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Monde

Mobilisation au Chili

Chili : 7 jours de rébellion, et maintenant ?

En moins d'une semaine, un énorme processus de mobilisation, de révolte populaire et de journées révolutionnaires a éclaté brusquement dans tout le pays. S'il était possible de sentir l'énorme mécontentement des chiliens leur lassitude ainsi que leurs attentes qui n'avaient pas été satisfaites, personne n'avait réussi à prévoir l'ampleur et la rapidité de ce processus, qui ne semble pas trouver de solution à court terme.

vendredi 25 octobre

Francisco Flores
Traduction : Tomas Sanbordo, Thaïs Cheynet

Malgré une semaine de mobilisation, la motivation à sortir dans les rues contre l’ensemble des injustices accumulées au cours de décennies de néolibéralisme reste toujours aussi forte. Les tentatives du gouvernement pour calmer la situation sont restées vaines ; la répression de l’état d’urgence et l’instauration du couvre-feu n’ont fait que rappeler les pires années de la dictature. Le gel de l’augmentation des tickets de métro n’a fait que démontrer que « ce n’est pas pour 30 pesos, c’est pour 30 ans [de politiques néolibérales que les chiliens se battent] », sans parler de l’ensemble des mesures gouvernementales annoncées dans la dernière chaîne de télévision nationale. Tout ça n’a fait que porter le hashtag #renunciapiñera (Pinera Démission) au sommet des tendances mondiales.

L’étincelle qui a allumé le feu a été, comme tant de fois dans l’histoire, les étudiants. Ce sont les lycéens de l’Institut national qui ont lancé au début du mouvement des actions massives de fraude du métro. Ils ont été brutalement réprimés par la police à l’intérieur de leur lycée et Piñera cherche désespéramment à faire taire cette jeunesse combative en installant la police à l’intérieur des lycées et en instaurant un contrôle préventif d’identité pour les mineurs. Cette tentative de museler les lycéens et les étudiants a été un échec total et les a au final poussé à manifester leur colère en dehors des établissement scolaires et par conséquent à s’ouvrir au reste de la population.

Cette étincelle de rage et de colère a envahi tout le pays, déclenchant une rébellion aux proportions historiques. Ce qui hier était la "démocratie la plus stable d’Amérique latine" selon les dires du président, est devenu aujourd’hui le berceau de journées révolutionnaires sans précédent.

Cependant, toute la détestation du régime politique et économique n’a toujours pas pris forme dans une organisation claire, même si la rage a emmené dans la rue d’innombrables slogans, certains défiant même directement l’armée.
Le système de retraite, les conditions de vie, l’éducation, les bas salaires, les longues journées de travail, la corruption, la question écologique, entre autres problèmes, rendent compte d’une remise en question généralisé qui pourrait mettre en échec le régime politique. Cependant si la spontanéité de la mobilisation a dans un premier temps été sa plus grande force, elle risque d’être aussi sa principale faiblesse. Nous arrivons donc à un point du conflit où le cours des événements peut soit finir par rétablir une relative stabilité au gouvernement, à cause de l’épuisement et du manque d’organisation, soit au contraire franchir un cap pour donner une perspective de victoire à la mobilisation.

C’est ici que la politique de grève générale, initialement mise en avant par les travailleurs des ports, revêt une importance capitale. Piñera ne concédera que des miettes, et une grande partie des manifestants en sont tout à fait conscient et réclament donc qu’il quitte le gouvernement. Seulement les chances qu’il démissionne sont plus que minime, il faut donc le faire quitter de force le gouvernement et la grève générale est le seul moyen pour parvenir à cet objectif.

Il y a quelques jours, le Parti communiste chilien a lancé contre Piñera une procédure d’ « accusation constitutionnelle ». L’accusation constitutionnelle est un processus dans le système chilien, de nature juridique et politique, semblable au processus de destitution. Ce processus peut être dirigé contre toute autorité politique spécifiée dans la Constitution chilienne qui commettrait une violation de cette même constitution. Si l’accusation constitutionnelle est validée par le Sénat, la personne accusée est démise de ses fonctions.

En août dernier, la ministre de l’éducation Marcela Cubillos avait été la cible d’une accusation constitutionnelle de la part de l’opposition et impulsée par le Parti Socialiste, cependant la procédure a échoué et a été rejetée à 73 pour et 77 voix contre.
Une accusation constitutionnelle menée par une opposition qui n’a pas été en mesure de renvoyer la ministre Cubillos sera donc encore moins en mesure d’y arriver avec Piñera, d’autant plus que ce processus doit passer par le Sénat, où les partis du gouvernement sont majoritaires.

En réalité cette accusation constitutionnelle menée par le PC se présente comme radicale mais n’a nulle possibilité d’aboutir, relevant donc plus de la manœuvre politique.

Mais la chute du gouvernement n’est pas la solution au problème. La lutte pour une assemblée constituante permettrait d’ouvrir le débat sur toutes les questions posées par cette mobilisation et d’utiliser jusqu’au bout les maigres marges de manœuvre que laisse ce système « démocratique ».
Mais l’assemblée elle-même ne sera pas une solution au conflit, il est impossible de générer un "nouveau pacte social" qui serve réellement les intérêts des travailleurs et de ceux qui sont mobilisés aujourd’hui, uniquement par le biais d’une assemblée constituante. Il est en effet assez utopique de croire qu’il est possible avec un dialogue démocratique et rationnel de convaincre les hommes d’affaires et toute une caste de politiciens millionnaires d’abandonner leurs privilèges et de les partager avec la société tout entière.

L’assemblée constituante est un outil qui encourage la politisation et qui peut dynamiser la conscience de millions de personnes, mais ce ne sera jamais un outil permettant de briser totalement et de manière durable le capitalisme. Son objectif ultime n’est pas de détruire le régime politique actuel pour en proposer un autre, mais de renouveler, actualiser et oxygéner la démocratie bourgeoise.

Pour parvenir à ces objectifs, la grève générale et l’assemblée constituante, il est nécessaire que les secteurs organisés de travailleurs, occupant un rôle central dans l’économie du pays, se placent à la tête des mobilisations et réussissent à devenir une direction politique pour les milliers d’étudiants, la jeunesse et les classes moyenne qui se mobilisent. Ce sont ceux qui contrôlent la production qui ont les moyens de frapper au centre du régime politique et de le faire tomber.

Les mobilisations massives de ces derniers jours ont fait pression sur les directions syndicales du pays qui ont lancé un appel à la grève générale à partir de mercredi, que beaucoup d’autres organisations ont rejoint. Mais il en faut pas se leurrer, des institutions telles que la CUT (Centrale Unifiée des Travailleurs) et beaucoup d’autres organisations faisant partie du collectif la "Unidad Social" qui a rejoint cet appel, sont en réalité contrôlées par le PC et le Frente amplio (Coalition de gauche réunissant plusieurs partis de la gauche).

Quand on entend Gabriel Boric député du Frente Amplio dire « qu’il y a des annonces intéressantes du gouvernement que nous devons analyser de bonne fois au sein du congrès » ou que Camila Vallejo, députée pour le Parti Communiste, déclare également : « Il ne s’agit pas d’aller contre le gouvernement » ; comment alors espérer que les représentants de ces partis développent des modalités de lutte comme la grève générale ou l’assemblée constituante ?

De plus, le Frente Amplio qui avait énoncé ne pas négocier ni légiférer avec le gouvernement tant qu’il y aurait des militaires dans les rues, a changé radicalement de position et a voté en faveur du gouvernement lorsque ce dernier avait suspendu l’augmentation du ticket de métro dans une tentative désespérée de calmer la situation,.
Ces organisations démontrent encore une fois qu’elles sont là pour assurer la stabilité du régime, au lieu de lutter pour le renverser.

Ainsi, si l’un des facteurs clé pour consolider la perspective d’une victoire serait l’irruption des forces organisées des travailleurs, la deuxième condition pour y parvenir réside dans le dépassement des orientations réformistes et bureaucratiques de ces organisations (PC et Frente Amplio).
Pour cela, il est nécessaire de développer des organes d’auto-organisation, d’assemblées syndicales et d’assemblées territoriales qui organisent « par en bas » la lutte et qui expriment véritablement les aspirations de vastes secteurs des masses.
Mais la clé de tout cela est avant tout que cette dynamique d’auto-organisation aille au-delà de la lutte pour une assemblée constituante, vers la perspective d’une nouvelle forme d’organisation d’État, d’un gouvernement où ce sont les travailleurs qui ont le contrôle de la production et de tous les pouvoirs de l’Etat.

On peut déjà observer des exemples embryonnaires de ces formes d’auto-organisation comme le syndicat des travailleurs du Centre culturel Gabriela Mistral (GAM) qui a tenu des assemblées territoriales pour organiser des étudiants, des travailleurs et des voisins ; ou encore à Antofagasta où le principal syndicat des enseignants, qui organise des travailleurs de différents secteurs avec des étudiants a mis en place un comité d’urgence et d’accueil pour faire face à l’impressionnante répression.
Cependant, aucune de ces conditions ne peut se développer spontanément : l’émergence politique d’une organisation révolutionnaire qui lutte pour l’auto-organisation, la grève générale, le renversement du gouvernement, une assemblée constituante libre et souveraine et pour un gouvernement ouvrier, c’est aussi une condition sans laquelle il est totalement impossible d’envisager une issue victorieuse.

Trostky écrivait à ce sujet : « Sans une organisation dirigeante, l’énergie des masses se dissiperait, de la même manière que se dissipe la vapeur d’eau non contenue dans une chaudière. Mais quoi qu’il en soit, ce qui anime le mouvement n’est ni une chaudière ni le piston, mais bien la vapeur d’eau. »
C’est précisément la bataille que mènent les militants du Parti des travailleurs révolutionnaire (organisation soeur du Courant Communiste Révolutionnaire en France qui anime Révolution Permanente) pour construire une organisation révolutionnaire qui se bat pour cette perspective.

Ces jours de lutte ont déjà fait 18 morts officiels, les dénonciations et témoignages de torture et de blessures par balle se multiplient chaque jour. Notre ennemi est puissant et déploie toutes ses forces, mais aucune mort ne sera vaine, la victoire est possible et cela dépendra de nous tous pour l’obtenir.

Crédits photo : PEDRO UGARTE / AFP




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