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Politique

Institutionnaliser la précarité ou en finir avec elle ?

Compte Personnel d’Activité. Un cadeau empoisonné made in PS

Le compte personnel d’activité (CPA), inscrit dans la loi Travail et en vigueur depuis une semaine, a été souvent présenté par le gouvernement mais aussi par plusieurs syndicats comme un acquis pour les travailleurs, comme porteur de nouveaux droits. Mais est-ce réellement le cas ?

vendredi 20 janvier 2017

Aucun nouveau droit


Non, le CPA ne créé aucun droit nouveau ni aucun financement supplémentaire, bien au contraire. Il consiste en une simple « virtualisation » de droits déjà existants qui, se comptabilisant désormais en points, peuvent être obtenus selon de nouveaux critères.

C’est la porte ouverte à des régressions majeures comme en témoignent les nouveaux seuils réglementaires du Compte Personnel de Prévention de la Pénibilité qui ne prennent plus en compte la dangerosité de certains métiers et calculent désormais la pénibilité selon un critère individuel. C’est le passage d’une logique de prévention des accidents et des maladies liées au travail à celle d’une compensation individuelle des victimes.

Plus que cela, le CPA réduira aussi très concrètement l’accès aux droits. Car si aujourd’hui un travailleur ou un chômeur de longue durée peut encore contester les décisions injustes de la CAF, de Pôle-emploi ou de la Sécu malgré la casse des services publics, le CPA ne donne à ce stade aucune information sur les éventuelles voies de recours dont disposerait ce salarié ou ce chômeur..

Chacun pour soi


Le CPA est présenté comme une mesure visant à regrouper les droits acquis par les salariés durant leur carrière au moyen d’un immense fichier informatisé. Par ce biais il fusionne les comptes « formation » et « prévention de la pénibilité ». Si à première vue le fait de permettre aux salariés de conserver des heures de formation en cas de changement d’emploi ou d’avoir un suivi de l’exposition à la pénibilité sur toute la vie peut sembler constituer une avancée, il cache les fondements les plus structurels de cette mesure.
Car il ne faut pas oublier qu’elle ne constitue qu’une « cerise sur le gâteau » d’une loi dont le cœur même est l’affaiblissement des conventions collectives et des garanties des travailleurs face aux licenciements. Derrière la CPA se cache ainsi la perspective d’une précarité croissante, de l’enchainement de contrats poubelle et de périodes de chômage, face auxquels chaque travailleur se retrouvera seul, un chiffre parmi tant d’autres, face à une machine bureaucratique gérant l’ensemble de leurs droits sociaux.
De plus, le CPA institutionnalise une sorte de marché du travail virtuel, puisque les employeurs pourront se renseigner sur les qualifications et les compétences de chaque salarié, devenues « transparentes » grâce à son gigantesque système de fichage. Il approfondit ainsi la mise en concurrence des travailleurs entre eux et le flicage patronal de nos vies.

Institutionnaliser la précarité…

Le gouvernement prévoit à terme d’intégrer dans le CPA « l’ensemble des droits sociaux et de la protection sociale » (retraite, chômage, assurance-maladie). Il fait entrer par la fenêtre la perspective de la protection sociale par capitalisation. Totalement individualisés, les droits pourront être transférés d’un « compte » à l’autre et on pourrait imaginer que dans quelques années un salarié puisse être mis face au choix de puiser dans sa retraite pour se payer une formation, par exemple. Il s’agit d’un énorme coup porté contre quelque chose qui constitue une racine de toute l’histoire du mouvement ouvrier qui est le principe de mutualisation.

Ce qui est en jeu c’est la disparition de l’attachement des droits des travailleurs aux statuts collectifs au profit d’une individualisation et d’une réduction des charges patronales. Loin donc d’être un « cadeau » ou même un « prix de compensation » pour les salariés, le CPA est un cadeau pour les patrons et surtout une arme de destruction des liens collectifs sur lesquels reposent nos acquis et d’institutionnalisation de la précarité à vie.

…Ou en finir avec elle ?

Ce n’est pas d’un outil numérique de gestion et d’institutionnalisation de la précarité dont les travailleurs ont besoin, mais d’en finir avec le chômage, avec les contrats poubelle, avec les temps partiels imposés, avec les cadences infernales, les suicides au travail… Pour cela pas d’autre solution que de s’affronter à une logique selon laquelle la dernière chose à sacrifier serait le bénéfice des actionnaires.

En France il y a bien du travail pour toutes et tous, à condition qu’on ne laisse pas « les uns crever au chômage pendant que les autres crèvent au boulot », comme dit le slogan. Combien d’emplois pourraient être créés si on réduisait considérablement la durée du travail, et combien d’accidents et maladies professionnelles découlant de l’épuisement des salariés pourraient être ainsi évités ?

Les patrons et les grands médias à leurs bottes diront que ceci est une utopie et que dans ce cas il faudrait réduire les salaires en conséquence. Mais il suffit de regarder avec un peu d’attention les bénéfices accumulés depuis des années grâce à la très élevée productivité de notre travail, les rémunérations indécentes que se permettent certains PDG, sans parler des paradis fiscaux, pour se rendre compte que ce n’est pas l’argent qui manque et que la question est bel et bien politique. Les capitalistes comptent faire payer aux travailleurs le coût de la crise de leur système, de leurs affaires. C’est donc aux travailleurs de s’organiser collectivement pour dire non et pour faire peser leurs besoins vitaux et leurs intérêts.

Ce n’est qu’un début

En ce sens la loi Travail, si réactionnaire soit-elle, n’a été qu’une première bataille, malheureusement perdue, dans la lutte pour empêcher les patrons et le nouveau gouvernement, qui quel qu’il soit sera à leur service, d’imposer des reculs sociaux à la hauteur de ce qui a pu se faire en Grèce, au Portugal ou en Espagne. Lutter pour conserver des acquis est fondamental, mais pas suffisant, c’est d’une lutte offensive pour faire payer la crise aux patrons et pour imposer nos droits fondamentaux, en particulier le droit universel au travail avec un vrai CDI et un salaire au-dessus de 1700€.

Les présidentielles qui s’approchent ne définiront qu’à quelle sauce les capitalistes chercheront à nous manger. A nous d’utiliser ce temps précieux pour développer un programme d’action pour notre classe, autour de revendications qui l’unifient, que l’on travaille dans le public ou dans le privé, que l’on soit embauché en CDI, précaire ou sans-emploi. Pour se regrouper et tirer les leçons de ce qui n’a pas marché au printemps de façon à préparer les prochaines batailles qui ne sauront pas tarder.

En ce sens, la solidarité et le regroupement d’une partie de l’avant-garde ouvrière issue du procès des Goodyear pourraient être un point d’appui pour la suite. Une rencontre nationale des ouvriers et des syndicats combatifs pour élaborer un plan de lutte pourrait constituer un moyen de commencer à structurer dans la durée ce qui a pu s’exprimer notamment lors du rassemblement du 19 octobre à Amiens.

#2017PoutouDoitEnEtre

Le fait qu’un ouvrier de l’industrie automobile menacé de licenciement et militant anticapitaliste comme Philippe Poutou puisse être candidat pourrait en ce sens constituer un point d’appui pour diffuser largement cette perspective et populariser un programme pour en finir avec le chômage, la précarité et la souffrance au travail. C’est bien pour cela que tout est fait pour que cela soit très difficile. C’est à ce titre que Révolution Permanente invite ses lecteurs à signer la pétition en ligne pour que Poutou et le NPA aient le droit démocratique de participer à ces élections, en attendant de pouvoir (et en se préparant pour) imposer dans la rue le rapport de force nécessaire face au prochain gouvernement.




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