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International

Guerre en Ukraine

Combien de temps tiendra la démagogie européenne pro-réfugiés ukrainiens ?

Alors que plus de 2 millions de réfugiés ont déjà quitté l'Ukraine des problèmes logistiques commencent à surgir. Si la guerre s'étend dans le temps c'est l'économie qui commencera à parler. Mais au-delà de cela, peut-on croire à la sincérité des dirigeants européens à l'égard des réfugiés ukrainiens ?

jeudi 10 mars

L’offensive russe sur l’Ukraine a déjà poussé plus de 2 millions de réfugiés à fuir leur pays. Et ce chiffre ne fera qu’augmenter selon toute vraisemblance. Encore plus si la guerre s’étend dans le temps accompagné des destructions et de la brutalités qui s’accentuent. On parle déjà de crise humanitaire et le nombre de réfugiés a déjà surpassé celui de la précédente grande vague migratoire de 2015 qui a touché l’Union Européenne à la suite de la guerre en Syrie. Il s’agit d’une conséquence directe de la guerre d’oppression nationale que Poutine mène en Ukraine et sans doute le flux massif de réfugiés rentre dans les calculs cyniques du régime russe.

Les discours du côté des dirigeants des pays membres de l’Union Européenne sont, pour le moment, très « accueillants » à l’égard des réfugiés ukrainiens... et ukrainiens seulement ! Si l’on compare ces prises de position, aux discours haineux et xénophobes auxquels on assiste depuis des années contre les personnes fuyant la guerre ou la misère, on pourrait être très « surpris ». Et c’est tant mieux pour les réfugiés ukrainiens qu’ils n’aient pas à passer par les ignominies auxquelles on a soumis des centaines de milliers de réfugiés venus du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’autres contrées. Mais peut-on faire confiance à cet « humanisme » soudain des mêmes dirigeants qui envoient leurs forces de sécurité réprimer et harceler des migrants désespérés ou qui sont responsables directs des milliers de personnes mortes noyées dans les différentes mers qui entourent les frontières européennes ?

En effet, la première chose à prendre en compte pour mieux comprendre la « bienveillance » des gouvernants européens, et même des courants les plus racistes d’extrême-droite, à propos des réfugiés ukrainiens c’est la dimension géopolitique de la guerre. L’invasion russe de l’Ukraine a lieu dans un cadre plus général de concurrence et d’hostilité entre Moscou et les puissances de l’OTAN. En ce sens, même si l’OTAN n’intervient pas directement sur le terrain en Ukraine, elle a tout intérêt à affaiblir la Russie par tous les moyens. Ainsi, comme dans toutes les guerres, la bataille du récit et de la propagande jouent un rôle déterminant. Et le récit que les puissances occidentales veulent imposer (et qui sont en train d’y parvenir) est celui d’une opposition entre l’autocratie russe contre la « démocratie » prônée par l’Occident. Autrement dit, « l’accueil chaleureux » des réfugiés ukrainiens dans l’UE peut devenir un facteur très important de cet aspect de l’affrontement des impérialistes occidentaux contre la Russie.

Un autre facteur à prendre en compte ce sont les opinions publiques des pays européens. Bien qu’une partie très importante des populations de l’UE soient profondément opposées à la guerre et pour l’accueil des réfugiés, cela ne peut pas expliquer le large consensus. Par rapport aux réfugiés arrivés du Moyen-Orient ou d’Afrique, il y a un élément d’identification culturelle indéniable. Beaucoup de personnes en Europe se sentent « plus proches » des souffrances des Ukrainiens, blancs et chrétiens, que des Syriens. C’est le résultat d’un discours clairement raciste véhiculé depuis des décennies par les dirigeants de la bourgeoisie. Comme on peut le lire dans Wall Street Journal dans un article à propos de la vague migratoire en Pologne : « cette fois, les réfugiés se dirigent en grande majorité vers les pays de l’Est de l’UE, ceux-là mêmes qui ont tenté de limiter l’arrivée des réfugiés fuyant les guerres en Syrie ou en Libye ».

Ce n’est pas un hasard si on a assisté à des scènes néfastes de racisme ouvert contre des citoyens africains ou asiatiques habitant en Ukraine et fuyant la guerre vers les frontières de l’UE mais empêchés d’y entrer à la différence des Ukrainiens. Et même quand ces réfugiés réussissent à traverser la frontière de l’UE, la discrimination se poursuit. C’est ce que rapporte Libération à propos d’un réfugié sierra-léonais vivant en Ukraine avant la guerre et se trouvant actuellement à Calais : « un bénévole l’a orienté ici, convaincu que son statut de résident ukrainien lui permettrait d’être pris en charge comme les autres. Il entre dans l’auberge, puis ressort déçu. « Ils m’ont juste dit d’aller à Paris pour demander un visa. » Deux bus sont déjà partis, avec à leur bord plusieurs familles prises en charge par les services de l’État français. « Pourquoi ils ne m’ont pas parlé des bus ? C’est de la discrimination. Les gens noirs ont vécu ça aussi à la frontière avec la Pologne », soupire Joseph ». Ce racisme est une politique consciente des gouvernants européens pour créer l’illusion parmi les réfugiés ukrainiens qu’ils sont les « bons » migrants les séparant des autres venus d’ailleurs, mais plus tard cela ne pourrait que se retourner contre eux.

Cependant il n’y a aucun doute que tout cet « humanisme » de l’UE va commencer inévitablement à toucher ses limites. En effet, l’UE est en train de mettre en place une procédure simplifiée pour accueillir les réfugiés ukrainiens leur donnant accès à la sécurité sociale, au système éducatif, au marché du travail et même à des aides ponctuelles. Certains évoquent une loi de 2001, jamais appliquée jusqu’à aujourd’hui, donnant un permis de séjour de 3 ans aux réfugiés ukrainiens.

Mais cette hospitalité se base sur supposition de la part des gouvernements de l’UE que la guerre ne va pas s’étendre dans le temps et que la plupart des réfugiés rentreront très rapidement chez-eux. Aussi beaucoup de capitalistes dans l’UE espèrent sans aucun doute que la petite partie de réfugiés qui restera finalement dans l’UE deviendra une main d’œuvre docile à employer dans les travaux les plus pénibles ou en manque de bras. Comme le dit Francesco Casarotto de Geopolitical Futures, « de nombreux États de l’UE, en particulier l’Allemagne, sont confrontés à des pénuries de main-d’œuvre sans précédent. L’afflux de migrants en provenance d’Ukraine peut être considéré comme un moyen de combler les pénuries de main-d’œuvre, en particulier dans les secteurs des soins qui ont été fortement touchés par la pandémie ».

La question est : que se passera-t-il si la guerre dure encore plusieurs mois ou que même en cas d’accord de paix la situation reste suffisamment instable pour dissuader un grand nombre de réfugiés de revenir dans leur pays ? En seulement deux semaines de guerre la situation devient intenable pour certains pays comme la Pologne. Dans l’article du WSJ déjà cité on décrit la situation ainsi : « les gouvernements locaux ne peuvent pas acheter des lits assez rapidement. Les Polonais qui proposent d’accueillir des réfugiés reçoivent plus de 100 courriels de nouveaux arrivants à la recherche d’un endroit où dormir, souvent remplis de détails sur leur calvaire. L’afflux de personnes a fait augmenter la population de la Pologne pour la première fois depuis 1987 (...) Deux Ukrainiens entrent en Pologne toutes les trois secondes. Les 1,4 million de personnes qui sont arrivées en Pologne créeraient la deuxième plus grande ville du pays. D’ici la semaine prochaine, ils dépasseront probablement Varsovie, la plus grande ville du pays, selon les responsables polonais (…) Le gouvernement, qui s’est engagé à accueillir autant d’Ukrainiens que possible, a proposé un budget de 8 milliards de zlotys (1,7 milliard de dollars) pour gérer cet afflux. Ses propositions comprennent le versement d’une aide sociale unique aux réfugiés, ainsi qu’une allocation pour les Polonais qui les hébergent ».

Bien que ces dépenses rentrent sans doute dans les prévisions faites par les gouvernements de l’UE, pendant combien de temps cette situation tiendra-t-elle avant qu’elle devienne un véritable problème économique, social et politique pour les gouvernements en question ? On commence d’ailleurs déjà à assister à des « dysfonctionnements » inquiétants. L’article de Libération cité plus haut raconte à propos des réfugiés ukrainiens arrivés à Calais et attendant pour passer au Royaume-Uni : « « Hier, on nous a dit que c’était la dernière nuit ici. On ne sait pas pourquoi ils ferment, ni où on va aller. Ça fait une semaine qu’on attend un visa. On pensait que ça ne prendrait que vingt-quatre heures… » poursuit le père de famille (…) En coulisses, gouvernements français et britannique négocient la prise en charge accélérée de ces familles coincées dans la région souhaitant rejoindre un proche côté anglais (…) 300 personnes auraient été stoppées à Calais ces dix derniers jours ».

Pour reprendre les mots de Casarotto à nouveau : « l’ouverture de l’UE à la migration ukrainienne dépend largement de la mesure dans laquelle les réfugiés deviennent une charge financière, et de l’attitude des différents États. La protection temporaire accordée jusqu’à présent donne aux réfugiés un certain nombre d’avantages économiques et sociaux ; si elle est renouvelée, des fonds devront être détournés d’autres domaines tels que les fonds de cohésion (…) Ainsi, si les facteurs culturels jouent un rôle dans l’acceptation rapide des réfugiés ukrainiens, leur maintien sur place dépendra de la durée de la guerre et, partant, de la pression financière qu’elle exercera sur les États membres de l’UE ». Cette question va en effet peu à peu devenir un casse-tête pour les dirigeants de l’UE si l’offensive de Poutine se prolonge. C’est un potentiel facteur de tensions au sein des partenaires de l’OTAN, les États-Unis étant moins exposés à ce type de crise et ayant tout intérêt à laisser la Russie s’enliser en Ukraine.

En ce sens, pour le mouvement ouvrier, pour la jeunesse et pour les classes populaires de pays européens il serait une grave erreur de croire à l’illusion d’un changement de politique migratoire de l’UE. Comme nous l’avons dit il existe des raisons géopolitiques qui expliquent « l’humanisme » soudain des impérialistes de l’UE, aussi une volonté de certains capitalistes de profiter de la détresse des réfugiés pour les transformer en main d’œuvre à bas coûts et docile employée dans les pires jobs (comme on voit tant de travailleurs et travailleuses saisonniers dans les champs européens). Mais si le conflit venait à durer « trop » de temps, il ne faudrait pas s’étonner de (re)commencer à entendre des discours racistes et xénophobes contre des réfugiés ukrainiens qui « coûteraient trop cher », qui ne « parleraient pas assez bien notre langue », qui ne « sauraient pas rétribuer la solidarité », qui « n’auraient pas la même culture politique et démocratique » que nous... et ainsi de suite.

Ainsi, au cours de cette guerre néfaste menée par Poutine il nous faut continuer de défendre l’accueil inconditionnel et digne de TOUTES et TOUS les réfugiés de guerre, en Ukraine et ailleurs, sans distinction d’origines ou de croyances religieuses, mais aussi l’accueil des migrants et des migrantes.



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