud, en construisant des infrastructures de base, des systèmes d’assainissement, des écoles publiques, des établissements de santé. Dans le même temps, un plan mondial pourrait viser à fournir des emplois équivalents aux travailleurs impactés par la réduction ou la fermeture d’industries inutiles ou nuisibles.

Pour cela, il faudrait d’abord que les entreprises de combustibles fossiles deviennent publiques et soient placées sous le contrôle démocratique de la population partout où il y a une production de combustibles fossiles. L’industrie de l’énergie doit être intégrée dans un plan mondial de réduction des émissions et de développement de technologies liées aux énergies renouvelables. Cela implique de construire une capacité d’énergie renouvelable dix fois supérieure à la base actuelle des services publics. Cela n’est possible que grâce à des investissements publics planifiés qui transfèrent les emplois des entreprises de combustibles fossiles vers des entreprises de technologies vertes et environnementales.

Rien de tout cela n’est à l’ordre du jour de la COP26.




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