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Politique

Hommage à Samuel Paty

Censure de la lettre de Jaurès : la liberté d’expression selon Blanquer

Alors qu’il rend copie blanche sur les moyens donnés aux établissements scolaire pour mettre en place un minimum de gestes barrières, le gouvernement n’en finit pas d’instrumentaliser l’assassinat de Samuel Paty. Il a cette fois-ci pris la plume pour proposer une nouvelle version de la lettre de Jaurès, lue ce matin dans l’ensemble des établissements scolaires français, en censurant quelques passages qui contredisent son idéologie : drôle et révoltante façon de défendre la liberté d’expression.

lundi 2 novembre

Crédit photo : LUDOVIC MARIN / AFP

Une rentrée mal organisée mais bien instrumentalisée

 
Incapable d’organiser correctement une rentrée, le gouvernement a tout de même décidé de la maintenir faisant la sourde oreille aux revendications d’enseignant-e-s qui appelaient un report dans le contexte de seconde vague du virus. Et comme si ce n’était pas suffisant, le ministère de l’éducation a décidé de modifier au dernier moment le programme de ce premier jour de classe devant rendre hommage à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre dernier à Conflans-Sainte-Honorine. Sous couvert du plan Vigipirate renforcé, le gouvernement annonçait par mail le vendredi 30 octobre, soit trois jours avant la rentrée, que celle-ci se ferait à 8h, non plus à 10h, supprimant par là le temps de réflexion laissé aux enseignant-e-s pour organiser cette matinée d’hommage. Et comme un nouvel exemple du tour de force que tente d’exercer le gouvernement, il a fait parvenir aux établissements scolaires un protocole disciplinaire d’organisation, réduisant aux silence l’ensemble des professeur-e-s.
 
Mais comme si cela ne suffisait toujours pas, à ce volet oppressif s’ajoute une énième instrumentalisation par le gouvernement de l’assassinat de Samuel Paty. D’après le programme dicté par le gouvernement, la minute de silence devait suivre la lecture de « la Lettre aux instituteurs et institutrices » de Jean Jaurès du 15 janvier 1888. Or, bien assis derrière son pupitre à Matignon, le ministère de l’éducation a pris la plume pour proposer une nouvelle version de la lettre : une version qui tronque et censure les passages critiques à l’encontre du système éducatif, et que le gouvernement a sans doute jugé trop incisif envers sa propre politique actuelle. Défendre la liberté d’expression par la censure, on ne s’étonne plus des contradictions à l’œuvre !
 

Défendre la liberté d’expression par la censure : énième contradiction, énième instrumentalisation du gouvernement

 
Muni d’une gomme et d’un crayon, le ministère de l’éducation réécrit et diffuse sa version de la lettre de Jaurès qui, épurée de toutes disgrâces pour sa politique, censure toute critique.
Deux versions avaient été mises en ligne par le ministère ; une version courte, pour les plus petits, et une version longue. Or même dans cette dernière, la lettre est tronquée par rapport à l’original. Les passages ne répondant pas à l’appel, et non des moindres : c’est précisément par ces lignes ainsi supprimées que Jaurès venait critiquer le système éducatif français. « Déplorable » selon ses mots, ce système d’une part n’offre aucune autonomie aux enseignant-e-s et d’autre part, met en place une surévaluation des élèves.
 
« Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel. J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître. »
 
Les critiques n’ont pas tardé à fuser sur les réseaux. Dès le 30 octobre, le syndicat SUD éducation alertait sur cette falsification du gouvernement, dénonçant le « caviardage de la Lettre ainsi que l’absence dans le dossier pédagogique de la dimension politique de Jaurès » ainsi expression « d’une volonté politique de récupération de la part de Blanquer ».
 
Fustigé de cette œuvre de propagande par un auditeur ce matin à la radio, Blanquer répondait au micro de FranceInfo en arguant que ces paragraphes n’ont rien de « tabous » et que toutes ces contestations relèvent « un peu du complotisme ». Censuré ce passage n’est en effet, selon Blanquer, qu’une « suggestion pédagogique pour aller aux choses qui ne sont pas anachroniques ». Même discours du côté du ministère qui affirmait que ce passage était de toute façon « très daté ». Un argument que balaye Jérôme Pellissier, écrivain et animateur du site Jaurès.eu interviewé par Libération : « Il fallait dans ce cas couper les parties anachroniques sur les enfants des campagnes qui reviennent après les récoltes ».
Mais qui plus ce passage est-il réellement anachronique ? pas vraiment. Un parallèle peut rapidement être tracé entre les critiques de Jaurès prononcées en 1888 et la réforme de Blanquer. Une réforme marquée de fait par une politique d’évaluation permanente, comme le souligne SUD éducation, et d’autre part, par des programmes jugés trop lourds imposés aux enseignant-e-s comme aux élèves, ne leur laissant que peu de marges de manœuvre.
 
En outre, autour de cette lettre, les exemples ne manquent pas pour illustrer l’exercice répressif et arbitraire du gouvernement ; déjà dans son discours à la Sorbonne du 21 octobre, Macron glissait le mot « fermeté » à la place de « fierté » et dans un message du 31 octobre adressé à l’ensemble du corps enseignant, Blanquer mentionnait la « Lettre aux instituteurs », omettant par-là 80% des personnels de l’éducation nationale. Substitution volontaire ou lapsus révélateurs, le message n’a néanmoins pas manqué d’être reçu par les professeurs, syndicats et mêmes élèves. Des professeur-e-s ont ainsi appelé à ne pas lire la version censurée du gouvernement mais la lettre originale et dans son intégralité.

Fier de mon lycée, osons le dire.
Au Banville ce matin, les profs et la direction ont tenu réunion, comme initialement...

Publiée par Vincent Présumey sur Lundi 2 novembre 2020

 
Alors qu’il a fait de la défense de la liberté d’expression son cheval de bataille pour lutter contre ce qu’il nomme le « séparatisme » et pour renforcer ces mesures répressives, le gouvernement ne peut s’empêcher de trouver un énième moyen de propagande. Transparait en effet explicitement par cette version censurée de la lettre de Jaurès une énième instrumentalisation de l’assassinat de Samuel Paty et une nouvelle tentative pour imposer le silence aux critiques.
 

Contre un gouvernement qui impose une nouvelle fois le silence, les enseignant-e-s et les élèves prennent la parole

 
Mais, alors que l’assassinat de Samuel Paty est instrumentalisé par le gouvernement pour servir sa politique répressive et islamophobe, elle vient aussi raviver les plaies d’un secteur en crise qui ne cicatrise pas, fautes de moyens et de réponses de la classe dirigeante. C’est ainsi que, contre une éducation formatée et instrumentalisée, contre un gouvernement qui méprise la santé mentale et physique le personnel du corps enseignant et des élèves, le #GreveGenerale et le #BlanquerDemission fleurissent depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Des appels à l’action et des mobilisations dans les lycées, comme à Saint-Denis où un blocus s’est organisé aujourd’hui au lycée Paul Eluard qui traduisent un ras-le-bol de cette jonction entre gestion catastrophique de la crise sanitaire et instrumentalisation de l’hommage à Samuel Paty par le gouvernement, et qui s’ajoute au mépris permanent du gouvernement durant ces dernières années pour ce secteur. Ces enseignant-e-s et ces élèves appellent donc à faire bloc contre ce modèle d’une éducation dite « républicaine » que tente d’imposer à tout prix le gouvernement en faisant taire toute idée qui contredirait son idéologie.




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