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Politique

« Nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes »

« Clause grand-père » : Les danseurs de l’Opéra refusent de sacrifier les générations suivantes

Face à l’enthousiasme suscité le 24 décembre par le ballet improvisé des grévistes de l’Opéra contre la réforme des retraites, le gouvernement s’est empressé de concéder l’application de la fameuse « clause du grand-père ». La réponse n’a pas traîné, c’est « non ! »

dimanche 29 décembre 2019

Crédits photos : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

La clause du grand-père, un marché de dupes

Tout comme les agents de la SNCF ou de la RATP et bien d’autres qui sont actuellement en grève contre la réforme des retraites, les personnels de l’Opéra national de Paris ont cessé le travail depuis le 5 décembre. Plus d’une cinquantaine de représentations ont été annulées pour un montant de près de 12 millions. Le ballet gratuit dont ils ont régalé les passants mardi dernier, devant le parvis de l’Opéra, a donné un puissant écho à leur grève et à leurs revendications.

Face à la ténacité et à la popularité de ce mouvement, le successeur de Delevoye, Laurent Pietraszewski et Franck Riester, ministre de la Culture, ont rapidement fait mine de lâcher du lest. Ils ont expliqué, dans un courrier relayé par les Echos, que le nouveau régime de retraite par points ne s’appliquerait qu’aux danseurs de l’Opéra de Paris recrutés à partir de 2022. Ni plus ni moins que l’application de la fameuse clause du « grand-père » ou clause « d’antériorité » préconisée par Macron, dans la pure intention tactique de donner l’impression de reculer et de « donner le temps au temps ».

Conscient des limites de son offre, le gouvernement a cru bon d’ouvrir d’autres pistes de négociation. Il a insisté sur la possibilité de « créer un dispositif interne de cessation de fonctions qui repose par exemple sur l’aptitude » et promet « d’élaborer un dispositif pérenne de reconversion professionnelle ». Dans la corbeille des négociations figure également la promesse de « règles de prise en compte de la pénibilité adaptée aux métiers de l’Opéra ».

Mais outre que, en la circonstance, l’application de la réforme à la génération 1977 ou 1980, au lieu de 1975 pour l’ensemble des travailleurs, même accompagnée de quelques « ouvertures », ne fait vraiment pas une grande différence, cesser la grève pour une concession qui n’est qu’apparente aurait été un marché de dupes, pour ne pas dire une trahison. Tous les grévistes, dans tous les secteurs ont largement exprimé qu’ils ne se battaient pas seulement pour leur secteur professionnel mais pour toutes et tous et qu’ils se souciaient des générations futures au moins autant que d’eux-mêmes.

C’est avec ces mots que les danseurs de l’Opéra ont renvoyé le gouvernement dans ses 22 : « Il nous est proposé d’échapper personnellement aux mesures, pour ne les voir appliquées qu’aux prochaines générations. Mais nous ne sommes qu’un petit maillon dans une chaîne vieille de 350 ans. Cette chaîne doit se prolonger loin dans le futur : nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes ».

Impuissants à vendre la réforme en bloc, ils voudraient la fourguer au détail

Le gouvernement était prêt à aligner les promesses pour peu qu’il parvienne à casser la grève et à faire rentrer les personnels dans le rang pour enclencher une démarche de négociation. Il n’a d’ailleurs pas manqué d’annoncer, en même temps que l’application de la clause du grand-père, un programme de discussion des retraites du personnel de l’Opéra de Paris qui se déroulera de janvier… jusqu’à l’automne prochain. Une « mort annoncée » en quelque sorte.

Après l’échec des négociations bi et multilatérales avec les « partenaires sociaux », désavoués par la base ou contraints de se radicaliser, le gouvernement tente de changer de tactique. En saisissant comme entrée en matière quelques leviers mis en avant délibérément comme l’âge pivot, la clause du Grand-Père ou la pénibilité, l’intention est de gagner du terrain et de saper le mouvement en négociant, au cas par cas, des « paix séparées ».

Cette fois-ci c’était donc le tour des personnels de l’Opéra de Paris. Leur ballet surprise qui a conquis l’opinion, a obligé le gouvernement à avancer des propositions en catastrophe et à faire preuve d’une « sollicitude » particulière pour un métier physiquement éprouvant. Pour être grossière, la stratégie n’en était pas moins à dénoncer et retoquer fermement. C’est ce que les travailleurs de l’Opéra, parfaitement déterminés, n’ont pas manqué de faire.

La grève doit se poursuivre à l’Opéra de Paris, comme partout, jusqu’au retrait

L’effet d’annonce concernant les danseurs de l’Opéra ne se serait appliqué, en l’occurrence, qu’à l’Opéra de Paris et à la Comédie Française, relevant tous deux d’un régime spécifique établi sous Louis XIV. Mais il s’agissait bien entendu, en la circonstance, d’une brèche particulièrement emblématique dans le secteur plus vaste du spectacle et de la culture. Le gouvernement ne s’y est pas trompé, les personnels de l’Opéra en grève non plus.

Au-delà même de cet exemple, d’autres opéras comme ceux de Bordeaux et de Lyon, des monuments historiques ou des théâtres, publics ou privés, connaissent aussi des mouvements de grève depuis le 5 décembre. L’opération menée par l’exécutif en direction de l’Opéra de Paris est loin d’être une réponse aux revendications du secteur de la culture qui dépassent d’ailleurs très largement la question des régimes spéciaux ou de la pénibilité.

C’est bien de l’avenir de tous et toutes, tous secteurs et toutes générations confondus, qu’il s’agit et c’est toutes et tous ensemble qu’il faut renvoyer le gouvernement et ses émissaires dans les cordes. A l’instar de la courageuse et ferme opposition des personnels de l’Opéra, la chaîne de la solidarité et de la convergence ne doit pas être rompue.




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