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Fuera Piñera !

Chili. Régime et opposition main dans la main pour tenter de stopper la mobilisation

Après la grève générale massive de mardi dernier, organisée en dépit des annonces du gouvernement, un accord a été annoncé par les principales forces politiques du pays. Celui-ci propose un référendum pour aller vers une « Convention constitutionnelle », mais vise surtout à canaliser le mouvement sur un terrain institutionnel, contrôlé par le régime.

vendredi 15 novembre

Crédit photo : Agencia Uno

Changer la constitution : une concession en trompe l’œil du gouvernement

Dimanche dernier, le gouvernement chilien annonçait la rédaction d’une nouvelle constitution. Présentée comme une victoire pour les manifestants par les éditorialistes, cette annonce n’avait pourtant rien à voir avec les aspirations des millions de chiliens mobilisés. En effet, si le ministre de l’intérieur chilien avait alors déclaré que « le débat autour d’une nouvelle Constitution est légitime », la rédaction du nouveau texte restait entièrement entre les mains d’un régime criminel, dont la répression a fait plus de vingt morts, des centaines de blessés et arrêté des milliers de manifestants.

Si la question de la constituante revêt aujourd’hui une telle importance, c’est que la constitution chilienne date de 1980. Écrite en pleine dictature de Pinochet, elle a été pensée pour être irréformable, en exigeant que toute réforme de celle-ci soit approuvée par les deux tiers du Congrès, un objectif quasiment inatteignable. De plus, cette constitution est étroitement liée au modèle néo-libéral chilien, puisque la privatisation de nombreux services comme l’accès à l’eau, l’éducation, l’accès au soin ou encore les retraites y sont inscrits.

Dans ce cadre, la proposition d’un « Congrès constituant » laissant aux sénateurs et aux députés inféodés au régime la responsabilité de rédiger un nouveau texte approuvé par voie référendaire, n’a pas vraiment convaincu les chiliens. Mieux, en dépit des annonces du gouvernement, la journée de grève générale organisée deux jours plus tard a été un grand succès.

Malgré les pseudo-concessions de Piñera, la mobilisation a été massive mardi dernier lors de la journée de grève générale dans l’ensemble du pays. 50 000 personnes ont manifesté à Antofagasta, 60 000 à Valparaiso, plus de 300 000 à Santiago ou encore 200 000 à Concepcion. Du côté de l’économie, 95 % des ports étaient à l’arrêt, les secteurs miniers ont été également affectés, tandis que la santé, l’éducation, et la fonction publique étaient quasiment paralysées. Des barrages et barricades ont été érigés, bloquant de très nombreuses routes dans l’ensemble du pays. Au travers de cette réponse massive, les travailleurs ont ainsi montré leur refus du « Congrès constituant » de Piñera.

La quasi-totalité des forces politiques du pays signent un accord de sortie de crise

Suite à la grève générale de mardi, la majorité des forces politiques ont fini par annoncer hier le vote d’un « Accord pour la paix et la nouvelle Constitution » visant à mettre fin à la mobilisation. Celui-ci a été signé par les partis de la coalition de droite Chile Vamos (UDI, RN, Evopoli), par les partis de centre-gauche de l’ex-Concertacion (DC, PPD, PS, PR), ainsi que par trois composantes du Frente Amplio sur six (RD, Partido Liberal, Comunes) et un député de Convergencia Social qui a signé en son nom propre après que son organisation ait refusé l’accord. Ce sont donc la quasi-totalité des forces politiques qui souhaitent proposer une sortie institutionnelle, négociée avec le régime, à l’exception du Parti Communiste,

L’accord vise l’organisation en avril 2020 d’un référendum constitutionnel centré sur deux questions. La première demande l’avis de la population sur la nécessité de changer la constitution ou non. La deuxième met en jeu les modalités de la constituante avec deux options, une « Convention constitutionnelle mixte », composée à 50% de parlementaires et à 50% de constituants élus, ou une « Convention constitutionnelle », composée de constituants entièrement élus, dans le cadre du système électoral actuel.

Se pourrait-il que le régime ait fini par céder aux manifestants ? Rien de tout ça. D’abord, comme l’ont dénoncé de nombreux manifestants, l’accord annoncé s’inscrit dans la continuité de négociations avec un régime criminel et des forces politiques héritières de Pinochet qui ont avalisé la répression brutale que subissent les chiliens depuis plusieurs semaines. S’il est indécent de continuer à s’asseoir autour de la table avec ce régime criminel, en particulier pour les trois organisations de gauche du Frente Amplio signataires, il est également absurde d’accorder sa confiance aux piliers du régime pour le renverser.

D’ores et déjà, certains pointent les risques que comportent la logique même de l’organisation du référendum prévu par l’accord. Annoncé pour avril 2020 – en même temps que les élections régionales et municipales - celui-ci vise évidemment à contraindre les manifestants à rentrer chez eux, brisant la dynamique de mobilisation sans véritable garantie pour la suite. Par ailleurs, l’élection de la Convention devrait être basée sur le système électoral actuel, avantageant grandement les forces politiques en place au détriment de tous ceux qui luttent dans la rue depuis des semaines. En outre, dans les deux cas de figure proposés la « Convention » fonctionnerait sur la base d’un quorum - deux tiers des constituants devront voter pour que la Constitution soit approuvée - qui pourrait être détourné par les élus de droite pour empêcher le vote d’une nouvelle constitution en boycottant le vote si le texte ne leur convient pas.

Ainsi, si Jaime Quintana du Parti pour la Démocratie (centre-gauche) a pu affirmer ce matin à propos de l’accord que : « C’est une réponse de la politique au sens le plus noble du terme, la politique qui pense au Chili, qui prend son destin en main et qui assume ses responsabilités », il semblerait qu’il s’agisse surtout pour le régime de promettre une impossible auto-réforme, sans aucune garantie, pour tous ceux qui se mobilisent depuis des semaines, que leurs revendications démocratiques, mais aussi économiques et sociales soient entendues. Une manœuvre dénoncée largement par les chiliens qui pointent une énième « cuisine » institutionnelle, déconnectée des revendications de la rue.

Dès lors, si les députés des partis du Frente Amplio signataires de l’accord se sont félicités hier d’une victoire du peuple et entendent acter ainsi la fin de la mobilisation, il est probable qu’ils se heurtent rapidement au mouvement qui n’a aucune confiance dans les institutions du régime. A Antofagasta ou Santiago, des initiatives d’auto-organisation commencent ainsi à aller dans le sens de se poser en alternative aux institutions pourries du régime.

En ce sens, le Partido de Trabajadores Revolucionarios chilien, membre de l’internationale de laquelle font partie les militants qui animent Révolution Permanente, appelle à continuer le mouvement. « Nous avons la force pour virer Piñera au travers d’une grève générale reconductible, qui permette d’imposer depuis les organisations du peuple une assemblée constituante libre et souveraine, sans les institutions de ce régime hérité de la dictature. C’est cette perspective que devrait impulser la Mesa de Unidad Social, et non chercher à faire pression sur les partis du régime qui cherchent à préserver le « modèle » chilien. »




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