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Asie

Chine. Face aux mobilisations, le régime opère un tournant périlleux sur le terrain sanitaire

Ce mercredi, les autorités chinoises ont annoncé un assouplissement des mesures sanitaires. Si le gouvernement justifie ce revirement par une amélioration dans la situation sanitaire, il ne fait pas l’ombre d’un doute que les manifestations qui ont secoué le pays et la situation économique inquiétante n’y sont pas pour rien.

Irène Karalis

8 décembre 2022

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Crédits photo : NOEL CELIS / AFP

La politique du gouvernement chinois du zéro Covid a, depuis le début de la pandémie, reposé sur la formule « tester, tracer, isoler ». Si elle a permis au gouvernement de réduire le nombre de cas et de décès dans les premiers mois de l’épidémie, avec seulement 5235 décès au total, un nombre extrêmement faible comparé aux autres pays, ces derniers mois, cette politique autoritaire consistant à interdire toute liberté et à confiner la population au moindre cas détecté a commencé à montrer ses limites. Ces derniers mois ont ainsi été marqués par une explosion des cas, en particulier dans les grandes villes comme Canton ou Pékin, avec une moyenne de 30 000 nouveaux cas détectés par jour ces dernières semaines et 38 421 nouveaux cas ce mardi.

Si elle n’a pas permis de contenir la propagation du virus comme à ses débuts, la politique zéro Covid a en revanche suscité un mécontentement important dans la population. Et pour cause : la politique zéro Covid a marqué un saut dans l’utilisation de méthodes autoritaires de la part du gouvernement, qui a enchaîné les confinements dans certaines villes et contraint les personnes contaminées à rejoindre des centres de quarantaine, parfois pendant plusieurs semaines. Les conditions de vie des travailleurs de Foxconn, qui se sont mis en grève il y a deux semaines, en sont un exemple criant, avec des milliers de travailleurs confinés sur leur lieu de travail, dormant dans des dortoirs avec des collègues testés au Covid, allant de la chaîne de montage aux dortoirs de l’usine et passant des semaines à l’intérieur des locaux, entassés dans des conditions hygiéniques épouvantables.

Ce mécontentement a fini par s’exprimer à travers les manifestations qui ont secoué le pays ces deux dernières semaines. L’incendie d’un immeuble dans la province d’Urumqi dans lequel dix personnes ont péri a fait déborder le vase. Des manifestations historiques qui, si elles n’ont pas permis de déboucher sur un mouvement massif, ont ouvert une crise politique importante pour le régime, le poussant à assouplir les mesures sanitaires en place.

Ce mercredi, la Commission nationale de la santé a ainsi annoncé une série de changements dans la politique sanitaire du pays. Alors que jusqu’à présent, le confinement dans un centre de quarantaine était obligatoire pour les cas positifs et les cas contacts, désormais, « les personnes infectées asymptomatiques et les cas légers qui peuvent être isolés à domicile le seront de manière générale ». Les autorités souhaitent également « réduire davantage la portée des tests à l’acide nucléique et en réduire la fréquence », à rebours des tests de quarante-huit heures ou soixante-douze heures systématiquement exigés pour entrer dans la plupart des lieux publics jusqu’à maintenant. Les tests à grande échelle ne seront également désormais menés que dans « les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite et les centres de travail à haut risque », contrastant avec les tests qui avaient été menés dans des villes entières, parfois de plusieurs millions d’habitants.

Le recours aux confinements est également restreint et les zones à risque avec aucun cas positif pendant cinq jours devront être rouvertes, tandis que « les écoles sans foyers de cas doivent continuer les cours normalement ». Il est désormais également possible pour les habitants de voyager d’une province à une autre sans être obligé de présenter un test PCR négatif de moins de quarante-huit heures. De quoi contraster avec la politique de confinements à répétition et extrêmement stricts qui avait primé jusqu’à maintenant.

Sous la pression des manifestations, le gouvernement recule partiellement

Cherchant à garder la face, le gouvernement a tenté de justifier son revirement dans sa politique sanitaire en expliquant que, finalement et contrairement à ses déclarations précédentes, le variant Omicron n’était pas si dangereux que cela. Wang Guiqiang, expert en santé, a ainsi expliqué aux journalistes ce jeudi « La pathogénicité de la souche Omicron du coronavirus est désormais significativement réduite. Tout le monde devrait l’aborder avec un cœur normal - il n’y a pas lieu d’être nerveux ou même craintif. »

Dans le même sens, chaque post ou commentaire appelant à maintenir les mesures de zéro Covid ou soutenant l’abandon total des restrictions sanitaires a été censuré. Xiao Qiang, expert en censure à l’Université de Californie à Berkeley, explique ainsi au New York Times : « Le gouvernement a effectivement fait un virage à 180 degrés, mais il ne permet pas au public d’appeler cela un échec complet de la politique précédente. Il veut également contrôler le récit selon lequel ce que le gouvernement a fait était juste, et le nouveau changement de politique n’est pas directement le résultat des manifestations. »

Néanmoins, il est difficile de croire que les manifestations qui ont secoué le pays et qui ont été marquées par des revendications profondément politiques telles que la démission de Xi Jinping et du Parti communiste, n’ont pas ouvert une profonde crise pour le régime et poussé ce dernier à assouplir les mesures sanitaires. Lors de la visite du président du Conseil européen Charles Michel à Pékin, Xi Jinping avait même reconnu que les manifestations étaient le résultat de la « frustration » provoquée par la politique zéro Covid.

En outre, la situation économique n’est pas non plus anodine dans ce changement de politique. Les déclarations de la Commission nationale de santé ce mercredi sont ainsi survenues deux heures après la publication de nouveaux chiffres montrant un effondrement des exportations et importations de la Chine en novembre, avançant les pires chiffres pour la croissance chinoise depuis 40 ans cette année. En novembre, les exportations ont ainsi baissé de 8,7% par rapport à novembre 2021, et la croissance est estimée à 3% cette année, contre plus de 8% en 2021. Il ne serait donc pas étonnant que le gouvernement ait choisi de parier sur un assouplissement des mesures sanitaires pour relancer l’économie du pays.

Un tournant à double tranchant

En assouplissant les mesures sanitaires, le gouvernement prend le risque d’une augmentation des contaminations et fait le pari que les taux de vaccination sont ou seront suffisants pour empêcher un débordement des hôpitaux. Or, un ancien responsable des maladies infectieuses a expliqué ce mercredi dans le China Youth Daily que jusqu’à 90% de la population pourrait être infectée par le Covid. Feng Zijan, ancien directeur adjoint du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, a, lui, déclaré que les autorités devaient accélérer la campagne de vaccination, en particulier auprès des personnes âgées, et préparer le système de santé à un afflux de patients.

En effet, le taux d’immunité en Chine est beaucoup plus faible que dans les autres pays, avec moins de 1% de la population qui a été infectée au Covid. De plus, les personnes au-dessus de 80 ans sont la population avec le plus faible taux de vaccination, avec 65,8% d’entre eux seulement qui ont été pleinement vaccinés. Un assouplissement des mesures, dans un pays qui n’a jamais connu de vague générale de contaminations, pourrait donc conduire à une explosion des cas, des hospitalisations, et donc des morts. Pas sûr que cette politique aille dans l’intérêt du Parti communiste chinois.

En outre, sur le plan économique, si la politique zéro Covid a sans conteste fait des ravages extrêmement importants dans le pays, des doutes existent quant au fait que la population se remette ou non à consommer comme avant la pandémie. Il se pourrait que la reprise économique ne soit pas aussi forte qu’attendu et que la Chine ait davantage de mal à se relever. En résumé donc, la décision d’assouplir les mesures sanitaires prise par le régime est à double tranchant et est loin de pouvoir permettre à ce dernier de refermer la crise politique qui a été ouverte par les manifestations.


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