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Chine : quand l’économie refroidit, le climat de lutte se réchauffe

Les travailleurs souffrent des conséquences de la crise économique et de la dévaluation des derniers mois. Les grèves et les manifestations contre les licenciements et les coupes salariales augmentent. La « question sociale » alarme à la tête du Parti Communiste.

mardi 1er mars 2016

Le fait que l’économie du géant asiatique ne suit plus sa marche comme avant n’est pas une nouveauté. Les nouvelles de chutes en bourse, les prévisions à la baisse du taux de croissance pour la prochaine année tirent la sonnette d’alarme internationale. Les fermetures d’usines, les licenciements et les coupes salariales deviennent monnaie courante dans un pays où, de manière brutale, le nombre de multimillionnaires a augmenté au point de détenir des records mondiaux.
Un fait beaucoup moins connu (car moins couvert par les grandes chaines d’information), c’est ce mécontentement qui commence à s’étendre dans le mouvement ouvrier chinois faisant face à la dégradation de ses conditions de vie. La dévaluation du yuan (monnaie chinoise) a frappé les déjà maigres salaires gangrénés par l’inflation, des milliers d’entreprises ferment en vue de « marchés de main-d’œuvre » moins coûteux (pas seulement dans d’autres pays d’Asie mais aussi dans les usines de montage en sous-traitance au nord du Mexique). Des milliers de travailleurs perdent leur travail dans l’industrie du charbon parce « qu’une économie qui ralentit consomme moins d’énergie » disent les journaux.
C’est cette situation qui fait croitre le mécontentement parmi les travailleurs et alimente la vague de grève dans les principaux centres industriels du pays comme le montre la carte du China Labour Bolletin.

(Carte du nombre de grèves par région et ville. Source : China Labour Bulletin)

« Je gagnerai plus en mendiant sous un pont »

C’est ce qu’a déclaré un métallurgiste de l’usine d’acier inoxydable Ansteel, à Guangzhou, à un chroniqueur du Washington Post. Durant sept jours, les travailleurs ont paralysé la production avec des piquets aux portes de l’usine pour protester contre les licenciements et l’implantation d’un nouveau barème salarial basé sur la productivité.

Les problèmes ont commencé quand les propriétaires taiwanais ont vendu l’affaire à une entreprise d’État chinoise l’année passée, racontent les travailleurs. « On ne se plaignait pas parce qu’on avait compris que l’entreprise était en difficulté », explique un travailleur nommé Chen au Washington Post. « Mais maintenant, nous nous sommes rendu compte que notre salaire avait été réduit de moitié, à 2 200 yuans par mois… On ne peut pas vivre à Guangzhou avec le salaire qu’ils nous paient ».

Pendant une semaine, les travailleurs se sont confrontés aux brimades des autorités, menaces de licenciement et d’emprisonnement pour des centaines de grévistes, hostilité médiatique et menaces policières. Après un affrontement entre des centaines de travailleurs et la police anti-émeute, l’entreprise s’est engagée à annuler la réforme du système de salaire, ce qui fut vécu comme un triomphe pour les travailleurs.

Le cas de Ansteel se répète encore et encore. Les entreprises renvoient, suspendent et coupent les salaires et les avantages sociaux de millions de travailleurs avec une totale impunité, protégées par les autorités étatiques et le Parti Communiste. Et si cela n’est pas une nouveauté, celle-ci réside dans le fait que les travailleurs savent que s’ils perdent leur travail, il ne sera plus aussi facile d’en retrouver un comme au temps du développement économique florissant. De là surgit la résistance ouvrière croissante de ces derniers mois.

La bureaucratie syndicale, principale gardienne de la « paix sociale »

Si l’accroissement du nombre de grèves et de protestations ouvrières dans les principales régions du pays ne s’est pas encore transformé en larges mouvements de lutte, la faute en revient à la complicité de la bureaucratie syndicale de la ACFTU (Fédération de tous les syndicats de Chine, d’après la traduction des acronymes anglaises) dans les ajustements instaurés par les entreprises. Durant des années la bureaucratie a été intégrée à la gestion des entreprises, en occupant le siège de représentation « ouvrière » au sein de l’administration.

Dans l’usine d’Ansteel à Guangzhou, les travailleurs affirment que le dirigeant syndical a été désigné par l’entreprise et soutient la position de l’administration. « Nous ne savions même pas qui était le président du syndicat, nous l’avons découvert pendant la grève » ajoute Chen. « N’importe qui avec un peu de bon sens sait pourtant que le dirigeant syndical doit être élu ».

Depuis plusieurs années, avec les grandes grèves de l’industrie automobile et de la production de chaussure, ont émergé et continuent de surgir des milliers d’activistes parmi les usines qui organisent les luttes en dehors des appareils syndicaux. Mais ces expériences qui se sont développées restent à l’heure actuelle fragiles pour déborder le contrôle qu’impose la bureaucratie syndicale dans les syndicats et les usines où cela serait nécessaire. Agissant comme une véritable « police » à l’intérieur du mouvement ouvrier, la bureaucratie syndicale assure le contrôle de la colère légitime des travailleurs. L’absence de la plus minime démocratie syndicale garantit une stabilité aux bureaucrates de la base jusqu’au sommet.

Ils sont en charge de légaliser les conventions d’exploitation dans les usines, de persécuter et de dénoncer les activistes, de rompre les grèves en s’appuyant sur des matons, voire le cas échéant, de prendre la tête de la lutte pour mieux la contrôler et éviter sa radicalisation.

La « question sociale » s’ajoute à la liste des préoccupations des autorités chinoises.

L’augmentation du chômage et le climat d’inquiétude chez les travailleurs se sont ajoutés à la liste des préoccupations du gouvernement. Ce qui est sûr, c’est que les perspectives immédiates de l’économie mondiale n’augurent rien de bon pour les autorités chinoises, alors qu’au malaise social du monde ouvrier, les autorités ne font que répondre par l’appel du président à respecter et maintenir « la loi et l’ordre ».

Voilà la réponse qu’a donnée le gouvernement à l’expression des protestations qui n’ont pas été seulement d’origine ouvrière. Cette sortie autoritaire a été justifiée par l’existence « d’intention de déstabilisation de la part des puissances étrangères », reprenant son attaque faite aux mobilisations sociales à Hong Kong, aussi appelée « révolution des parapluies », menée en grande partie par des étudiants, ou ses arguments pour justifier la détention de cinq activistes féministes en mars 2015.

L’imposition d’une issue répressive et autoritaire aux protestations ouvrières est visible par la décision des autorités de garder en détention les activistes syndicaux de décembre dernier. Mais ces mesures, loin d’intimider les travailleurs n’a fait qu’alimenter la colère à l’encontre de la détention arbitraire de ceux que beaucoup d’ouvriers reconnaissent comme leurs seuls alliés.

Dans le même temps, le ralentissement de l’économie du géant asiatique a fait remettre à plus tard la réforme de l’Hukuo (système qui partage l’accès aux droits au sein de la population en fonction de leur lieu de naissance) qui aurait permis à des millions de travailleurs migrants d’accéder à des droits sociaux. Le coût que représentait la garantie de l’accès à l’éducation, à la santé et à différents avantages à des millions d’ouvriers migrants installés dans les grandes agglomérations a ainsi poussé les autorités municipales à repousser la mise en place de la réforme.

Bien que ce mécontentement social croissant pose encore un sérieux défi pour le gouvernement central, la complicité des dirigeants syndicaux, du Parti communiste et du gouvernement avec les employeurs en violation des droits du travail, agit comme une incitation constante dans l’éruption de grèves.




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