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#StopProductionNonEssentielle

« Cette reprise forcée est irresponsable et illégitime », témoignage d’un ouvrier de l’aéro

Alors qu’un scandale éclate autour de Airbus et ses sous-traitants où le travail reprend à marche forcée alors que l’on s’approche du pic épidémique, Pierre, ouvrier dans une usine de sous traitance de la région toulousaine témoigne de la situation dans son usine et de sa vision sur la suite.

mardi 31 mars

 Photo : illustration. Crédit : Eric Feferberg AFP 

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter et nous raconter la situation dans ton usine ? 

Pierre : Je travaille dans une boîte de sous traitance dans la région toulousaine, qui produit des pièces aéronautique. Je suis fraiseur, syndiqué mais assez isolé dans ma boîte. Concernant la situation dans mon usine, dans le contexte de la crise sanitaire en cours, la direction avait décidée de fermer l’usine le 17 mars, pour une période de quinze jours. Si dans certaines autres boîtes de l’aéronautique, par exemple les Ateliers de la Haute Garonne, la direction a été contrainte de fermer sous la pression des ouvriers, la situation a été différente dans mon usine. Nous concernant, la direction a fermé d’elle même. Les raisons qu’ils nous ont donné : la situation sanitaire risquée, ainsi que la situation économique dans le secteur aéronautique. Airbus, pour qui nous produisons principalement, avait fermé ses usines. Cela n’avait dès lors aucun sens de maintenir la nôtre ouverte. Je pense que la décision a donc été prise en concertation avec les autres patrons du secteur, et notamment avec les donneurs d’ordre, c’est à dire les entreprises pour qui nous travaillons. 

En effet, quelques jours avant l’annonce de la fermeture, notre direction n’était pas prête de fermer. Trois jours avant, cette dernière cherchait au contraire à ce que l’ensemble des ouvriers travaillent, y compris ceux qui devaient s’occuper de leurs enfants en les faisant commencer plus tard, ce qui est inacceptable. D’autant plus qu’à cette période là, nous n’étions que très peu protégés contre la propagation du virus. Nous n’avions pas de masques, ni de gel par exemple. Certains de mes collègues mettaient un foulard pour tenter tant bien que mal de se protéger. Je pense donc que la décision de fermer l’usine était liée à des critères économiques et pas un soucis de protéger les salariés du virus.

La suite nous le confirme puisque après une petite semaine de confinement et de chômage partiel, alors qu’on nous avait annoncé au moins 15 jours d’arrêt et surtout que l’on s’approche du pic épidémique, notre direction a annoncé la reprise du travail ce mercredi 25 mars. Une reprise savamment orchestrée par Airbus et l’U.I.M.M. (Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie, soit le syndicat patronal de la métallurgie, l’une des branches les plus influentes du M.E.D.E.F.). On se rend compte que la fermeture simultanée de la plupart des usines du secteur aéronautique n’était ni une coïncidence, ni une décision de « bon sens », mais une simple mise en pause le temps de définir et mettre en place les mesures de sécurité. Une fermeture et une mise en place de mesures sanitaires supplémentaires que les directions ont été contraintes d’effectuer également du fait de la pression à la base des ouvriers de ce secteur.

Révolution Permanente : Dans quelles conditions, notamment d’un point de vue sanitaire, vous font-ils reprendre ?

Pierre : Les mesures qui ont été décidées sont elles-aussi bizarrement similaires dans la plupart des usines, à savoir : division des effectifs en deux équipes (6h – 12h et 13h – 19h, soit 30h/semaine au lieu de 38h) avec désinfection des espaces de travail et des points de contact entre les équipes et chaque soir, solution hydro-alcoolique et produit désinfectant, règles de distanciation, limitation des déplacements et contacts, mesures particulières pour les livreurs et personnes extérieures, fermeture de tout ce qui ne sert pas la production (réfectoire, vestiaires, machines à café, etc, …), pauses individuelles, nettoyage des toilettes... 

Révolution Permanente : Est-ce suffisant selon toi ?

Pierre : C’est évidemment insuffisant. Si les conditions de sécurité ont été renforcées, cela n’empêche pas les risques. Par exemple, aujourd’hui, comme nous sommes en effectif plus réduit, je naviguais entre pas moins de 5 postes de travail... impossible de tout désinfecter à chaque fois, sans parler du nombre incalculable d’outils que l’on manipule tout au long d’une journée ou encore du fait qu’il est humainement très compliqué de penser à respecter toutes les distances de sécurité ! Donc, non bien sûr que ce n’est pas suffisant, la seule solution « suffisante » c’est de rester chez soi ! Et que toutes les usines non essentielles ferment. 

Mais l’avis des ouvriers a été ignoré par la direction. D’après l’entreprise,cette dernière « ne peut pas se permettre de fermer ». Mais il peuvent très bien prendre la décision de fermer. Ils font un choix et essayent juste de préserver leurs intérêts économiques, n’hésitant pas pour cela à nous imposer des situations qui nous mettent en danger. 

Ainsi, malgré nos alertes, la direction a fait voter, avec le CSE, la reprise de l’activité. Dans l’entreprise, si un ou deux ouvriers combatifs font partie du CSE, ce dernier n’a aucun pouvoir d’opposition. Cette situation montre encore une fois que c’est très important que les ouvriers s’organisent, à la base, pour imposer la fermeture. Comme l’ont fait tant d’ouvriers ces dernières semaines, à travers l’utilisation du droit de retrait. 

D’autant plus que la direction n’hésite pas à faire pression sur nous pour que tous les salariés reprennent. Contrairement à d’autres usines, la reprise du travail dans ma boite ne se fait pas sur la base du volontariat. La semaine dernière, la direction nous a envoyé un mail demandant à tous les salariés de reprendre le travail. Aujourd’hui, nous sommes à peu près 70 % des salariés à avoir repris, les autres étant en arrêt maladie. Cependant, parmi ces salariés en arrêt maladie, la plupart ont des arrêts de courtes durée. Les médecins ne semblent pas enclins à leur renouveler et ils vont donc pour la majorité devoir reprendre le travail dans la semaine, en plein pic de l’épidémie… Je pense ainsi que d’ici mercredi, ceux qui ne sont pas en arrêt maladie avec des circonstances aggravantes seront en poste. Concernant ceux qui ne sont pas encore revenus au travail mais qui n’ont pas d’arrêts maladies, la direction a communiqué sur le fait qu’elle allait s’occuper personnellement de les appeler. En somme, elle va leur mettre la pression pour qu’ils reprennent le travail coûte que coûte. Pour les ouvriers qui oseraient faire valoir légitimement leurs droits de retraits, la direction a déclaré qu’ils ne toucheraient aucune rémunération. 

De plus, l’une des choses qui nous inquiète, c’est qu’un collègue à nous est suspecté de contamination. Et il aurait été en contact avec d’autres collègues deux jours avant la fermeture de l’usine… Si notre revendication principale est celle de la fermeture de l’usine, il y a aujourd’hui urgence à mettre les personnes fragiles à l’abri et à insister là-dessus dans nos revendications collectives. 

RP : Que pensent tes collègues de cette reprise à marche forcée ? 

Pierre : Une reprise forcée, contre l’avis de la majorité des salariés, ne peut pas être légitime. Cette reprise est irresponsable. Nous sommes perplexes face à la situation et le danger dans lequel nous met notre direction. C’est incompréhensible et ça crée colère et incompréhension chez nous. Au travail il y a une ambiance particulière, on se demande pourquoi nous sommes là… Alors que le personnel hospitalier insiste par exemple pour que toutes les personnes travaillant dans des secteurs non essentiels restent confinées chez eux pour leur santé et pour éviter la propagation du virus. 

Du coup, dans les ateliers, l’ambiance est particulière comme je disais. On sent l’inquiétude. On se demande bien à quoi ça sert d’être là. On n’a pas la tête au travail, on rencontre des difficultés à se concentrer, des erreurs d’inattention qui font des rebuts, des ouvriers non-autonomes livrés à eux-même, sans planification, sans l’aide des plus expérimentés (qui sont absents) en cas de problème, des goulots d’étranglement car certains services, notamment le contrôle sont très ralentis, du coup les pièces usinées sont bloquées et ne peuvent être livrées... 

En somme, la très grande majorité des collègues est contre ce retour au travail qu’on nous impose. Avec quelques collègues, nous avons notamment rédigé un tract qui affiche notre opposition à la réouverture de l’usine ainsi que d’autres revendications pour lesquelles nous tentons de nous battre dans la période. EN PJ LE TRACT. 

Révolution Permanente : Comment vois-tu la suite dans ton usine ? 

Pierre : Chez nous, les conditions sont assez difficiles du fait de l’absence de syndicats organisant plusieurs salariés et d’une direction dure qui n’hésite pas à réprimer et mettre la pression sur les salariés qui s’opposent à elle. Cependant, la crise sanitaire en cours a été l’élément d’un mouvement inédit d’expression des ouvriers dans des secteurs où la passivité régnait depuis des années. En l’occurrence dans l’aéronautique, mais aussi l’automobile, où des ouvriers de plusieurs usines ont usé de leurs droits de retraits pour imposer la fermeture de leurs usines. Si mon usine n’est pas à la pointe de cette dynamique, toute la situation a permis de libérer la parole et engendré des discussions entre collègues que nous n’avions jamais eu auparavant. 

Du fait du confinement, les délégués du CSE ont dû prendre les numéros de téléphone et adresses mails de tout le monde pour pouvoir nous tenir informés. Nous avons eu plusieurs échanges entre nous et chaque ouvrier a pu donner son avis sur la situation à l’usine. Un tract a notamment pu être distribué par mail afin que chacun y contribue et qu’on définisse collectivement nos propres conditions de reprise du travail. L’idée était de faire une pétition, signée par le plus grand nombre de salariés, qu’on utiliserait pour mettre la pression à la direction qui tentait de nous forcer à reprendre le travail. Cependant la direction nous a pris de court et imposé la reprise plus tôt que prévu. Nous avons donc juste obtenu à minima que la reprise d’activité soit soumise à un contrôle strict des mesures de sécurité et de leur respect par le CSE. 

Mais tous ces échanges, ce début d’organisation collective est un premier pas, et un acquis précieux qu’il faudra utiliser pour la suite. Cela exprime une volonté chez nous de construire un vrai rapport de force collectif. Et le fait d’avoir des discussions autour des conditions de ré ouverture de l’usine, que tous les collègues donnent leurs avis autour de ça, nous fait prendre conscience qu’on a notre mot à dire sur la manière dont tourne, et dont devrait tourner l’usine.

Toute cette dynamique a permis de libérer la parole comme nous n’aurions jamais pu le faire dans les ateliers parce qu’il y a toujours un cadre qui nous tombe dessus et nous met la pression pour qu’on accélère la cadence et qu’on n’échange pas entre nous. De plus, même si les conditions sont plus difficile dans mon usine, l’expérience et les victoires qu’ont mené d’autres salariés dans d’autres boîtes, aéronautique et au delà, donnent confiance. Aussi terrible soit-elle, cette crise laisse pointer l’espoir que l’état de dictature qui règne habituellement dans l’entreprise prenne fin...

Révolution Permanente : Des syndicats combatifs de l’aéronautique, de boîtes donneurs d’ordres ou sous traitants, se sont réunis afin d’affirmer leur volonté de fermer les usines. Qu’en penses-tu ?

Pierre :Exactement. Même s’il n’y a aucun syndicat dans ma boîte, j’ai participé à la réunion qui a conduit à la rédaction du communiqué commun que vous avez relayé avec Révolution Permanente. Je pense que c’est une initiative très juste. J’accorde beaucoup d’importance au rapport de force collectif. Selon moi, c’est même la seule manière d’instaurer un contre-pouvoir contre le pouvoir absolu du patron. Je pense qu’il est donc important qu’on commence à s’organiser collectivement pour imposer la fermeture de nos usines durant la période de confinement. On nous impose de prendre des risques et d’aller au travail pour produire des pièces d’avions, ce qui n’est pas du tout essentiel en cette période pandémique. 

D’autre part, je pense également que ces organes collectifs et combatifs qu’on commence à créer doivent être des outils pour le futur. Notamment au vu de la crise économique qui se profile, et qui va à coup sûr nous retomber dessus. Typiquement, avant que notre usine ferme, la direction nous a annoncé qu’il serait possible qu’à sa ré ouverture, on passe à des semaines à 42,43 heures. Avec la loi urgence et sanitaire que le gouvernement vient de faire passer par décret, qui représente une grosse attaque contre nos droits, cela risque d’être demandé à des travailleurs d’autres secteurs puisque la semaine de travail est allongée à 48 heures, voire 60 heures pour certains secteurs.

En ce sens, la naissance d’une coordination aéronautique intersyndicale suite à la première réunion qui s’est tenue, constitue un véritable espoir de construction d’un rapport de force unissant tous les ouvriers combatifs de l’aéronautique, des boîtes de sous-traitance ou de donneurs d’ordre, contre nos directions qui veulent nous faire reprendre. Cette unification entre ouvriers des sous traitants et des donneurs d’ordre est quelque chose de très important selon moi dans le secteur de l’aéronautique. Le recours à la sous traitance a été utilisé pour nous diviser. Et, travaillant dans une usine sous traitante, je vois que notre direction joue sur ça pour nous faire reprendre le travail. Puisqu’elle reçoit une réelle pression de la part d’Airbus pour que nous reprenions, et qu’elle est en concurrence avec d’autres sous traitants, elle joue sur cela pour essayer de nous convaincre de reprendre le travail. Mais ce n’est pas notre problème. 

L’enjeu selon moi est donc d’unifier tous ces ouvriers qui, au final, travaillent tous sur les mêmes avions, pour revendiquer la fermeture de tout le secteur aéronautique, annulant ainsi l’argument de la concurrence entre les sous-traitants. Si tout le secteur est uni dans la volonté de cesser l’activité, alors Airbus n’aura plus de moyen de pression. C’est pourquoi, malgré la ré ouverture de notre usine, nous nous joignons et nous battrons autour des revendications qui ont émergé de cette nouvelle coordination ouvrière. 

En premier lieu donc l’arrêt des activités non-essentielles. Son contraire est irresponsable du point de vue sanitaire. Concernant mon usine, nous n’avons toujours pas de masques, mais si nous en avions, nous refuserions de les utiliser et nous exigerions qu’ils soient envoyés aux personnels soignants, lâchés en première ligne de la gestion de la crise sans être équipés pour. L’attitude d’Airbus et d’autres entreprises qui se sont procurés des masques à titre privé pour convaincre leurs ouvriers de revenir est d’une indécence criminelle. Ceux-ci devraient être réquisitionnés. 

D’autre part, nous appuyons l’idée d’envisager une reconversion du secteur vers la production de matériel médical nécessaire pour aider les soignants et sauver des malades. Dans ce cas, nous serions fiers de contribuer à cet « effort de guerre ». Cette idée paraît souvent irréalisable ou utopiste quand on l’évoque, pourtant des usines automobiles au Royaume-Uni sont réquisitionnées pour produire des respirateurs artificiels tandis que d’autres usines sont à l’œuvre pour préparer des gels hydro-alcooliques. Nous insistons pour que les pouvoirs publics mènent une étude sérieuse sur cette proposition. 

Enfin, comme l’obsession du profit est la seule motivation des patrons et des actionnaires, il est nécessaire que les ouvriers puissent avoir un regard sur l’état des comptes de leurs entreprises car tant qu’il y a du profit et des dividendes, il y a possibilité de financer l’arrêt de l’activité et d’assurer le paiement intégral des salaires le temps de la période de confinement. La coordination aéronautique pourrait, en invitant les travailleurs à se mettre en retrait ou en grève, devenir outil permettant de faire valoir la voix des ouvriers sur l’organisation, la gestion et l’orientation de leurs usines.

Révolution Permanente : As-tu une dernière chose à ajouter ?

Pierre : Comme tout le monde le dit, prenez soin de vous, des autres, soit en deux mots : restez confinés ! 

Pour appuyer celles et ceux qui se battent pour la fermeture leur entreprise, non essentielle, rejoins la grande campagne pour imposer le #StopProductionNonEssentielle parmi les principales tendances sur Twitter et les autres réseaux sociaux. Cette action massive aura lieu le jeudi 2 avril à 18h : chaque personne compte !




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