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Monde

Chili. L’opposition accepte un « dialogue » qui permet à Piñera de temporiser

Une réunion a eu lieu entre le gouvernement et un secteur des partis de l’opposition. Cette dernière est à la recherche d’un accord avec Piñera, qui est toujours rejeté par 80% de la population.

vendredi 1er novembre

La « volonté de dialogue » avec le président Sebastián Piñera de la part des partis de la vieille Concertation (la coalition qui existait entre le centre droit et le centre-gauche chilien) qui est aujourd’hui partagé par un secteur du Frente Amplio (parti de gauche de la gauche chilienne, NDT), a connu une accélération avec la rencontre de négociation avec le gouvernement. Une partie de l’opposition a répondu à l’appel du ministre Gonzalo Blumel pour « trouver des solutions » à l’explosion sociale que connait le pays.

Les intentions du gouvernement étaient claires : finir la réunion avec des « choses concrètes ». Cependant, Révolution Démocratique, le Parti Socialiste et la Démocratie Chrétienne sont sorties de la rencontre en faisant des critiques et sans aucun accord concret. En participant à la réunion, les partis se sont posées comme les sauveurs de Piñera, qui continue d’être rejeté par 80% de la population et que la révolte des deux dernières semaines a failli entrainer la perte. Il s’agit d’une forme de continuité avec la politique menée jusqu’ici par les partis de l’ancienne Concertation, mais d’un saut qualitatif de la politique du Frente Amplio qui était représenté dans la réunion.
Ces partis ont adopté une position qui consiste à faire tout leur possible pour empêcher la chute du Président. Cette rencontre a montré leurs faiblesses pour trouver des points d’accord pour négocier des « améliorations » qui ne touchent pas au cœur des politiques héritées de la dictature, qui sont des points centraux du soulèvement organisé par le peuple et la jeunesse.

« Nous ne sommes pas venus négocier mais proposer nos idées. C’est illusoire de penser qu’une réunion de partis politiques va résoudre le problème. Il faut écouter les mouvements sociaux et les citoyens », a assuré Catalina Pérez de Révolution Démocratique. Membre du parti Démocrate Chrétien, Fuad Chahin, a indiqué que « nous nous devons de donner une réponse, mais nous sommes en train de perdre une opportunité pour approfondir la démocratie. Nous avons besoin d’un Chili davantage décentralisé, avec des institutions légitimes où l’Etat joue un rôle secondaire et plus actif. Et cela doit être transcrit dans une nouvelle constitution ».
Pour sa part, le Parti Socialiste, par la voix de Álvaro Elizalde, affirme que le gouvernement « n’a pas pris conscience du mal être qui existe au Chili. Et c’est pour cela que ses réponses ne sont pas adaptées. …. ».

Au-delà des déclarations, les partis de la vieille Concertation comme le DC et le PS sont les premiers qui ont cherché à donner une légitimité à l’état d’urgence dans le Parlement, un coup de force autoritaire qui faisait appel aux militaires. De plus, ils ont été ceux, lorsqu’ils ont été au pouvoir, qui ont ouvert la voie aux abus et aux inégalités approfondissant le cœur des politiques qui avait été laissées en héritage par la dictature de Pinochet. C’est pour cela que les critiques se limitent au fait que Piñera devrait s’asseoir pour écouter, alors même que le gouvernement a appelé à la guerre contre la population civile et a décrété la loi Emergencia (loi d’Urgence, équivalent de l’état d’urgence NDT) pour réprimer avec toutes les forces militaires et policières ceux qui manifestaient dans les rues. Quand le gouvernement parle de dialogue, c’est pour discuter des concessions minimales qu’il a proposé, et pendant ce temps tous les piliers de l’héritage de la dictature de Pinochet se maintiennent.
Dans le « dialogue » entre les secteurs de l’opposition et le gouvernement, il n’est pas non plus question de l’impunité dont bénéficient les Carabiniers et l’Armée face aux crimes de la répression qui ont fait des dizaines de morts, des milliers de blessés et des cas de torture et de détentions illégales. Plusieurs secteurs du Frente Amplio ouvrent la voie d’un dialogue de dupes pour se montrer « responsables » vis-à-vis des grands représentants du pouvoir et du vieux régime.

De son côté, le Parti Communiste a décidé de ne pas se rendre au rendez-vous, arguant que les dirigeants de la Mesa Unidad Sociale [Table de l’Unité Sociale, NDT] où est présente la CUT [principale organisation syndicale du pays, NDT] était le lieu privilégier pour se parler avant les partis politiques. Affichant un profil plus à « gauche », le Parti Communiste qui dirige une des principales centrales syndicales, la CUT, a mis toutes ses forces dans la bataille pour dégonfler la mobilisation, en refusant d’organiser des assemblées et des coordinations et de préparer une vraie grève générale active pour mettre dehors Piñera. Ce n’est donc pas qu’ils refusent le dialogue, mais ils souhaitent le faire depuis la Mesa Unidad Social, où la CUT cherche à contrôler le processus de la lutte pour mieux le dévier.

Les changements de gouvernements qu’a fait Piñera tentent de dégonfler la mobilisation, mais ils n’y sont pas parvenus avec cette seule manœuvre. Ils ont sorti du gouvernement le ministre de l’Intérieur détesté, Andrés Chadwick, responsable direct de la répression, mais ils ont maintenu des ministres qui sont également très détestés comme la ministre de l’Education, Marcela Cubillos, qu’on appelle « l’autoritaire » suite à ses faits d’arme durant la mobilisation des enseignants il y a quelques mois. Ils ont également gardé Jaime Mañalich, ministre de la Santé et qui a été expulsé du Collège Médical pour des affaires troubles. C’est pour cela que le remaniement a été largement rejeté par tous ceux qui continuent de se mobiliser.
Dans l’appel à une politique de négociation avec le gouvernement que propose le FA et le PC, ils ont exclu de leur liste de revendications la démission de Sebastián Piñera, et c’est cela qui les empêche d’obtenir plus. Des demandes telles qu’un salaire et une retraite minimum dignes, d’en finir avec la précarisation, obtenir l’éducation pour tous ainsi qu’un service de santé publique et gratuit, des logements dignes contre la spéculation immobilière, obtenir le droit à l’auto-détermination pour le peuple mapuche, ne seront pas obtenus par ces partis.

Pour cela, il faut toucher aux intérêts des grandes entreprises et des multinationales, en nationalisant toutes les ressources stratégiques pour les mettre dans les mains et au service du peuple travailleur. Si le gouvernement de Piñera et son régime se maintiennent, ces demandes ne pourront pas être satisfaites, parce que ce gouvernement est justement là pour maintenir les profits des grands groupes économiques.

Comme l’avancait Dauno Tótoro, diplomé en histoire et dirigeant du Parti des Travailleurs Révolutionnaires [PTR chilien, organisation-sœur du réseau international dont font partie les militants de Révolution Permanente, NDT] et membre du comité éditorial de la Izquierda Diario : « Nous déclarons et dénonçons clairement que ce ‘dialogue’ est lié à la tentative de dévier la mobilisation, l’énorme force et énergie qui s’est exprimée. C’est une bataille très importante que nous venons de donner car le mouvement, en n’étant pas structuré sur les lieux d’étude et de travail, n’arrive pas à voir qu’il y a clairement des partis politiques qui sont en train d’agir par en haut pour dévier cette mobilisation et que n’y sont pour l’instant pas parvenus. C’est pourquoi nous sommes sortis avec beaucoup de force en disant clairement qu’il est en train de s’organiser une opération à laquelle s’est agrégée le Parti Communiste, et même le Frente Amplio ».

Dauno Tótoro a ajouté : « ce que l’on voudrait proposer, c’est qu’à partir de la mobilisation, à partir du renversement du gouvernement, une possibilité peut s’ouvrir pour tout remettre en question, au travers d’une Assemblée Constituante qui soit démocratique avec un député, un délégué tous les 20.000 électeurs. Parce que nous devons partir d’un point, du fait que toutes les revendications qui sont aujourd’hui posées non seulement dans cette mobilisation mais depuis plusieurs années, comme No+AFP, l’éducation gratuite ou les problèmes de salaire et de la dette, nous n’allons pas les résoudre si nous ne nous attaquons pas au profit des grands capitalistes et des grandes entreprises au Chili. On voit qu’il y ait un clan de familles, comme les Lucsik, les Matta ou les Angelini, qui ont dans leurs mains une énorme quantité de capital, la propriété des banques, des forêts, des mines, et pour avancer sur ces revendications, nous devons affronter ce pouvoir réel que sont ces grandes familles, qui sont en même temps étroitement liés aux partis politiques du régime, que ce soient la droite ou les partis de l’ancienne Concertation ».

C’est cette perspective que cherchent aujourd’hui à défendre les militants du Parti des Travailleurs Révolutionnaires (PTR) au Chili, lié aux militants de Révolution Permanente en France par une même organisation internationale. Vous pouvez suivre l’avancée des évènements dans la rubrique Chili