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Culture et Sport

Polar et critique sociale

Ciné. Gunman, ou comment assassiner Manchette

En 1981, Jean-Patrick Manchette, figure tutélaire et irréductiblement hors normes, publie La position du tireur couché, polar noir devenu un classique de ce « non-genre » qu’est le réalisme critique rétif à la canonisation universitaire. Pour l’anarcho-marxiste Manchette la littérature noire, littérature « de gare », populaire par excellence, était la « grande littérature morale de notre époque ». La critique avait estimé que ce roman mettait en sourdine les références politiques de ses grands romans antérieurs, à l’image du Petit bleu de la côte ouest ou encore de Ô dingos ô châteaux !. Le « pessimisme » prétendu du livre étant censé donner la clé du quasi « adieu au roman » de Manchette, qui n’en publia, de fait, qu’un autre en 1996. Vision erronée, mais qui a peut-être contribué à ce que Gunman, l’adaptation sortie le 24 juin dernier du Tireur, ressemble bien plus à du Jason Bourne (dont la trilogie a au moins le mérite d’assumer pleinement son registre) qu’à du polar radical, aux antipodes de l’esprit de Manchette.

mardi 7 juillet 2015

« C’est Manchette qu’on assassine »

Gunman, film américano-britannique-franco-espagnol réalisé par Pierre Morel, a pour personnage principal un tueur à gages, Martin Terrier, incarné par Sean Penn. Celui-ci est connu, dit-on, pour ses engagements humanitaires, ses prises de position pro-démocrates, et sa prédilection pour les rôles politiques, celui d’Harvey Milk étant l’un des plus représentatifs. Il a conditionné, semble-t-il, sa participation au film, à ce que celui-ci mette en scène la situation politique catastrophique, en l’occurrence, de la République Démocratique du Congo, en proie à une guerre civile savamment alimentée par des multinationales voraces.

2006 : ancien des forces spéciales, employé d’une multinationale construisant des infrastructures hydrauliques (comme des puits), Martin Terrier est en réalité, avec quelques autres, le bras armé des pressions et malversions que la boîte exerce à tout va pour engranger des bénéfices record. Menacée par un ministre décidé à en finir avec la corruption qui sévit dans ces sphères, l’entreprise commande à l’équipe de l’éliminer. Martin est chargé de la besogne. Il doit ensuite fuir le pays, et abandonner celle qu’il aime, pour une séparation qui durera 8 ans. Echappant de peu à une tentative d’assassinat, dont il comprend peu à peu qu’elle émane de ses anciens employeurs décidés à faire le ménage définitif sur le terrain de tout ce qui pourrait les incriminer, c’est au cours de sa remontée aux commanditaires qu’il retrouve sa trace. Les retrouvailles avec l’aimée seront éclaboussées du sang caillé du Congo, mais – pour ne pas en dire plus – l’histoire se termine bien pour eux, sur fond d’ode à l’action humanitaire, Martin Terrier trouvant enfin, après un long périple jonché de cadavres, de révélations et de mea culpa, de quoi enfin éponger la culpabilité qui le ronge depuis des années, et avant tout cet assassinat de 2006.

Rythme haletant, gros bras musclés et virilisme, le film est « efficace » comme on dit. On pourrait presque affirmer, considérations féministes mises temporairement de côté, qu’on ne s’ennuie pas, et que la dénonciation des mafias et barbouzeries des multinationales qui vampirisent et rançonnent l’Afrique, en particulier les anciennes colonies, y est explicite. Bien. Du Sean Penn, d’accord. Mais du Manchette ?

Pour une fois on pourra être d’accord avec Le Figaro : « La critique sociale chère à Manchette, ainsi que la vision d’un monde pourri, ont été évacuées. À la place, Gunman choisit de raconter la transformation d’un vieux tueur à gage en travailleur humanitaire. Difficile de faire plus subtil. L’incompréhension est totale. Comment un personnage aussi fou et nihiliste que Martin Terrier a-t-il pu devenir Jim Terrier, tueur à la recherche de rédemption et membre d’une ONG en Afrique ? » Sans parler de la simple fin de Terrier, miteuse dans le roman, en happy end à l’eau de rose dans la film. Tout ce qui fait que Manchette n’est pas un simple auteur de série B est passé à l’as, raison pour laquelle le film lui, ne vaut pas plus qu’une énième production hollywoodienne de seconde zone. Si l’on en croit une interview de Penn lui-même au Parisien, il n’aurait lu le livre qu’après en avoir réécrit le script. Magnifique. Mais on l’avait deviné sans qu’il ne le dise.

Alain Delon adorait jouer les personnages de Manchette (Trois hommes à abattre, en 1980, de Jacques Deray est une adaptation du Petit bleu) autant que, réac de longue date, il détestait ce « sale gauchiste ». En 1982 il avait déjà incarné Martin Terrier dans la première adaptation cinématographique du roman par Robin Davis, Le choc. On peut faire le même reproche à Sean Penn qu’à Delon dans ce film : rendre complètement transparents et insipides les autres personnages.

Mais il serait bien confortable d’incriminer les acteurs. Dans Gunman les méditations, les tergiversations, les angoisses mêmes de Terrier, autant que la brutalité froide, héritage d’une longue pratique de para puis de mercenaire, sont scénarisées jusqu’à plus soif, sans la moindre nuance. Le film constitue ainsi l’exact inverse de l’idée que Francesco Rosi – qui faisait partie de ces grands qui, même vieux, meurent toujours trop tôt, début 2015 en l’occurrence – avait résumée pour son cinéma, selon laquelle « la psychologie, c’est le montage ». Cela résume assez bien ce qui animait Manchette au plan de l’écriture.

François Guérif, directeur des éditions Rivages et défenseur sous l’éternel de Manchette, précise en ce sens dans une interview au Figaro [http://www.lefigaro.fr/cinema/2015/06/23/03002-20150623ARTFIG00024--gunman-d-alain-delon-a-sean-pennle-polar-selon-manchette.php] qu’il « y avait un piège dans ses livres. Notamment dans La Position du tireur couché, où il a fait exprès de prendre l’histoire la plus con du monde – un homme veut quitter un syndicat du crime et est poursuivi par des tueurs – pour prouver qu’il pouvait faire quelque chose de bien par l’écriture. L’écueil est de croire que l’intrigue fait le roman. Chez Manchette, c’est l’écriture qui fait le roman. Malheureusement, les adaptations sont plutôt insatisfaisantes. Les réalisateurs en sont restés au squelette de l’histoire, en évacuant les propos politiques et psychologiques. »

Le polar, arme de guerre contre la société bourgeoise

« La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués (…), il faut la chercher dans les rapports de production. Le fait que Georges ait tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte »

J.-P. Manchette, Le petit bleu de la côte ouest, 1976

D’autres adaptations, précise Guérif, ont pu en être plus réussies, dès lors qu’elles ont gardé une distance critique, c’est-à-dire un vrai sens politique. Elles ont alors donné de l’épaisseur aux personnages et de la consistance à leurs contradictions, sans jamais oublier ce qui était le leitmotiv du « néo-polar » post-soixante-huitard des années 70 et 80, celui des Daeninckx et des Fajardie, à savoir que « l’assassin, c’est le système », que le roman noir est la réfraction historique des mortifères contradictions grandissantes du pouvoir du capital. Au point que E. Müller et A. Ruoff, dans Le polar français. Crime et histoire (La Fabrique, 2002) ont comparé le polar à la « théorie critique » de l’école de Francfort : littérature critique d’un monde en état critique. C’est sur cela que Mandel concluait avec raison son livre inégalé de 1986, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier : « En définitive, l’essor du roman policier s’explique peut-être par le fait que la société bourgeoise, considérée dans son ensemble, est une société criminelle ».

La position du tireur couché exacerbe l’ultra-violence et l’ultra-individualisme d’un capitalisme pathogène rodé à l’anti-communisme obsessionnel, sans sentir le besoin d’assortir la narration d’une pédagogie explicative parfaitement surfaite. Au contraire, maîtrisant de bout en bout la noire froideur de son objet, Manchette débute le roman par un « C’était l’hiver et il faisait nuit », et le conclut, dans le court épilogue, en rappelant que « parfois il arrive ceci : c’est l’hiver et il fait nuit »… Circularité qui révèle de façon assez évidente que même à s’agiter dans tous les sens, ce n’est pas individuellement que l’on peut changer un monde de merde. Et c’est notamment parce qu’il domine, qu’il totalise la brutalité du système sans avoir besoin d’agiter les signes extérieurs de sa maîtrise – comme tous les grands savent le faire –, que sa dénonciation en est radicale et subtile à la fois, et n’abandonne à aucun moment le méta-récit marxiste qui anime les romans précédents, comme le défend de façon très convaincante un récent commentateur

Le roman épingle du même coup le masculinisme cynique, celui du super-héros super-musclé luttant seul contre tous, qui a contaminé de longue date les romans d’espionnage. Il fragilise silencieusement son anti-héros en le rendant carrément aphone sur toute une partie du roman, impuissance expressive d’un homme spectateur de sa propre participation à ce qu’il essaye vainement de fuir. Gunman transforme lamentablement cet épisode en migraines hystériques. Au fond le film tombe vraiment dans tous les panneaux, de la violence rabattue sur un caractère purement individuel à la bonne conscience humanitaire à deux francs, en passant par l’affligeant sexisme affectant le traitement du personnage de l’ex-compagne de Terrier, qui le trahit dans le roman, alors qu’elle devient une vraie sainte dans le film.

Cette indigence n’est pas une question de cinéma : c’est une question de politique. C’est le propre de l’ironie et de la critique que de ne pas être comprise par ceux qui ne la partagent pas. Le cinéma ne sera jamais la littérature, et réciproquement adapter, comme traduire, c’est nécessairement trahir, mais la problème n’est pas là. Il renvoie à un autre lieu, dont, en revanche, on peut être certain que le dessinateur Tardi l’occupe bien, lui qui sait magistralement faire vivre l’esprit de Manchette – autant que celui de la Commune de Paris, dit en passant – par l’image.