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Monde

Conférence de l'extrême gauche latinoaméricaine et étatsunienne

Christian Castillo du PTS argentin : « Le défi est de construire des partis révolutionnaires et la IVème internationale »

A l'ouverture de la dernière session de la conférence réunissant des forces d'extrême gauche latinoamericaines et étatsuniennes, Christian Castillo a pris la parole au nom du Parti des Travailleurs Socialistes d'Argentine (Fraction Trotskyste Quatrième Internationale)

mercredi 5 août

Cette conférence a été impulsée par le FIT-U en Argentine un rassemblement des forces d’extrême-gauche trotskystes au sein du quel militent nos camarades du Parti des Travailleurs Socialistes argentin. Christian Castillo membre de la direction du PTS a pris la parole et nous traduisons ici son intervention.

Camarades, en premier lieu, au nom de mon parti, le PTS, et de l’ensemble des organisations de la Fraction Trotskyste Quatrième Internationale venues d’Amérique latine et des États-Unis, je tiens à saluer fraternellement toutes les délégations présentes . Avec eux nous animons le réseau de journaux militants, La Izquierda Diario, présent dans 14 pays en 7 langues différentes, et qui comptabilise maintenant près de 13 millions d’entrées mensuelles. Ces journaux traduisent notre intervention dans la lutte des classes, en défendant un programme transitoire et une stratégie révolutionnaire socialiste, et ont montré leur rôle dans chaque épisode de lutte des classes.

Nous voulons commencer en revendiquant les documents d’appel à cette conférence. Tout d’abord, car ils établissent une claire délimitation politique et programmatique avec les différents groupements de la bourgeoisie de la région, depuis le groupe pro-impérialiste « Grupo de Lima », modelé pour soutenir l’agression impérialiste au Venezuela, jusqu’au « Grupo Puebla », une version effilochée et plus à droite du « Foro de San Pablo », un groupement que nous critiquons tous aujourd’hui mais qui dans sa fondation, avec des courants nationalistes, de centre gauche et stalinistes, ont intégré le Viejo MAS ainsi que les camarades du PO, qui en ont fait partie entre 1990 et 1995, quand le Frente Grande de Chaco Alvarez y était intégré. A la collaboration de classe qu’a exprimé et que continue à exprimer ce Forum fondé il y a 30 ans, nous devons opposer la lutte inébranlable pour l’indépendance de classe que nous défendons dans cette conférence.

L’appel énonce 10 axes programmatiques qui incluent des exigences transitionnelles fondamentales pour que la classe ouvrière s’impose dans le paysage politique et exige que la crise économique soit payée par les capitalistes. Ces points et ces définitions programmatiques progressistes sont un cadre pour le développement des débats au sein de cette conférence. Parce qu’il ne s’agit pas là de trouver comment « unir les révolutionnaires » en général mais plutôt de déterminer les bases programmatiques et stratégiques sur lesquelles doivent se réaliser cette union. C’est pour cela que nous proposons d’éditer ensemble un texte afin de poursuivre ces débats, dans le sens des propositions d’interventions et de campagnes d’actions communes que nous voterons.

Comme on l’a dit ici, le mouvement aux Etats-Unis anticipe ce qui est en train d’arriver et qui va impacter tout le continent. Dans le monde entier, les gouvernements et les patrons déchargent les conséquences de la crise sur les épaules des travailleurs, créant des douzaines de millions de nouveaux chômeurs, rabaissant les salaires et précarisant encore plus les emplois et les conditions de vie. D’autre part, les multimillionnaires ont vu augmenter leurs fortunes de façon obscène. En Amérique Latine et dans les Caraïbes, les 72 personnes les plus riches ont vu leur fortune grandir depuis mars de cette année à 48 200 millions de dollars. La contradiction capitaliste, déjà soulevée par Marx, de la concentration de la richesse dans un pôle et la misère dans un autre se montre dans toute sa cruauté en période de crise comme celle que nous traversons. Face à cela les progressistes, pensent que la crise signifierait un retour à l’interventionnisme étatique de l’économie, et un recul du néolibéralisme. Déjà l’idée de l’État comme organe capable de surmonter les contradictions sociales était présente chez Hegel anticipant ce qu’on appelle « l’état de bien être », comme une vision distincte de la conception de l’État comme « veilleur de nuit » forgée par la pensée libérale. Cette conception de Hegel fut opportunément critiquée par le jeune Marx dans la Critique à la philosophie du droit.

Dans son dernier livre “Capitalisme et Idéologie”, de 1 400 pages, la nouvelle bible du progressisme mondial, Thomas Picketty montre comment le néolibéralisme a agrandi brutalement les inégalités sociales dans le monde entier, revenant maintenant au niveau de l’époque précédent la première guerre mondiale. Face à cette claire expression d’une guerre réelle du capital contre le travail qui s’est accentuée dans les dernières décennies, l’auteur s’illusionne sur une possible redistribution des profits et des richesses au moyen d’impôts progressifs. Mais ce qui est sûr c’est que les propositions comme celle-ci, en plus d’être des gouttes d’eau dans l’océan, servent les intérêts du capital. C’est ce qu’on a vu dans le monde à travers les gigantesques interventions étatiques, déployées non pour redistribuer les richesses en faveur des travailleurs mais pour sauver le grand capital et reproduire les schémas d’accumulation, hérités de l’offensive néolibérale. Et le renforcement de l’État s’est fait sur un terrain répressif, d’où il n’est jamais parti. Les dettes grandissantes des États seront de nouveau payées par des coupes et ajustements au dépens des travailleurs, comme en témoigne les années qui ont suivi la crise de 2008. Seul un programme transitoire, comme nous le proposons à travers la FIT-U et l’appel à cette conférence, avec pour objectif la mobilisation des masses pour imposer des gouvernements de travailleurs, en rupture avec le capitalisme, pourra éviter le désastre.

Outre les accords importants que nous avons exprimés dans les documents de l’appel, une série de discussions et de divergences ont été exprimées précédemment dans les débats qui ont eu lieu, et je vais donc y revenir.

À cet égard, je voudrais faire une première référence à la nature de l’époque que nous traversons, en me basant sur ce que nos camarades de l’UIT (Unité internationale des travailleurs) ont dit sur le fait qu’au-delà des escarmouches, la possibilité d’une guerre entre les États-Unis et la Chine due à la présence de multinationales américaines dans ce pays asiatique n’était pas envisageable. Si tel était le cas, le capitalisme aurait muté en une des variantes du "super-impérialisme" ou de "l’ultra-impérialisme" prôné contre Lénine par Kautsky ou Hilferding, qui excluaient la perspective de la guerre sur la base de l’internationalisation des forces productives. Il ne faut pas oublier que Trotsky avait déjà souligné, au milieu des années 1920, que la concurrence entre les États-Unis et les puissances impérialistes européennes était un terreau favorable à une nouvelle guerre mondiale, une tendance qui a été accéléré par la crise des années 1930.

Notre observation est que nous traversons toujours une époque de "crises, guerres et révolutions", et pas seulement de "crises et révolutions", malgré le développement de l’internationalisation de la production, du commerce et de la finance. Les crises d’ampleur, comme celle des années 1930, en accentuant les contradictions entre les États dominants, accélèrent les tendances à la guerre que seul un ensemble de révolutions socialistes triomphantes peut éviter. L’hypothèse que les États-Unis en déclin et la Chine en plein essor entrent en guerre dans un futur plus ou moins proche, ou que les rivalités croissantes s’exprimeront dans des guerres par procuration ou se maintiendront dans le domaine des guerres commerciales, dépend de nombreux facteurs, entre autres de l’évolution de la crise actuelle. Mais la vérité est que depuis la crise de 2008, qui a brisé le consensus bourgeois "globalisant", et plus encore depuis l’ascension de Trump et l’adoption par les États-Unis d’une politique "anti-chinoise" qu’ils partagent avec les démocrates, nous devons avoir conscience que cette éventualité est ouverte et que si la révolution socialiste ne modifie pas le cours des événements, le capitalisme nous confrontera à des guerres catastrophiques comme celles que nous avons connues au siècle dernier.

En même temps, à l’opposé de cette tendance, nous voyons un danger dans les tendances agressives et guerrières de l’impérialisme américain qui justifieraient des accords avec des courants staliniens qui considèrent Poutine en Russie ou le régime de Xi Jinping en Chine comme progressistes, ou comme le Parti communiste unifié de Russie, un parti qui se revendique comme stalinien, qui entretient de bonnes relations avec Poutine et avec lequel le PO (Parti Ouvrier) a partagé différents événements pour avancer dans un regroupement international. Parmi lesquels une conférence à Buenos Aires en 2018, qui nous a semblé être une erreur.

Une deuxième question que je voulais soulever est que pour nous, les directions nationales et populistes ou de centre-gauche ne peuvent être vaincues si nos drapeaux sont mélangés avec la droite. Ni l’autoritarisme de Maduro ni les critiques d’Evo Morales ne peuvent justifier de marcher aux côtés de Guaidó et des différentes variantes de la droite vénézuélienne ou des putschistes boliviens, si on tient compte du fait que les"rébellions populaires", ne sont autres que des soulèvements alimentés par la droite et l’impérialisme. Ce serait une position libérale, démocratisante et non marxiste. Même chose au Brésil : l’opposition aux coupes budgétaires de Dilma et du gouvernement du PT (Parti des Travailleurs) ne justifient pas le coup d’Etat institutionnel au Brésil ni l’emprisonnement de Lula sur la base de l’opération Lava Jato menée par l’impérialisme américain.

Enfin, je voulais discuter de comment lutter fermement et de manière conséquente pour l’indépendance de classe et pour la création de partis révolutionnaires. Comment articuler « l’intransigeance idéologique et la flexibilité tactique » dont parlait Lénine ? Nous sommes en opposition claire avec les camarades qui, au nom de la seconde, justifient la participation à de larges fronts de centre-gauche, comme le Frente Amplio péruvien ou les Juntos por Perú, qui rompe ainsi avec une perspective opposée à l’indépendance de classe pour laquelle la FIT-U se bat en Argentine. Nous souhaitons mener une autre discussion avec ceux qui affirment que de petits noyaux de révolutionnaires peuvent trouver une voie pour les masses sans déployer différents types de tactiques, comme la participation dans certaines conditions aux « grands partis anticapitalistes » pour faire face à la stratégie opportuniste de leurs dirigeants. Pas toujours, ni en toutes circonstances, mais bien en analysant chaque situation concrète et en fixant des limites de classe claires (par exemple, si ces partis assument ou non des responsabilités exécutives ou s’ils sont pleinement intégrés dans les fronts populaires).

Ce qui s’est passé dans le Nouveau Parti Anticapitaliste en France nous donne pleinement raison, avec l’avancée des forces révolutionnaires en son sein à partir d’une intervention audacieuse au cœur des grands phénomènes de lutte des classes de ces dernières années, comme auprès des gilets jaunes ou lors de la grève contre la réforme des retraites. Cette avancée amène la direction de l’ancienne Ligue Communiste Révolutionnaire à déclarer, par le biais du journal Le Monde, qu’elle est prête à provoquer la scission du parti avant que son aile gauche continue de progresser. Ils n’ont rien à proposer face à nos critiques. En cela, nous suivons simplement les conseils que Trotsky a donnés dans les années 1930. Aux États-Unis, par exemple, il nous a donné quatre tactiques différentes de construction de partis en quelques années. Le même chemin a été parcouru pour la fondation de la Quatrième Internationale, où il est passé d’une faction de l’Internationale communiste à une tendance indépendante et de l’impulsion au "Bloc des Quatre", à la mise en place de la nouvelle internationale, peu après la rupture avec les antidefensistes SWP. L’utilisation de ces divers tactiques, ou de d’autres, sera inévitable dans la période de lutte des classes qui s’annonce.

Camarades, comme le soulignait Lénine, la conscience socialiste ne naît pas spontanément des travailleurs en lutte. Ce qu’il faut, c’est une organisation qui, face à chaque attaque à l’encontre des masses, montre la nécessité de renverser l’ordre existant. La lutte pour la construction de grands partis révolutionnaires dans nos pays et la reconstruction de la Quatrième Internationale est la perspective avec laquelle nous devons aborder les débats actuels.

Traduction : Lamaga Nedme et Youri Merad




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