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Culture et Sport

C’était mieux avec Polanski ?

César 2021 et vague d’occupations : quand la culture est trop politique pour Roselyne Bachelot

Faites du cinéma et taisez-vous. Voici en substance le message adressé par Roselyne Bachelot aux secteurs du septième art suite à une cérémonie des César durant laquelle les violences sexuelles faites aux femmes, les violences policières et le racisme ont été mis au centre par les interventions de Corinne Masiero et Jean-Pascal Zadi, sans oublier les revendications portées par la mobilisation dans les lieux culturels.

mercredi 17 mars

La quarante-sixième cérémonie des César n’en finit pas de faire parler d’elle. Le cinéma, comme l’ensemble du monde de la culture, est à l’arrêt. Toutes les salles de théâtre, tous les cinémas, les salles de concert, etc. sont fermées, sans éclaircie à l’horizon. L’ « année blanche » si gracieusement accordée par l’État aux seuls intermittents, excluant les travailleurs les plus précaires, touche à sa fin, sans renouvellement prévu. Pire, la réforme de l’assurance chômage risque de dévaster les travailleurs d’un secteur déjà à terre.

La fronde du milieu de la culture contre le gouvernement, qui s’exprime aujourd’hui par des occupations de théâtres de plus en plus nombreuses, ne pouvait que transparaître dans la cérémonie annuelle du cinéma français. Cette fronde contre la gestion gouvernementale de la crise est tout particulièrement dirigée contre Roselyne Bachelot. Comme nous l’écrivions hier, la ministre de la Culture a notamment été épinglée par Marina Foïs, la maîtresse de cérémonie : « Et que faire lorsqu’on a plus confiance en son ministre de tutelle à l’heure où se joue l’avenir du cinéma et de l’exception culturelle française ? ». Elle s’est ensuite attaquée à la décision du gouvernement de maintenir les grands magasins ouverts, tandis que les lieux culturels demeurent fermés, pointant du doigt la priorité donnée à la recherche du profit. « L’art quand c’est pas rentable, ça fait chier », a-t-elle ironisé.

D’autres interpellations fortes ont eu lieu au cours de la cérémonie, et ont été durement décriées par les réactionnaires. C’est le cas de Jean-Pascal Zadi qui, après avoir remporté le César du meilleur espoir masculin, a rendu hommage aux talents noirs trop souvent ostracisés par le cinéma français, et aux victimes de violences policières, en citant notamment Adama Traoré.

Mais le moment qui a le plus fait réagir reste l’apparition de la comédienne Corine Maseiro, qui s’est dévêtue sur scène et a révélé les inscriptions « No culture, no future » et « Rend l’art Jean », sur son corps, appelant ainsi le premier ministre Jean Castex à mettre en place des moyens conséquents dans le secteur de la culture. La séquence a donné lieu à un torrent de réactions profondément misogynes, comme seul le corps d’une femme non-sexualisé peut en provoquer. « Vulgaire » pour les uns, « indigne » pour les autres, pour une action qui n’arrive pas à la cheville des décisions du gouvernement sur l’échelle de l’indignité.
Invitée sur RTL, la ministre de la Culture a réagi pour la première fois à la cérémonie, et s’est résolument rangée du côté des réactionnaires.

« Je me pose une seule question : est-ce que cette cérémonie a été utile au cinéma français ? Je crois qu’elle n’a pas été utile au cinéma français. Ce qui m’a frappé, c’est que le côté meeting politique de cette affaire a nui à l’image du cinéma français, alors qu’il a été massivement aidé. » dit-elle. En clair : faites du cinéma, mais taisez-vous. Ne critiquez pas le gouvernement, ne faites pas de politique, sinon vous nuisez à l’image du cinéma français. Peut-être Roselyne Bachelot préférait-elle quand les César ne bousculaient pas l’ordre établi et consacraient sagement Roman Polanski.

« Dans aucun pays du monde un État n’aide le cinéma comme on le fait » s’insurge la ministre. Elle se défend d’exercer un jugement, mais en substance, Roselyne Bachelot explique que le monde du cinéma en colère, et par extension le monde de la culture, n’a pas à se plaindre, qu’il est ingrat, ou du moins qu’il ne comprend pas les efforts qui sont faits pour lui, tout enfermé qu’il est dans son égocentrisme.

Mais pour ce qui est des réponses concrètes aux préoccupations des travailleurs de la culture, la ministre ne semble pas avoir de réponses adaptées. Pas un mot sur l’assurance chômage, ou sur la précarité structurelle du secteur, qui sont au cœur des revendications des théâtres occupés. La seule perspective qu’offre madame Bachelot, c’est la réouverture.

Sans un mot sur la situation sanitaire extrêmement préoccupante, on apprend donc que le ministère planche sur « des protocoles robustes pour la réouverture des lieux de culture, de sport et de convivialité ». Mais, sans parler du fait que la ministre évite soigneusement de parler des moyens à investir pour que ces protocoles puissent être mis en place, cette annonce semble avoir des mois de retard sur la situation sanitaire, qui s’aggrave de jour en jour. Les services Covid dans les hôpitaux et les services de réanimation se remplissent à vue d’œil, faute de stratégie efficace de suppression du virus par le gouvernement. De plus, l’État se révèle incapable d’organiser une campagne de vaccination efficace.

La gestion pro-patronale du gouvernement a généré cette situation d’urgence sanitaire, et l’heure n’est plus aux promesses de protocoles sanitaires sans garanties de moyens pour les mettre en place. Ainsi, alors la débâcle du gouvernement n’est plus à prouver, ce sont aux travailleurs des lieux, aux jeunes et à la population d’imposer leurs propres protocoles sanitaires en revendiquant des moyens à la hauteur de la crise. Les interpellations de la cérémonie des César et les occupations de théâtres qui fleurissent dans toute la France expriment une colère profonde dans le secteur de la culture ; mais les revendications principales concernent de véritables mesures d’urgence pour sauver le monde de la culture, avec en premier plan des moyens financiers pour les plus précaires et le retrait pur et simple de la réforme assurance chômage.

Roselyne Bachelot critique évidemment ce mouvement naissant et ses revendications profondément politiques, de peur qu’il ne s’étende, ce qui est objectivement en train de se passer. À nous de faire encore monter la pression en liant ce mouvement de contestation à d’autres secteurs abandonnés par la stratégie pro-patronale du gouvernement, comme les salariés surexploités ou encore la jeunesse ultra-précarisée.




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