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Jeunesse

En vue du 5 décembre

Comment déployer un mouvement de masse dans les universités contre la précarité ?

Depuis l'immolation d'un camarade à Lyon, acte profondément politique qui a mis sous les projecteurs le problème de masse qu'est celui de la précarité étudiante, comment les organisations et les étudiants mobilisés peuvent-ils entraîner des milliers d'étudiants dans une lutte victorieuse ?

mardi 19 novembre

Crédits photo : static.lexpress.fr

Le spectre d’un mouvement étudiant de masse apparaît

Après la tentative de suicide d’un étudiant lyonnais, syndicaliste à Solidaires Étudiant-e-s, le spectre d’un nouveau mouvement étudiant réapparaît. En réaction à cet acte politique, plusieurs milliers d’étudiants se sont rassemblés devant les antennes CROUS de nombreuses villes, et des assemblées générales ont commencé à se réunir, auxquelles ont participé plusieurs centaines de personnes, notamment à Lyon 2 et à l’université du Mirail/Jean Jaurès à Toulouse.

Ces réflexes de la part de nombreux étudiants ont permis que l’acte du camarade lyonnais ne passe pas inaperçu, et contraint les médias nationaux à parler de la profonde précarité qui touche les étudiants. Sur les plateaux, les langues se délient. On parle de ce qui était jusqu’alors un tabou : la pauvreté étudiante, la misère dans laquelle sont plongés des milliers de jeunes qui souhaitent étudier. Mais si ces faits ne faisaient jusqu’alors pas la une de la presse, c’est aussi du fait de sa profonde banalisation, par la société et par les étudiants eux-mêmes, du fait d’un mythe largement accepté : celui selon lequel il serait « normal » de vivre au centime près, d’avoir sa vie suspendue à quelques dizaines d’euros, de vivre à cent à l’heure entre les cours et des emplois non seulement très précaires, mais aussi mal payés et épuisants moralement, tant le « management » des jeunes travailleurs y est brutal et inhumain.

Cette « normalité » est conditionnée à la confiance que peuvent avoir les jeunes qu’ils auront à la sortie des emplois convenables, que le jeu en vaut la chandelle. Or, derrière le message posté sur Facebook par l’étudiant lyonnais qui a fait une tentative de suicide, c’est précisément cette perspective qui est mise en doute : « J’accuse Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de m’avoir tué, en créant des incertitudes sur l’avenir de tous-tes ». Ce sont précisément ces incertitudes sur l’avenir qui fâchent, qui angoissent, qui poussent au drame, et qui pourraient demain peut-être pousser des centaines de milliers de jeunes dans un affrontement avec le régime : le néo-libéralisme de Macron, c’est la promesse de toute une vie de précarité, de toute une vie avec au-dessus de sa tête une hiérarchie, des managers passant leur temps à humilier, dont le travail consiste à nous détruire psychologiquement pour nous rendre dociles, pour des salaires de misère, sans jamais avoir la certitude de pouvoir conserver son emploi d’un mois ou d’une année à l’autre. De même, le nouveau chantier du président, la réforme des retraites, qu’il hésite à ne mettre en application que pour les jeunes pour tenter de désamorcer les secteurs de salariés qui lui ont promis une grève illimitée, implique qu’après toute une vie de labeur insupportable, de « métro-boulot-dodo », on ne sera même pas sûrs de pouvoir profiter de quelques années en bonne santé sans avoir à travailler jusqu’à la fin de nos jours.

Le 5 décembre, le pays va être profondément secoué par une grève reconductible dans plusieurs secteurs stratégiques du mouvement ouvrier, tels que la RATP, la SNCF ou encore les raffineries, contre cette même réforme. Si les étudiants veulent faire entendre leurs revendications contre la précarité, c’est le moment ou jamais. Si Macron défait ces secteurs, qui ont une très forte capacité de résistance, il aura une bien plus grande facilité à accélérer le travail de libéralisation des universités, notamment en augmentant les frais d’inscription, ce qu’il a pour l’instant repoussé pour éviter le risque d’un « tous ensemble ». Il y a donc urgence : urgence à faire tomber tous les mythes méritocratiques, qui nous poussent toujours plus à accepter n’importe quoi le temps de nos études, et urgence à se mobiliser aux côtés des Gilets jaunes et des salariés.

Au-delà de l’émotion, quel programme et objectifs politiques peuvent mettre dans la rue la masse des étudiants ?

Après être resté dans le silence le plus criminel suite à la tentative de suicide d’Anas, le gouvernement a proposé à certaines organisations étudiantes de le rencontrer. L’Unef et la Fage se sont rendues à Matignon.

À ces organisations qui revendiquent l’augmentation des bourses, le gouvernement n’a pas concédé une seule miette, et a simplement répondu qu’une réforme du système d’allocation était prévue pour janvier 2020. Quelle est cette réforme prévue ? Il s’agirait d’une fusion des différentes aides sociales (minimas sociaux, APL, bourses) en une seule et même allocation. Si rien n’est clair jusqu’à présent, ces mesures sont dans les tiroirs depuis deux ans déjà, elles faisaient partie du « Plan Étudiants » qui comprenait aussi la mise en place de Parcoursup, mais elles sont très loin d’être une réponse à la précarité. En effet, une telle fusion des allocations serait très certainement conditionnée à la réussite scolaire, comme le sont les bourses !

Une telle réforme serait absolument désastreuse, jetant des milliers d’étudiants précaires à la rue faute de pouvoir payer leur loyer suite à une perte des aides au logement pour cause de mauvais résultats scolaires ou de redoublement... En clair, non seulement le gouvernement ne promet aucune avancée, ne concède rien suite au début de mobilisation, mais surtout il menace d’attaquer encore plus les maigres moyens de subsistance des étudiants.

Face à cette situation dramatique, diverses organisations revendiquent une augmentation des aides. L’Unef et Solidaires étudiant-es revendiquent l’augmentation des bourses. Dans une tribune dans Libération, Solidaires demande ainsi « la hausse immédiate des aides sociales destinées aux étudiant-e-s (bourses), ainsi que l’augmentation du nombre de ses bénéficiaires, pour que tous et toutes puissent étudier dans des conditions financières dignes ». La France Insoumise revendique de son côté une « allocation d’autonomie » de 800 euros pour les étudiants. Dans les assemblées générales qui se sont tenues cette semaine, des revendications exigeant la mise en place d’un revenu pour les étudiants ou l’augmentation des bourses ont partout été votées.

Tout le monde est d’accord face à une telle évidence : pour que les enfants des classes populaires et des travailleurs puissent accéder à l’université, pour mettre fin à la sélection des étudiants par la précarité, et pour répondre à la situation d’urgence que connaissent les étudiants pauvres, il faut des revenus pour ne plus être obligé de travailler pour survivre le temps de ses études !

Si différents noms sont donnés à ce revenu exigé (allocation d’autonomie, salaire étudiant, bourses, etc.), il n’y a cependant pas de mot d’ordre unificateur qui se dégage. Or pour pouvoir entraîner la masse des étudiants dans la lutte, il ne sera pas suffisant de s’accorder sur un discours général contre la précarité, de faire front le temps d’une manifestation suite au choc qu’a été l’immolation d’Anas. Il faut que le mouvement étudiant se dote d’objectifs politiques unifiés, d’un programme qui vaille la peine de se battre, de s’organiser, de venir aux assemblées générales et de rejoindre le mouvement massif qui s’annonce le 5 décembre. Tout le monde est choqué et peut se sentir concerné par la situation qui a poussé Anas à tenter de mettre fin à ses jours. Mais l’émotion ne suffira pas à rentrer en mouvement, il faut un but.

En ce sens, il faut que tous les étudiants d’ores et déjà mobilisés et les organisations de la gauche syndicale et politique s’accordent, frappent ensemble, pour un revenu alloué aux étudiants qui soit à même d’ouvrir réellement les portes de l’université aux enfants de familles populaires, d’employés, d’ouvriers, de chômeurs et des basses classes moyennes qui n’ont pas de quoi financer les études de leurs enfants. Il faut absolument dépasser les débats sémantiques sur ce revenu : ce qu’il faut, c’est s’accorder sur un montant qui vaille la peine de se battre, et surtout sur comment le financer. Les 800 euros que propose Mélenchon sont 250 euros en dessous du seuil de pauvreté : ils ne peuvent pas permettre aux étudiants de vivre décemment sans avoir besoin de travailler à côté. Pour ce faire, la seule solution est un revenu au SMIC indexé sur l’inflation, pour que les prix ne rattrapent pas (l’augmentation de) nos moyens.

Mais surtout, il faut être très clair sur une chose, que pour l’instant le NPA Jeunes est le seul à dire : nous devons refuser qu’un tel revenu soit financé par les impôts « en général ». En effet, ne pas être clair sur la provenance des financements, c’est ouvrir la voie pour que de telles mesures se fassent au moyen de l’augmentation des impôts indirects, et notamment des taxes à la consommation, qui asphyxient déjà les classes populaires et qui ont mis dans la rue les Gilets jaunes il y a un an. Un revenu étudiant ne peut raisonnablement qu’être financé par un impôt fortement progressif sur les grandes fortunes. Ce sont les riches, les hauts fonctionnaires, les grands patrons qui doivent payer ! En France, 500 familles détiennent 460 milliards d’euros, tandis que l’aide aux étudiants se chiffre à seulement 5,7 milliards. C’est la seule source de financement qui puisse permettre de répondre au problème structurel de la précarité étudiante. De plus, toutes les mesures sélectives de ces dernières années doivent être immédiatement abrogées : Parcoursup, hausse des frais d’inscriptions pour les étudiants étrangers, etc.

De la même manière, on ne peut pas continuer à jouer les épiciers sur la question du logement, qui est de loin le premier poste de dépense des étudiants, qui se retrouvent nombreux à vivre dans des logements insalubres, à rester chez leurs parents jusqu’à tard, voire à dormir dans leurs voitures. Les centaines de milliers de logements laissés vides par une poignée de propriétaires qui spéculent doivent être expropriés sans rachat. De plus, des logements décents doivent être construits pour répondre au problème du mal-logement et offrir un toit d’urgence à celles et ceux qui en sont privés.

Enfin, non seulement la réforme des retraites doit être rejetée, abandonnée, mais nous ne pouvons pas nous satisfaire du régime actuel. En effet, il est déjà très défavorable aux travailleurs précaires, notamment aux femmes. Aujourd’hui pour les jeunes, la retraite qui sera perçue est totalement illisible, notamment du fait qu’on sait qu’on va devoir traverser des périodes de chômage, qu’on va cumuler des emplois précaires dont les revenus vont varier de l’un à l’autre, etc. Autrement dit, les jeunes travailleurs savent déjà qu’ils auront une retraite ridicule, voire pas de retraite du tout, y compris avec le régime actuel. Pour pouvoir assurer une retraite digne à tout le monde, il n’y a pas d’autre choix que de revendiquer la retraite à 60 ans pour toutes et tous, et 55 ans pour les travaux pénibles, peu importe la durée de cotisation et les types de contrats, afin de ne pas pénaliser celles et ceux qui sont contraints au chômage ou à des arrêts de travail, les travailleurs « ubérisés » qui ne cotisent pas, les travailleurs non-déclarés, etc. Un tel régime ne peut et ne doit être financé que par une augmentation des cotisations patronales. Il est hors de question d’augmenter d’un euro les cotisations salariales, alors que la masse des ouvriers et employés peinent déjà à finir les fins de mois, comme l’ont salutairement rappelé les Gilets jaunes.

Si les assemblées générales étudiantes, mais aussi les organisations de la gauche syndicale et politique ainsi que les organisations étudiantes se mettaient d’accord sur un tel programme, sur ces objectifs qui sont les seuls à pouvoir répondre à l’urgence de la situation de précarité des jeunes, les seuls à pouvoir réellement ouvrir les portes des universités aux enfants des travailleurs et des classes populaires, ce serait un appui très important pour entraîner la masse des étudiants dans la lutte qui va ébranler le pouvoir à compter du 5 décembre.




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