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Cadeaux au patronat, racisme et démagogie pour élargir sa base sociale : Le Pen lance sa campagne

A Fréjus, Marine Le Pen a lancé dimanche sa campagne autour du slogan « Libertés ». Déroulant un programme toujours nauséabond sur les questions sécuritaires et identitaires, le RN assume plus franchement son orientation pro-patronale et cherche à ratisser parmi les opposants au pass sanitaire.

mardi 14 septembre

Crédits photo : Valéry Hache AFP

C’est autour du mot d’ordre « Libertés » que Marine Le Pen a déroulé son discours dimanche à Fréjus. Placardé sur ses affiches de campagne, le slogan « Libertés, libertés chéries » ancre le discours du Rassemblement National dans un semblant de renouveau, tout en tirant évidemment les fils de continuité avec son programme réactionnaire, le slogan lui-même provenant d’ailleurs d’un passage de la Marseillaise, et les « Libertés françaises » agitées étant le titre d’une revue maurrassienne d’après-guerre comme le rappelle le politologue Jean-Yves Camus au Monde.

Poursuivre avec la stratégie de « dédiabolisation » pour élargir sa base sociale…

Un moyen pour la candidate aux présidentielles de chercher à étendre sa base sociale, en s’adressant directement au mouvement contre le pass sanitaire avec une bonne dose de démagogie. « Si samedi après samedi, des centaines de milliers de personnes scandent le mot liberté, c’est qu’il existe un malaise qu’il faut entendre » a déclaré Le Pen qui s’était pourtant jusque-là tenue à distance du mouvement contre le pass sanitaire, à l’inverse d’autres figures de l’extrême-droite comme Florian Philippot.

Alors que les régionales ont montré les difficultés du RN à mobiliser son électorat, la candidate du RN fait feu de tout bois et entend surfer sur le mouvement pour se poser en opposition numéro un à Macron, prétendant incarner une défense des libertés face à l’autoritarisme du gouvernement. Une posture pour le moins paradoxale quand on connaît l’histoire du parti de Marine Le Pen, fondé par des collaborationnistes et autres nostalgiques du IIIème Reich.

Dans le même sens, Le Pen a égrené des mesures démagogiques floues visant prioritairement les Gilets jaunes – à l’image de la nationalisation des autoroutes, la promesse de « juguler le prix des carburants » ou encore la mise en place du référendum d’initiative citoyenne. Des mesures qui prétendent s’adresser aux classes populaires quitte à reprendre des idées marquées à gauche, à l’image de la nationalisation des autoroutes. Une mesure dont il est d’ailleurs à noter que, envisagée dans le respect des intérêts patronaux, elle impliquerait de racheter aux entreprises privées leurs concessions pour un coût estimé de 40 à 50 milliards d’euros…

Plus largement, dans sa volonté d’étendre sa base sociale, Marine Le Pen a prôné la nécessité de « sortir des logiques partisanes », pour « s’adresser à tous les Français qui ont pu par le passé faire des choix différents […] ou s’éloigner de la chose publique ». Une logique qui se concrétise par l’abandon symbolique de la direction du Rassemblement National avant la présidentielle, et le retrait, tout aussi symbolique, du logo du parti de son affiche de campagne.

… et assumer une politique pro-patronale néo-libérale

Si Le Pen cherche à séduire une frange des classes populaires qui forme un socle de sa base électorale par cette rhétorique, le choix du mot de « liberté » était également l’occasion de continuer à envoyer des signaux de son attachement au néo-libéralisme au patronat, après les avoir multiplié dans la presse libérale ces derniers mois.

Dans son discours, Le Pen a ainsi également assumé plus explicitement les positions libérales pro-patronales qui sont les siennes. Les libertés auxquelles elles se réfère sont ainsi aussi celles d’entreprendre comme elle l’a expliqué : « Je sais qu’il y a un certain nombre de chefs d’entreprise dans cet hémicycle, il y en a beaucoup qui nous regardent, je conforterai la liberté d’entreprise par un État à l’endroit, c’est-à-dire un État au bon endroit qui libère les entreprises de normes absurdes, de la concurrence internationale déloyale […], l’État stratège tel que ns le concevons doit comprendre, accompagner les entreprises, pas les entraver ». Un gage de responsabilité envers le patronat, alors que le Medef avait précisément placé sa rentrée 2021 sous le signe des « libertés menacées » lors de la Rencontre des entrepreneurs de France…

Parmi les annonces de campagnes en ce sens, Le Pen a notamment défendu la privatisation de l’audiovisuel, qui serait une garantie de « pluralisme », et la « libre » transmission du patrimoine, dont elle veut faire « une priorité de [son] quinquennat » par une baisse des droits de successions et de donation, en défense de la propriété. De même, elle a défendu « en matière syndicale », « établ[ir] la liberté en ouvrant des candidatures libres aux élections professionnelles », une mesure visant à contourner les syndicats. Et elle a réaffirmé son opposition aux augmentations de salaire, défendant des entreprises qu’elle juge « en très grande difficultés économiques ».

« Au bout du compte, l’air de rien, elle poursuit son travail de désétatisation du programme économique. L’État doit être fort sur le régalien mais laisser respirer les entreprises qui croulent sous les normes, décrit-elle, dans un équilibre que ne renierait pas LR. La retraite à 60 ans est oubliée », résume l’éditorialiste Cécile Cornudet pour Les Echos. Une forme de retour plus explicite au libéralisme économique longtemps défendu par Jean-Marie Le Pen, autant qu’une poursuite de sa volonté d’apparaître responsable. « Nous sommes devenus un parti de gouvernement » a ainsi affirmé Marine Le Pen.

Les fondamentaux du RN : un programme sécuritaire et identitaire offensif et décomplexé

Comme nous l’analysions au lendemain des régionales, cette stratégie de dédiabolisation n’est pas néanmoins sans contradictions pour le RN : « dans un contexte de défiance croissante vis-à-vis des institutions de la Vème République et de crise sociale et économique, la stratégie de « normalisation » a rendu le RN victime de sa propre rhétorique « dégagiste » et explique également son incapacité à mobiliser son électorat. En modérant son discours afin de le rendre compatible avec le jeu démocratique bourgeois et le néo-libéralisme, le RN a démontré à ses propres électeurs qu’il défend finalement le « système » qu’il prétendait fustiger pendant tant d’années. » Des contradictions sur lesquelles prospère notamment un Eric Zemmour qui critique cette stratégie du RN et pourrait bien chercher à concurrencer Marine Le Pen lors des présidentielles.

En ce sens, si Marine Le Pen a mis en avant les « libertés » elle n’a pas oublié de mettre en avant ses fondamentaux réactionnaires, nationalistes et xénophobes. Un terrain particulièrement déblayé ces derniers mois par l’offensive sécuritaire et raciste du gouvernement et nourri par la surenchère réactionnaire qui marque la période de campagne pour les présidentielles.

Le Pen s’est ainsi livré à une diatribe nauséabonde sur son terrain de prédilection, annonçant soumettre par référendum « un projet de loi complet » sur l’immigration, précisant qu’il irait « des critères pour entrer et se maintenir en France, aux conditions d’acquisition et de perte de la nationalité, des conditions d’octroi ou de retrait de droits sociaux accordés », ainsi qu’à une violente offensive contre les quartiers, sous un tonnerre d’applaudissement. « Nous éradiquerons des quartiers les bandes, les mafias et tous ceux qui, islamistes ou non, veulent nous imposer des règles et modes de vie qui ne sont pas les notres. […] Les délinquants seront donc mis hors d’état de nuire, les délinquants français en prison, les étrangers dans l’avion ».

Une offensive contre les quartiers populaires d’ailleurs couplée à une instrumentalisation du féminisme, dans une rhétorique fémonationaliste. « Nous rétablirons la liberté des femmes et des jeunes filles de circuler sans être importunées ou menacée, en jupe ou en robe si elles le souhaitent, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dans n’importe quel quartier », a-t-elle affirmé avant d’expliciter les ressorts identitaires et racistes de ce pseudo-féminisme qui sert à stigmatiser notamment les musulmans et les femmes musulmanes comme devant être « sauvées » par la civilisation occidentale : « Être libre, c’est aussi pour toutes les jeunes femmes enfermées de force dans la communautarisation ou sous la menace de crimes d’honneur, le droit d’être elles-mêmes, de vivre à la française », avant de conclure, « ces Talibans de l’intérieur nous les renverrons chez eux ».

Dans une séquence politique marquée par la prégnance du terrain sécuritaire et raciste, et par une surenchère réactionnaire, Marine Le Pen a donc cherché à réactiver le « en même-temps » qui a marqué l’orientation du RN durant les régionales : une dureté sur les questions sécuritaires, mais aussi une normalisation qui passe par le fait d’assumer plus explicitement sa politique pro-patronale. Se faisant, le RN cherche à réactiver les ressorts du duel Macron/Le Pen et à apparaître comme la première force d’opposition, en cherchant à capitaliser sur la colère contre Macron qui s’est cristallisée dans le mouvement contre le pass sanitaire.

Pour autant, la polarisation politique s’exprime dans les deux sens, et la principale opposition à Macron, celle qui a pris la rue lors de la lutte contre la réforme des retraites, pendant le mouvement des Gilets Jaunes ou encore dans le mouvement antiraciste de l’été dernier, nécessite une alternative en toute indépendance de classe, qui, contre le binôme Macron-Le Pen, refuse que les travailleurs, la jeunesse et les classes populaires payent le coût de la crise.




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