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Combattre Trump, tenir les démocrates à distance : le cas contre le front populaire

Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir il y a deux semaines, une série d’attaques vicieuses se déchaîne contre les personnes musulmanes, immigrées, les femmes et les peuples amérindiens, provoquant une indignation massive et une résistance grandissante à travers le pays. Le renouveau des pratiques de lutte de masse pose aujourd’hui la question de savoir quelle forme le mouvement contre Trump prendra et quel rôle la gauche radicale devra jouer dans la nouvelle conjoncture politique. Mais si nous voulons de nouveaux acquis sociaux pour la classe ouvrière, nous devons éviter à tout prix le piège du Parti démocrate. Juan Cruz Ferre

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Dans sa première semaine à la Maison Blanche, Donald Trump a signé une série de décrets qui ont ressuscité la construction des pipelines Keystone XL et Dakota, donné le feu vert à son projet de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique, coupé le financement fédéral aux « villes sanctuaires »*, bloqué l’entrée sur le territoire des ressortissants de sept pays à majorité musulmane et de tous les réfugiés pendant 120 jours (et pour une durée indéterminée pour les réfugiés d’origine syrienne).

Probablement l’un des présidents les plus impopulaires dans l’histoire récente du pays, ses actions ont suscité une indignation massive et une résistance grandissante. Les démonstrations spontanées dans des dizaines d’aéroports à travers le pays au lendemain du « Muslim Ban » en sont un exemple impressionnant. La magnitude et la fréquence des manifestations révèlent des changements profonds dans le paysage politique : de plus en plus de personnes sont prêtes à se battre.

Le niveau accru de lutte pose actuellement la question de savoir quelle forme le mouvement contre Trump prendra et quel rôle la gauche devra jouer dans la nouvelle conjoncture. Après la Marche des femmes à Washington, D.C. – l’une des plus grandes manifestations dans l’histoire états-unienne – une discussion sur le potentiel et les défis créés par de telles mobilisations de masse s’est engagée parmi les militants de gauche et les progressistes. Au sein de la gauche, il semble y avoir un consensus que la tâche la plus urgente est d’organiser une vague d’actions politiques afin de construire un mouvement capable de combattre Trump et de faire avancer de manière significative la cause des travailleurs et des opprimés.

Beaucoup qui sont descendues dans la rue contre Trump comprennent parfaitement que sa politique constitue une attaque importante contre les droits civiques, les libertés démocratiques et les valeurs progressistes. Cependant, s’il est important d’insister sur le fait qu’il ne faut pas normaliser la direction effrayante dans laquelle le président actuel entend mener le pays, il est important de comprendre que Donald Trump n’est qu’un autre visage du régime violent et déshumanisant du capitalisme.

La tâche des révolutionnaires est de rejoindre les rangs des luttes en cours et à venir, armés d’un programme visant à renverser le système capitaliste qui n’offre rien d’autre que de la destruction et de la misère pour la grande majorité de la population, et de préparer la voie au franchissement de toutes formes d’oppression.

Éviter le piège du Parti démocrate

Les élections de 2016 et les événements d’après ont démontré que le Parti démocrate est tout aussi incapable de réformer le système que tous les autres partis bourgeois. Les démocrates ont investi une candidature qui n’a pas su proposer un plan en lien avec les vrais problèmes des gens ordinaires. Si la campagne du « moindre mal » de Clinton n’a pas convaincu, la campagne de Sanders, propulsé par un mouvement d’opposition profond, a fini par décevoir tous ceux qui espéraient encore qu’une rupture avec la direction du parti était possible.

La capitulation de Sanders montre que seules les organisations composées exclusivement de travailleurs peuvent vraiment représenter les intérêts des travailleurs. En absence de parti travailliste aux États-Unis, les syndicats sont les seules organisations de ce type. Le plus souvent, cependant, les dirigeants syndicaux protègent leurs intérêts matériels, notamment en passant des accords avec le patronat ou le gouvernement, au détriment des travailleurs qu’ils sont censés représenter. Plus encore, les syndicats ont rarement témoigné leur solidarité avec les travailleurs d’autres pays ou sans-papiers.

Les bureaucraties syndicales sont vraisemblablement le plus grand obstacle que les travailleurs devront surmonter afin de mettre leur pouvoir de classe en mouvement. Que le président de l’AFL-CIO Richard Trumka ait rencontré Trump et exprimé sa volonté à collaborer avec lui n’est qu’une indication de combien les syndicats sont loin d’avoir une direction qui met les intérêts des travailleurs d’abord. Mais nous ne saurions les épargner ; nous devons les défier et nous battre pour reprendre les syndicats pour les travailleurs eux-mêmes.

Quant au Parti démocrate, il a maintes fois démontré qu’il ne serait jamais le parti des travailleurs. Il sera toujours dominé par la caste politicienne, à leurs ordres, dirigé par les marionnettes de la classe dirigeante ou par la classe dirigeante elle-même. Ce sera toujours une machine formidable à duper, à coopter, à trahir. Nous devons refuser de collaborer et d’apporter notre soutien aux élus démocrates. En même temps, nous devons discuter ouvertement avec la base du Parti démocrate aux manifestations et rassemblements et les convaincre d’abandonner leur soutien pour un parti qui ne sert que les intérêts des capitalistes.

Encore et encore, le Parti démocrate a usurpé des mouvements radicaux afin d’en limiter leur impact. C’est ce qui est arrivé au mouvement pour les droits des immigrés qui a secoué le pays en mai 2006. À travers des concessions mineures et un réseau compréhensif de centres travailleurs et d’autres organisations non lucratives, le Parti démocrate a gagné le soutien de bon nombre de travailleurs immigrés et le mouvement a rapidement perdu de la vitesse.

Même le radicalisme incontestable du mouvement pour les droits civiques a été tempéré par les carottes offertes par les démocrates alors au pouvoir. Parlant de la Marche sur Washington et de la cooptation du mouvement des droits civiques, Malcolm X disait : « Quand ils se rendirent compte que le rouleau compresseur noir allait descendre sur la capitale, ils convoquèrent Wilkins, ils convoquèrent Randolph. Ils convoquèrent ces dirigeants nationaux des noirs, que vous respectez, et leur dirent : « Décommandez la marche ». Kennedy déclara : « Voyons, vous tous, vous laissez cette affaire aller trop loin. » Et le père Tom dit : « Patron, je ne peux pas l’arrêter, parce que je ne l’ai pas lancée. » Je vous répète ce qu’ils dirent. Ils dirent : « Je n’y participe même pas, comment pourrais-je diriger ? » Ils dirent : « Ces noirs agissent de leur propre chef. Ils courent en avant de nous. » Et ce vieux renard rusé leur répondit : « Si vous n’y êtes pas, je vous y mettrai. Je vous placerai à la tête du mouvement. Je lui donnerai ma caution. Je lui ferai bon accueil. Je le soutiendrai. Je m’y rallierai (…) La marche sur Washington, ils s’y sont ralliés (…) Comme ils s’en emparaient, elle a perdu tout caractère militant. Elle a perdu sa colère, sa chaleur, son refus du compromis. »

Résister au chant des sirènes de la collaboration de classes

Les médias progressistes remplissent aujourd’hui leur pages avec des tribunes incitant le peuple à « appeler votre représentant », à signer des pétitions en ligne, à répondre présent aux rassemblements. Même l’appel de Frances Fox Piven, professeure de science politique et membre des Socialistes démocratiques d’Amérique, à « mettre des bâtons dans les roues de tout le système » s’accompagne d’un clin d’œil aux maires progressistes qui « seraient en train de nourrir des mouvements de résistance urbains. »

Ces efforts de canaliser l’énergie des actions de masse vers des programmes électoralistes ou réformistes restreignent violemment les forces qui cherchent du changement social réel. Les socialistes doivent résister à toute tentative de court-circuiter la résistance populaire naissante contre Trump.

Dans une tribune récemment publiée dans The Guardian, Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef de la revue de gauche radicale états-unienne Jacobin et vice-président des Socialistes démocratiques d’Amérique, prône un soutien qualifié aux « démocrates progressistes » afin de les opposer les « démocrates néolibéraux ». « Tout porte à croire que si confrontée, cette caste peut être dépassée » affirme-t-il. Cependant, cette proposition rappelle fortement l’idée d’un front populaire, qui s’est avérée désastreuse pour les travailleurs par le passé.

Sur le plan concret, cela se traduit par un soutien à la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui a voté pour investir Ben Carson comme secrétaire du département du Logement et du Développement urbain dans l’administration Trump, ou à Bernie Sanders, qui a assisté à l’investiture de Trump alors que des milliers s’étaient réunis pour protester.

Comme l’expérience historique le prouve, les alliances trans-classes ne peuvent que finir en défaite pour le peuple et en victoire pour la classe dirigeante. Ainsi, les révolutionnaires doivent rester sceptiques quand des groupes défendent la collaboration avec un parti de la bourgeoisie. C’est notamment le cas de Socialist Alternative. Cette organisation, dont la conseillère municipale de Seattle, Kshama Sawant, est une figure publique reconnue, s’engage à « travailler aux côtés des démocrates progressistes autour des demandes claires afin de mobiliser le peuple », mais à « ne pas limiter [ses] programmes, stratégies et tactiques à ce qui est acceptable pour les démocrates pro-patronaux. » Étant donné que Socialist Altenrative a ouvertement fait campagne pour Bernie Sanders lors des primaires démocrates, nous pouvons supposer que le terme « démocrates progressistes » recouvre les figures de proue Sanders ou Warren.

D’autres organisations et d’autres dirigeants se prononcent également en faveur d’une coopération ouverte avec les démocrates. Dans un contexte différent, l’une des fondatrices du mouvement Black Lives Matters, Alicia Garza, a appelé à construire un mouvement « à travers les divisions de classe, de race, de genre, d’âge… » Cette approche pose néanmoins problème car si elle permet de tisser des liens entre divers groupes opprimés, elle ne rejette pas nos ennemis de classe. Si les fronts uniques sont nécessaires pour la victoire de tout mouvement révolutionnaire, les coalitions avec des partis bourgeois finiront par neutraliser tout programme anticapitaliste et mettre des bâtons dans les roues de la lutte des travailleurs pour la libération de l’exploitation et de l’oppression.

Quand les militants de gauche parlent de construire un « front unique » avec des démocrates progressistes, ils parlent en réalité de construire un « front populaire ». Le front unique (ouvrier) se compose exclusivement d’organisations des travailleurs. Les IIIe et IVe Congrès de l’Internationale communiste ont beaucoup discuté de cette tactique comme un moyen de gagner la majorité de la classe ouvrière à la politique révolutionnaire. Il n’y a jamais été question pour les révolutionnaires d’apporter leur soutien à un parti bourgeois quelconque (ni à une aile particulière d’un parti bourgeois d’ailleurs).

Le front populaire : leçons de France et d’Espagne

La stratégie du front populaire s’est révélé désastreuse plusieurs fois au cours du XXe siècle. Dans la première révolution chinoise (1925-1927), la IIIe Internationale a conseillé (ordonné) au Parti communiste chinois (PCC) de se dissoudre dans le parti national-bourgeois, le Kuomintang. Des centaines de travailleurs communistes ont pris la ville de Shanghaï en mars 1927 et l’ont placée sous contrôle ouvrier. Un mois plus tard, le dirigeant du Kuomintang, Chiang Kai Shek, y a été accueilli et salué. Le lendemain, il a déclenché un massacre et une chasse impitoyable aux communistes, un épisode catastrophique mis en récit dans La Condition humaine d’André Malraux. Le PCC sous Mao a commis la même erreur quand il a accepté de faire partie d’un gouvernement de coalition avec le Kuomintang en 1945 avant d’être grossièrement trahi quelques mois plus tard.

Pendant la résistance au fascisme en France (1934-1936) et la révolution espagnole (1936-1939), les communistes ont coalisé avec des organisations bourgeoises. Le Comintern a adopté la politique de formation des fronts populaires en 1934 et incité les partis communistes à rapidement la mettre en place. Le Parti communiste français (PCF) a pris part à un gouvernement de front populaire en 1934. Le Parti communiste espagnol (PCE) a fait de même en 1936. Dans les deux cas, ces décisions ont contribué à l’incapacité des communistes à instaurer un gouvernement des travailleurs et à préparer la voie au socialisme. Le régime de Vichy en France et celui de Franco dans l’État espagnol en étaient le résultat tragique.

Il est important de reconnaître que les conditions actuelles dans les États-Unis sont bien différentes. D’une part, la classe ouvrière et les organisations socialistes sont loin de leurs force matérielle et prestige politique d’autrefois. Le PCF comptait près de 40 000 membres en 1930 (son niveau d’adhésion le plus bas), alors que le PCE pouvait revendiquer plus de 300 000 membres en 1937. D’ailleurs, les États-Unis ne se trouvent pas actuellement dans une situation révolutionnaire, comme c’était le cas de la France et de l’État espagnol dans les années 1930. La gauche états-unienne a encore un long chemin devant elle : elle doit reconstruire la conscience de classe nécessaire pour un part qui peut mener les travailleurs jusqu’au renversement du capitalisme. La tâche est essentielle et difficile. Notre réussite dépendra de notre capacité à organiser, patiemment, de nouveaux militants comme de notre capacité à affronter la réalité de la lutte de classes.

La lutte de classes s’intensifiera sans doute dans le moment présent. Des dizaines de milliers de personnes se mobilisent et cherchent à combattre Trump. Les manifestations massives sont la preuve que la volonté subjective de lutter contre les contradictions objectives de la situation prend de la vitesse. Il est temps pour les socialistes de faire avancer un vrai programme anticapitaliste et d’affirmer le besoin d’un mouvement révolutionnaire capable de porter le mouvement au-delà des impasses inhérentes au capitalisme.

Traduit de l’anglais par I.M. 


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