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Crime colonial

Chlordécone. L’Etat français a bien dissimulé des archives pour couvrir un crime colonial et environnemental

Après le non-lieu prononcé sur l’affaire du chlordécone soi-disant par manque d’éléments en prouvant la dangerosité à l’époque de son utilisation, une nouvelle enquête de Radio France met en évidence que des quantités énormes d’archives incriminantes ont disparu.

James Draoust

21 avril 2023

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Depuis 2006 et la première plainte dans l’ « affaire du chlordécone », les entraves juridiques se sont multiplié de la part de l’Etat français. En janvier dernier, ces tentatives s’étaient soldées par un non-lieu. Une décision très politique par laquelle les juges ont cherché à couvrir l’Etat dans son crime colonial et sanitaire. Ce non lieu, était justifié par les juges par une soi-disant fragilité des preuves tant scientifiques qu’administratives, entre autres sur la dangerosité du chlordécone pour la santé.

Aujourd’hui 90 % des Martiniquais et Guadeloupéens sont contaminés par ce pesticide cancérigène. Ils sont également touchés par le plus haut taux de cancer de la prostate du monde, après que « un sixième de la production mondiale d’une molécule cancérigène – et qui est un perturbateur endocrinien – fut répandu sur 20 000 hectares de terres agricoles de deux petites îles densément peuplées, [la Guadeloupe et la Martinique] ». Cette décision de justice constituait dès lors une véritable insulte vis-à-vis de la population antillaise, doublée d’une réaffirmation de la domination de l’Etat français sur ces territoires et leur population.

Loin d’avoir résigné la population, ce jugement a amplifié la colère et la détermination des victimes, à travers divers rassemblements et manifestations. Une travailleuse sociale de 57 ans, atteinte elle-même de plusieurs maladies métaboliques et ayant perdu au moins 11 proches en raison de l’empoisonnement au chlordécone, témoigne ainsi à France Info :

« Je me battrai jusqu’au bout parce qu’on est trop touché dans ma famille. Même si un jour, je ne suis plus là, je voudrais que mon fils continue le combat »

Aujourd’hui, une nouvelle enquête de la cellule d’investigation de Radio France confirme une fois de plus ce que dénoncent les association de victimes. En plus de l’empoisonnement, elles se battent en effet contre l’opacité maintenue par l’Etat français autour du dossier et l’entrave constante à la justice qu’il maintient. Alors que l’alibi de la décision de justice était une supposée méconnaissance des dangers du pesticide à l’époque de son épandage massif, l’enquête atteste que des quantités énormes d’archives incriminantes ont tout simplement disparu de la circulation …

Refus d’accès et « tri assez sauvage » des archives

Cette enquête démontre comment l’Etat français a empêché la consultation, de plusieurs dossiers. Notamment des comptes-rendus de la commission des toxiques, qui étudie le risque représenté par les produits en vue de décider de leur mise sur le marché. À deux reprises, lors d’une mission d’information parlementaire en 2005 et pour une étude scientifique gouvernementale en 2009, le ministère de l’agriculture a ainsi refusé l’accès à ces dossiers.

Pire, certains auraient même été détruits, « perdus » ou confisqués. « Quand le ministère a transféré ses documents aux archives nationales, il y a eu un tri assez sauvage. Est-ce qu’il ne voulait pas nous donner accès à certains documents, ou est ce qu’il ne savait pas où ils étaient ? Je ne sais pas. » explique ainsi Pierre-Benoît Joly, sociologue de l’Inrae auteur d’une étude sur le Chlordécone.

Ainsi, plus de 17 ans de ces comptes-rendus, entre 1972 et 1989 soit pendant le gros de la période de circulation et d’utilisation du chlordécone, n’ont pas été analysés dans le cadre du procès. Il en est de même pour les enquêtes judiciaires. Même lors d’une commission parlementaire sur la chlordécone en 2019, l’intégrité de ces archives n’étaient pas disponibles : il manquait encore plus de 8 ans d’archives.

A titre d’exemple, il n’existe aujourd’hui aucune trace des archives portant sur l’étude par la commission des toxiques d’un pesticide à base de chlordécone en 1981. Une perte de données bien commodes pour l’Etat français. Les discussions ont en effet entre autres évoqué le classement du chlordécone comme cancérigène probable par l’OMS, ou sa présence chez des animaux en Guadeloupe, comme le rapporte à France Info une ancienne membre de la commission. Laurence Huc, toxicologue et directrice de recherches à l’Inrae, enfonce le clou : « À l’époque, contrairement à ce qu’il s’est passé sur le tabac ou l’amiante, il n’y avait pas de controverse scientifique sur le sujet », explique-t-elle.

Bordereaux de douanes, trace du passage de lobbyistes, légumes contaminés, rapports sanitaires disparus ou détruits

De plus, l’enquête certifie la présence de lobbyistes de l’Union de l’industrie des produits pesticides dans la commission des toxiques déjà évoquée. Là aussi, mystère des archives, les traces de représentants des industriels des pesticides débattant de la mise sur le marché de leurs propres produits ont disparu du journal officiel.

De même, un rapport de la direction départementale des Affaires sanitaires et sociales (DDASS) de Martinique, qui relevait la présence de chlordécone dans un point de captage d’eau potable en 1991 a disparu. Un rapport qui date de 7 ans avant la première alerte à ce sujet, et la fin du puisage à cet emplacement. Une nouvelle preuve de la connaissance de l’empoisonnement massif de la population par l’Etat, et de son rôle actif dans celui-ci.

Des échantillons de légumes contaminés, saisis par la répression des fraudes et détruits lors d’un déménagement en 2005, ont connu le même destin, ainsi que les bordereaux de douane des pesticides à base de chlordécone importés sur les îles. Il n’est dès lors pas question de « fragilité des preuves », mais d’un mensonge de l’Etat français pour couvrir son crime colonial, dont la culpabilité est partagée avec les gros planteurs Béké.

Pour l’Etat français, les territoires des dits « Outre-Mer » ne sont que des espaces à mettre au profit de ses intérêts économiques et géostratégiques, peu importe la violence engendrée pour leur population. Dans Une écologie décoloniale, Malcolm Ferdinand revient sur ce caractère à partir du chlordécone : « Bien plus qu’une contamination environnemental, le CLD [chlordécone] aux Antilles est la trace de différents types de violences et de dominations. Figurent d’abord, les violences et inégalités sociales à l’égard d’ouvriers agricoles[...]S’ensuit une “violence lente” et multidimensionnelle à l’encontre des humains et non humains qui percole lentement dans tous les pores des écosystèmes antillais [...] Le CLD aux Antilles raconte l’histoire [de] la faculté d’un petit nombre à imposer à l’ensemble des habitants des conditions toxiques de vie pour plusieurs dizaines voire centaines d’années. » Une « violence lente » à laquelle on pourrait ajouter le travail de fossoyeur de mémoires mené par l’Etat, via ses décisions de justices et la disparition des archives et des preuves. Ces dernières subsistent, brulantes, dans les corps et l’environnement des victimes, et bien sûr dans leur détermination à obtenir justice et vérité.

Cette violence aux profits des intérêts de l’Etat français se retrouve dans l’opération militaire et coloniale « Wuambushu » à Mayotte, justifiée là aussi par des mensonges racistes et coloniaux.

Des Antilles à Mayotte, la lutte contre les violences d’état passées et futures, doivent être au cœur d’une écologie anti-impérialiste qui doit se battre pour exiger justice et vérité pour toutes les personnes qui font ou ont fait face aux destructions causées par l’Etat français. Une bataille qui débute par la mise à disposition de tous des archives de l’histoire coloniale française.

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