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Notre classe

Témoignage d’Antoine, travailleur dans la sous-traitance

Chronique d’une relance précipitée de la production dans l’aéronautique

Si la crise sanitaire que nous traversons bouleverse nos habitudes et impacte l’ensemble de notre société, elle est aussi le révélateur des abus de ce système ultra-libéral et de ses pratiques vicieuses. La reprise très controversée de l’activité chez Airbus et ses sous-traitants en plein pic de l’épidémie en est un bel exemple.

samedi 9 mai

Crédits photo : Philippe Aliès/France 3 Paris

Intérimaire depuis quelques mois chez l’un des sous-traitants d’Airbus en tant qu’opérateur CN (machine à commande numérique), j’ai vécu de l’intérieur cette reprise précipitée et ce témoignage n’est qu’un exemple parmi d’autres, au-delà des discours officiels diffusés par les médias, de la façon dont les choses se sont passées au sein d’une moyenne entreprise toulousaine.
Nous sommes une dizaine d’opérateurs dans l’atelier, plus 3 ajusteurs ; 3 d’entre nous sont en intérim, les autres en CDI. Il n’y a pas de syndicat. Lundi 16 mars, après les premières mesures d’urgence (fermeture des écoles, bars, restaurants et limitation des déplacements), l’inquiétude est palpable chez tous les salariés : vu la gravité de la situation, est-il bien raisonnable de continuer à aller travailler ? Et avec quels moyens de protection ? D’autant plus que de nombreux collègues, obligés de garder leurs enfants à la maison, manqueront à l’appel. Déjà, le bruit court qu’Airbus est en train de fermer ses sites. Les responsables de l’entreprise ne sont en mesure de nous fournir aucune réponse, on nous dit d’attendre… Un salarié est missionné pour trouver des cadenas (!) en prévision d’une fermeture imminente. Et finalement, au moment de partir on nous fait savoir que la fermeture n’est pas à l’ordre du jour et qu’il faudra revenir le lendemain.
Mardi 17 mars : « Nous sommes en guerre ! », « Restez chez vous ! », ces mots martelés par Macron la veille au soir résonnent encore et l’angoisse est encore plus palpable. Nous sommes quelques salariés, opérateurs et ajusteurs, à reprendre notre poste, attendant juste l’ordre de rentrer chez nous… Les salariés des bureaux sont en télétravail, et un tiers de l’effectif d’atelier est absent pour garde d’enfants. Et on ne voit pas comment on pourra appliquer les gestes barrière : de masques, il n’y a que le petit stock de l’entreprise qui sera vite épuisé, et bien sûr pas une goutte de gel hydro-alcoolique… Et le point noir, ce sont les sanitaires : le savon dans une boîte où tout le monde plonge les mains, des torchons toujours sales qui traînent par terre, crasse incrustée sur les lavabos et le sol…
Le patron vient nous parler, et là il nous dit sur un ton plaintif que si on arrête tout, il n’aura plus qu’à vendre les machines… On n’est pas sûrs d’avoir bien entendu ! Enfin, vers 10 heures, la nouvelle tombe : fermeture jusqu’à nouvel ordre, à 14 heures tout le monde doit quitter les lieux. On repart soulagés en pensant ne pas revenir avant un mois.
Le lendemain, l’entreprise nous confirme par SMS la fermeture jusqu’à nouvel ordre. Tous les salariés sont en chômage partiel ; quant aux intérimaires, leurs contrats sont… clôturés ! J’ai un doute, j’avais signé pour un mois ! A mon sens, l’entreprise n’a pas le droit de mettre fin à un contrat, sauf pour faute grave. J’en fais part à l’agence, qui rectifie l’information : il y a eu erreur, il n’y a pas de clôture de contrat, les intérimaires sont bien en chômage partiel pour la durée de leur contrat. Simple erreur ou tentative d’entourloupe de la direction ?
La semaine suivante, l’entreprise nous informe d’une reprise possible dès le mardi 24 mars, puis repoussée au 25… A peine une semaine après la fermeture ! Cette reprise à marche forcée chez Airbus et ses sous-traitants est relatée dans différents articles sur le site de Révolution Permanente, ainsi que le scandale des 20.000 masques. Le détail des conditions de reprise nous est communiqué : journée de travail continue de 7h à 13h, sans pause déjeuner, soit 6 heures travaillées et une heure de chômage partiel. Suppression du réfectoire, des vestiaires (le personnel arrivera en tenue de travail), pauses par roulement, gel, savon et masques à disposition. Arrêt de travail pour les personnes qui ont la garde des enfants ou qui présentent des pathologies particulières, possibilité de poser des congés pour les autres. Pour les intérimaires, la reprise ne pourra se faire que le lundi 30 mars.
Malgré de sérieux doutes sur le bien-fondé de ce redémarrage précipité, en totale contradiction avec toutes les restrictions imposées dans le même temps aux personnes dans leur vie quotidienne, j’accepte de reprendre le 30 mars. En tant qu’intérimaire, je n’ai pas trop le choix, on me fait des contrats au mois, alors soit je repars pour un mois, soit c’est Pôle Emploi. Je suis curieux de voir comment les mesures tant promises vont être appliquées dans l’entreprise. Et sur ce point, je peux dire que leur mise en place a été plus « progressive » que la reprise d’activité. Je retrouve les sanitaires dans le même état, les torchons traînent toujours par terre… Ah, si, on a mis un rouleau de papier essuie-mains … mais pas de poubelle ! Le gel hydro-alcoolique : « en ce moment on n’arrive pas à s’en procurer », pas grave j’ai amené le mien... Pour les masques, on continue avec le stock de l’entreprise, donc c’est un par semaine pas plus. Et pour pointer, l’écran tactile est remplacé par une feuille d’émargement. Ah, j’oubliais, on a droit à une jolie feuille qui reprend tous les gestes barrières, au cas où on n’aurait pas compris. Ça grogne un peu parmi les salariés, mais bon, il n’y a pas de syndicat… 
Depuis, on fonctionne avec environ 50% des effectifs, on essaie de faire tourner les machines comme on peut. Notons quelques progrès sur le plan des mesures sanitaires avec l’arrivée des fameux masques jetables, une prise de température quotidienne et un nettoyage renforcé des locaux. Et demain ? Avec la baisse d’activité prévue dans le secteur aéronautique, et le retour progressif des salariés confinés, l’avenir semble incertain pour nombre d’entre nous, notamment intérimaires. Celles et ceux qui auront pris le risque de travailler seraient naïfs de croire que leurs efforts seront reconnus. J’apprends ce matin d’un des collègues ajusteurs que son contrat ne sera pas renouvelé. Pour mon compte je ne me fais pas plus d’illusions. C’est là que l’expression « variable d’ajustement » prend tout son sens !
Depuis le début de cet épisode, on vit dans un « deux poids deux mesures » : d’un côté, une limitation draconienne de nos déplacements, contacts, activités, à grands renforts de contrôles policiers ; de l’autre, une complaisance à l’égard des tenants de la sacro-sainte économie, de leurs bénéfices et du point de PIB. Parfaite illustration du « et en même temps » dont ce gouvernement s’est fait le champion… Et nous comprenons, plus clairement que jamais, qui sont les véritables donneurs d’ordre, qui gouverne vraiment dans ce pays. 




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