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Monde

Déclaration du CRT

Catalogne. Après une semaine de mobilisation historique, construire l’auto-organisation

Après une semaine de mobilisations historiques, avec la jeunesse en première ligne et une grande grève générale, comment penser la suite ? Il est temps de renforcer l'auto-organisation, de définir un plan de bataille à partir de la base et de lutter pour des processus constitutifs imposés par la mobilisation sociale.

lundi 21 octobre

Une mobilisation déjà historique

Ce lundi, cela fera une semaine qu’a commencé le soulèvement catalan. Les mobilisations contre la condamnation des dirigeants indépendantistes ont de nouveau ouvert la principale brèche du régime de 78. Des centaines de barrages routiers, le blocage de l’accès à l’aéroport, des dizaines de manifestations dans les villes, des grèves étudiantes et une grande grève générale vendredi dernier, qui a culminé avec une manifestation massive à Barcelone où les cinq « Marxes per la Llibertat » ont convergé. Cette immense mobilisation montre que le peuple catalan maintient sa ferme volonté de défendre les droits démocratiques écrasés par le bloc monarchique, la liberté de tous les prisonniers politiques et de reprendre le combat pour le droit à l’autodétermination.

Marlaska et Buch mènent la répression

La réaction de l’État a été de renforcer la répression du droit de manifestation et d’association. Des milliers de membres de la police nationale et de la garde civile ont été transférés, de sorte qu’avec les Mossos d’Esquadra, ils peuvent réprimer brutalement et de façon généralisée les manifestations. Il en résulte plus de 600 blessés, 194 arrestations et 18 personnes en détention provisoire. A Madrid, la police nationale a également chargé les deux manifestations en soutien à la Catalogne cette semaine, arrêtant 15 manifestants. En outre, le pouvoir judiciaire a poursuivi son offensive en ouvrant une enquête, à la demande du Ministère de l’intérieur, contre cette immense vague démocratique pour le crime de « terrorisme ».

Dans cette escalade répressive, le gouvernement, avec son ministre de l’Intérieur Miquel Buch, a été aux avant-postes. JxCat et ERC ont quant à eux participé à la campagne de criminalisation des milliers de jeunes qui ont résisté pendant des heures à la répression policière. Le gouvernement a demandé, en collaboration avec le ministère public, l’incarcération provisoire de 18 d’entre eux et ils ont coordonné, avec les forces de l’ordre, toutes les opérations de répression. Ils montrent ainsi qu’ils ont décidé d’être un rouage de plus dans le nouveau cadre autoritaire imposé par le bloc monarchique.

Une jeunesse qui rompt avec le processus de négociation

Des dizaines de milliers de jeunes sont à la tête de ces journées de mobilisation. Ils ont quitté leurs salles de classe, sont descendus de chez eux et ont rempli les rues. Ils ont résisté à la violence policière comme personne ne s’y attendait. La police anti-émeute pensait qu’ils étaient venus pour réprimer des personnes âgées comme en 2017 mais ils ont fait face cette fois-ci à leurs petits-enfants. Il s’agit d’une nouvelle génération qui, pour une grande partie, a découvert la vie politique à l’automne 2017 et a fait une expérience avec la direction du processus favorable à la négociation dans laquelle elle n’a plus confiance : ni dans ses méthodes, ni dans son retour à l’autonomie et ce, encore moins au regard du rôle de répression qu’elle joue actuellement.

Un phénomène qui s’ajoute au malaise de ceux à qui la crise sociale et le régime n’offrent rien d’autre que la précarité et la répression quotidienne, et qui fait écho à ce que nous voyons dans d’autres parties du monde comme les jeunes qui luttent pour le climat, les Équatoriens qui étaient à la tête de la révolte contre les coupes budgétaires imposées par le FMI ou maintenant, à l’image des Chiliens qui se révoltent contre le gouvernement de droite de Piñera.

La grève du 18 octobre : la classe ouvrière veut faire partie de la lutte pour les droits démocratiques

L’autre fait marquant a été la journée de grève du vendredi 18 octobre, malgré le refus du CCOO et de l’UGT d’y appeler, et celui, malheureusement, de la CGT. La grève a connu un niveau de participation plus élevé que le 3 octobre et n’a pas fait l’objet d’un accord préalable avec les employeurs et le gouvernement. Le port a été fermé toute la journée par les dockers, plus de 60 vols ont été annulés, seulement un métro sur deux a pu circuler, le secteur public a été semi-paralysé -en particulier l’éducation-, ainsi que le secteur de l’industrie. De plus, des barrages routiers ont empêché MercaBarna ou SEAT de fonctionner. Une démonstration que des secteurs importants de la classe ouvrière veulent participer à cette lutte avec leurs propres méthodes.

Podemos, CCOO et UGT, avez-vous l’intention de laisser passer cette attaque contre les droits démocratiques ?

Podemos a choisi de tourner le dos à ce soulèvement et d’assumer la condamnation et le nouveau cadre répressif qu’elle impose. Iglesias a appelé au respect et Echenique a déclaré que la police anti-émeute ne faisait que son travail. Les mairies ne sont pas allées aussi loin, mais elles ont refusé de participer à toute mobilisation et Ada Colau, maire de Barcelone, a été à l’avant-garde de la criminalisation de la révolte des jeunes. Ils s’associent à ce nouveau consensus réactionnaire et continuent de refuser d’appeler à toute mobilisation solidaire avec la Catalogne. Nous devons exiger qu’ils le fassent immédiatement, et que toute la gauche, à commencer par les secteurs de Izquierda Unida qui ne partagent pas cette politique, et les anticapitalistes la dénoncent, exigent un changement de cap, en même temps qu’ils participent à la création d’un grand mouvement de soutien en Catalogne dans les universités, les entreprises et les quartiers. Il en va de même pour les directions syndicales. Nous devons exiger qu’elles condamnent le procès, qu’elles appellent à des grèves sur les lieux de travail - comme certains syndicats basques l’ont déjà fait - et qu’elles participent aux mobilisations qui ont lieu.

La nécessité de l’auto-organisation pour définir un plan de bataille pour les jeunes, la classe ouvrière et les secteurs populaires

Toute cette énergie a pris les agents du régime par surprise. Le fait que le mouvement démocratique catalan reprenne le combat, avec ces secteurs de la jeunesse en tête, qui suscitent la sympathie dans d’autres secteurs beaucoup plus larges, avec des actions de masse et l’intervention des travailleurs par la grève générale, est un obstacle à la perspective de refermer par en haut la crise politique que connaît la classe dirigeante espagnole. De plus, la méfiance croissante à l’égard d’une direction favorable à la négociation ouvre la possibilité de nouveaux plans de bataille, indépendants du gouvernement et de ses organisations politiques.

Le secteur qui est à l’avant-garde de la lutte, les jeunes, regroupe surtout l’enseignement secondaire, la formation professionnelle et les universités. Il est essentiel que toute cette énergie se structure et que les organisations étudiantes convoquent des assemblées dans tous les centres d’étude et travaillent à leur développement et coordination. Les organisations ainsi que des militants des facs sont face à cette responsabilité pour que le mouvement étudiant entre en scène en tant que tel et décide démocratiquement des prochaines actions.

La gauche syndicale a aussi une grande responsabilité. L’IAC et la C.S.C. ont rendu possible la grève du 18 octobre. L’absence d’assemblées générales et le refus du reste des syndicats d’y appeler ont rendu la participation à la grève individuelle dans de nombreux lieux de travail. Tout d’abord, nous devons exiger que l’ensemble de la gauche syndicale se joigne à cette lutte et prépare une nouvelle grève générale. Cette fois-ci, la CGT devrait en faire partie, comme en 2017. Dans le même temps, il est nécessaire d’exiger que les directions du CCOO et de l’UGT se joignent à nous et ne laissent pas passer cette attaque contre des droits démocratiques sans précédent.

D’autre part, la CUP continue de se délimiter du gouvernement et soutient les mobilisations, proposant que des assemblées populaires s’organisent contre la répression sur l’ensemble du territoire. Elle a appelé à la convocation d’une assemblée d’élus démocratiques qui veulent lutter pour l’amnistie, les libertés et le droit de décider pour élaborer un plan de bataille. Mais ne serait-il pas plus démocratique que ce plan soit défini par en bas, à travers l’élection de représentants de ces assemblées antirépressives dans les quartiers, les villes, les centres de travail et d’études ? Elle propose également une table ronde internationale pour la résolution du conflit basée sur ces trois axes démocratiques. Une proposition qui n’est pas définie - qui participerait à cette table ronde ? - et qui ouvre la possibilité de recréer l’illusion que la solution puisse venir de l’intervention d’organismes supranationaux - comme l’UE ou l’ONU - ou même d’autres gouvernements impérialistes. S’il y a une chose que 2017 a montrée, c’est que seule l’auto-organisation et la mobilisation indépendante de la classe ouvrière et du peuple permettront de gagner.

Bref, la gauche syndicale, étudiante et politique, à commencer par la CUP, a aujourd’hui une responsabilité et une opportunité historiques. Il est urgent de développer des assemblées contre la répression dans tous les centres d’études, de travail et de quartier, qui élisent des représentants et coordonnent au niveau local, régional et dans toute la Catalogne, et de convoquer une grande assemblée générale où les prochaines étapes et les objectifs du mouvement pourront être discutés démocratiquement.

Nous obtiendrons l’amnistie et le droit de décider en imposant un processus constitutif sur les ruines du 78ème Régime

Impulser l’auto-organisation que nous avons décrite est fondamental pour que la mobilisation soit réellement entre les mains des secteurs populaires, et non télécommandée par des directions que personne n’a choisies et qui veulent nous mener vers une nouvelle impasse comme en 2017, celle de la pression pour que l’État s’assoie pour négocier. Mais aussi parce que, si la mobilisation se concentre autour de la classe ouvrière et de ses méthodes, avec le reste des secteurs populaires et les jeunes, les bases peuvent être jetées pour affronter l’offensive de l’Etat et rendre possible l’exercice effectif du droit à l’autodétermination.

La conquête de l’amnistie, des libertés démocratiques et du droit de décider ne seront possibles que si nous imposons par la mobilisation la plus large et la plus vigoureuse un processus constituant véritablement libre et souverain. Où nous élisons un représentant pour 10 000 habitants, qui reçoit le salaire moyen d’un enseignant et qui est totalement révocable. Une assemblée où nous pouvons exercer efficacement le droit de décider, de faire sortir les prisonniers politiques de prison et de mettre fin à la répression, mais aussi de résoudre les grands problèmes sociaux.

Nous pouvons discuter et prendre des mesures telles que l’expropriation des appartements des mains des spéculateurs pour mettre fin au problème du logement et aux expulsions, la nationalisation des banques et des grandes entreprises stratégiques - qui ont également démontré en 2017 qu’elles n’hésiteront pas à nous faire la guerre économique -, la réduction du temps de travail jusqu’à la fin du chômage, la fin de toute forme de précarité et la fin de toutes les coupes budgétaires et des privatisations, entre autres mesures urgentes.

Un tel processus ne sera pas accordé par l’État espagnol, ni par grâce à la médiation internationale, ni par une « Generalitat » vidée de sa souveraineté par l’offensive de l’article 155 et le suivisme de la direction « négociatrice ». Il ne sera possible d’obtenir sa convocation et de défendre ses résolutions que par l’intermédiaire des organes d’auto-organisation mis en place pour la conquérir. Et en même temps, il s’agirait une grande impulsion pour relancer la lutte contre le régime de 1978 et développer le même type de processus constitutifs contre la monarchie et sa démocratie au service des plus riches.

Un programme et une stratégie de ce type est à l’opposé de celui proposé depuis 2012 par les partis de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie partisane d’un « processus ». Contre sa « feuille de route » limitée au terrain de la loi, ou la désobéissance institutionnelle qui a démontré toute son impuissance en 2017 lorsqu’elle s’est heurtée à rien de moins que l’Etat, il faut en proposer une autre, centrée sur le développement de la mobilisation sociale avec la classe ouvrière au premier rang. Pour que cette "feuille de route" soit le fil conducteur de ce grand mouvement, il est essentiel que la gauche anticapitaliste qui partage cette perspective avance dans la construction d’une organisation révolutionnaire qui lutte pour elle dans les entreprises, les facultés et les instituts.

C’est la seule "feuille de route" réaliste pour conquérir à la fois les revendications démocratiques en suspens et toutes les revendications sociales urgentes qui sont l’arrière-plan de la jeunesse, des travailleurs et du malaise populaire qui explique les raisons sous-jacentes de la crise du régime.

La bataille pour des assemblées constituantes libres et souveraines, imposée par la lutte ouvrière et populaire, non seulement rendra consciente la majorité de la population de son pouvoir social, mais ouvrira en même temps la voie au développement d’une véritable démocratie des travailleurs et à la conquête de la République socialiste catalane, dans le cadre de la lutte pour une libre fédération des républiques ouvrières avec les autres peuples de l’Etat. C’est pour cette perspective que nous nous battons au CRT.




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