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Clinique du Tondu à Floirac : « La grève a été comme une révolution pour le personnel »

À Floirac (Gironde), le personnel de la clinique du Tondu a décidé mercredi de mettre un terme à la grève entamée depuis deux semaines pour les salaires, après l’obtention de 200 euros de prime. Alors que la direction s’organise désormais pour sanctionner la grève, retour sur les bilans de cette expérience riche en enseignements, afin de préparer la suite.

lundi 14 novembre

La grève sera restée majoritaire pendant une quinzaine de jours. Mercredi 9 novembre, les travailleuses et travailleurs de la clinique du Tondu à Floirac ont mis fin à leur mouvement entamé le 25 octobre, après l’obtention de 200 euros de prime pour tout le personnel. Un acquis éloigné de la revendication initiale du mouvement, qui demandait 200€ net d’augmentation de salaire pour tous les services, une hausse du point d’indice à 8, ainsi qu’une augmentation de 2€ du taux horaire, mais qui n’aurait pu être obtenu sans le rapport de forces imposé par les grévistes face à une direction hostile.

Une préoccupation commune autour des salaires et une solidarité au-delà des différents services

Car c’est là le caractère inédit du mouvement : la capacité des soignants de se solidariser les uns des autres, au-delà des revendications sectorielles. Il y a deux semaines, lorsque les Agents des Services Hospitaliers (ASH, en charge de l’entretien et de la propreté) ont entamé un mouvement pour l’augmentation de leur salaire, personne n’aurait pu anticiper que celui-ci s’étendrait spontanément aux autres services de la clinique et durerait avec autant de détermination, avec des piquets tenus quotidiennement pendant deux semaines. Et ce, malgré différents obstacles, à commencer par la situation précaire des soignants, se plaignant de bas salaires, de matériels défectueux et d’un sous-effectif usant.

Avec l’augmentation des prix de l’alimentation et de l’énergie, la précarité de ces personnels, en majorité des femmes, parfois seules avec enfants à charge, s’est aggravée. Dans ce cadre, la mobilisation lancée par les ASH s’est rapidement étendu au personnel administratif, brancardiers, chirurgiens, urgentistes, aux soignants des blocs opératoires, pharmaciens, entre autres. Un mouvement d’ensemble qui a fait annuler jusqu’à 300 opérations par jour au pic de la mobilisation, bloquant le fonctionnement de la clinique.

Un tel mouvement était inédit au sein de la clinique du Tondu. Pour la quasi intégralité des jeunes grévistes, cette mobilisation était une première. Malgré cela, les salariés, en majorité des femmes, ont su s’organiser quotidiennement et prendre les décisions collectivement face à une direction qui ne voulait rien entendre. Comme témoigne Guillaume, brancardier, « cette grève a été une révolution dans la clinique et la motivation de se battre face à cette direction se maintient ». L’expérience collective est ainsi en elle-même un acquis important pour les grévistes. Dans le même temps, les 11 000 euros récoltés par la caisse de grève démontrent l’écho que peuvent trouver les mobilisations de travailleurs de la santé lorsqu’ils s’organisent tous ensemble.

La direction entame désormais sa contre-offensive

Il faut également souligner que le personnel de la clinique du Tondu a été confronté à un mépris de sa direction tout au long du conflit, ce qui a sans aucun doute contribué à renforcer le mouvement, les grévistes ne voulant « pas se mettre à genoux devant cette direction qui ne nous respecte pas ». Refusant de discuter dès le début du conflit et préférant partir en vacances car « les gens comme vous ne sont pas ma priorité », selon des propos rapportés, le PDG du groupe s’est montré particulièrement hostile à accéder aux revendications des grévistes.

En plus de diviser le personnel des trois cliniques bordelaises détenues par le groupe Saint-Gatien, dans lesquelles les personnels ne bénéficieraient pas des mêmes grilles de salaires ou de primes différentes, la direction a joué durant le conflit la carte de l’épuisement en repoussant constamment les véritables discussions. Maintenant que le mouvement est fini, la direction de la clinique cherche à casser toute nouvelle velléité de mobilisation.

Elle a par exemple cherché à culpabiliser les grévistes, alléguant qu’elle ne pourra pas payer les salaires à cause de l’argent perdu pendant le mouvement. Une manière d’intimider alors même que les grévistes revendiquent depuis plusieurs semaines le bilan financier de l’année 2021. Alors que la direction met systématiquement en avant les enjeux financiers pour refuser les augmentations de salaire ou de personnels, l’exigence des grévistes d’avoir accès aux comptes de l’entreprises est plus que légitime.

Surtout, les intimidations vont plus loin. Mardi, une gréviste a appris au travers d’un courrier de la direction qu’elle était convoquée à un « entretien préalable à un licenciement », pour ne pas s’être présentée en poste après une réquisition, non remise en main propre par l’huissier de justice. Une menace qui fait suite à un usage systématique des réquisitions qui ont contribué à épuiser le mouvement. Face aux potentielles répressions, il est nécessaire de maintenir l’unité que la grève a exprimée, en refusant toute forme de répression.

Faire les bilans de cette première grève pour préparer la suite

Malgré le fait que cette première séquence n’ait pas permis d’arracher toutes les revendications initiales, les bilans doivent être tirés afin de poser les jalons d’une prochaine mobilisation qui cherchera à aller plus loin.

Sur ce plan, face à une direction qui a su s’organiser pour résister au mouvement, il faut souligner le rôle des assemblées générales. Celles-ci ont émergé spontanément et se sont tenues quotidiennement pour discuter de l’avancée des négociations et de la poursuite de la grève. Elles représentent l’un des aspects les plus progressistes de la grève. Elles ont en effet permis aux travailleurs et travailleuses de se doter d’un moment démocratique qui regroupe l’ensemble des grévistes afin de décider des suites de la mobilisation.

Néanmoins, leur rôle s’est limité trop souvent à la simple discussion des propositions et contre-propositions entre la direction et le personnel, ne permettant pas aux AGs de devenir totalement le moment et l’endroit de réflexions et de décisions visant à développer le rapport de force en faveur des grévistes. En cela, les tractages organisés en amont du concert à l’Arkéa Aréna pour avertir la population au début du conflit ou encore la tentative de conférence de presse, sont des initiatives qui sont allées dans le bon sens et aurait pu être poussées plus loin lors des assemblées générales.

Ce sont également ces organes démocratiques qui doivent être la base de l’extension du conflit à d’autres secteurs, pour étendre le rapport de forces et aller chercher le soutien de la population. Le montant final de la cagnotte démontre en cela l’écho potentiel de la mobilisation du personnel. On peut ici regretter que les cliniques de Tivoli et Sainte-Anne, appartenant au même groupe, n’aient pas rejoint le mouvement. Le soutien de ces cliniques aurait été essentiel pour durcir le rapport de forces, et aller chercher une extension au-delà, notamment du côté du CHU de Bordeaux, au moment même où le gouvernement décidait d’enclencher des mesures spéciales pour pallier à la crise des urgences pédiatriques, pressurisant encore plus le personnel hospitalier.

L’isolement du conflit est resté durant les deux semaines l’obstacle le plus important, et peut-être celui qui a été décisif en faveur de la direction. Pourtant, la colère accumulée dans le secteur de la santé où régulièrement des grèves sectorielles émergent, donne un terreau fertile à ce qu’un mouvement d’ensemble qui dépasse les frontières des services puisse naître. A ce titre, nous pouvons questionner le choix de l’USD (Union Syndicale Départementale) de ne pas s’être saisie dès le début de ce conflit afin de bâtir ces perspectives, qui impliquent de se doter d’un plan de bataille.

Plus largement au niveau national, c’est la stratégie menée en particulier par la direction de la CGT santé qu’il faut interroger. Alors que les luttes dans les établissements de santé ne manquent pas, le choix d’appeler systématiquement à des dates sautes moutons, parfois séparées des grandes dates de manifestation, ne permet pas de faire converger les différents services qui se mettent en grève. Il faut une stratégie alternative, loin du « dialogue social », loin des divisions syndicales et sectorielles, qui cherche à construire un mouvement d’ensemble des professionnels de la santé en France. Cela passera par la création d’organes d’auto-organisations et de coordinations entres les hôpitaux, et la mise en place d’un réel plan de bataille. Cet horizon, pour qu’il soit effectif, doit être saisi à tous les niveaux, à commencer par les unions départementales et les syndicats de bases.

Ainsi, cette grève de deux semaines du personnel de la clinique du Tondu qui ne sort pas gagnante jusqu’au bout ne doit pas laisser place à la démoralisation. Pour de nombreuses raisons que nous venons de décrire, celle-ci est prometteuse et l’expérience menée collectivement par les grévistes est un acquis. Ce mouvement montre que dans cette période d’inflation, de nouvelles potentialités de luttes s’ouvrent dans des secteurs précaires de notre classe. Alors que la direction menace de sanctionner la grève et que la situation économique et politique promet l’approfondissement de la précarité, le personnel de la clinique du Tondu ne doit pas arrêter de s’organiser et de se faire entendre, et tenter de maintenir un cadre d’échange et de cohésion.



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