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Contestation sociale inouïe en Biélorussie, le régime de Loukachenko menacé ?

L’annonce de la sixième victoire consécutive d’Alexandre Loukachenko à la tête du pays a provoqué le déclenchement de mobilisations de masse et de grèves ouvrières. La contestation de la fraude semble devenir une remise en cause du régime dans son ensemble.

dimanche 16 août

Le lendemain des élections biélorusses qui ont désigné Alexandre Loukachenko, président depuis 1994, comme grand gagnant avec plus de 80% du suffrage a déclenché des manifestations massives contre ce résultat considéré une mascarade. Dès ce jeudi, le mouvement ouvrier s’est ajouté à la lutte : des images sur les réseaux sociaux montrent des ouvriers de plusieurs entreprises, dont les plus importantes du pays, organiser des piquets, des rassemblements et même des manifestations spontanées. Alors que beaucoup de manifestants exigent un recompte des voix et expriment un soutien ouvert à la candidate de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa, certains observateurs estiment que le mouvement est loin d’être complètement contrôlé par les partis d’opposition et/ou par les syndicats alternatifs, trop faibles. Tout cela représente une menace pour le gouvernement et pour le régime.

La goutte qui a fait déborder le vase

Les manifestants biélorusses font entendre depuis dimanche dernier leur colère contre la sixième victoire consécutive d’Alexandre Loukachenko depuis 1994. Ces élections, considérées par la population comme une mascarade, ont placé Loukachenko en tête du suffrage, loin devant son opposante Svetlana Tsikhanovskaïa avec plus de 80% des voix. Le soir même, des milliers de manifestants avaient pris la rue dans la capitale ainsi que dans une vingtaine d’autres villes du pays et se sont affrontés aux OMON (la police anti-émeute biélorusse). Loukachenko a déclaré une véritable guerre à la population avec la présence de la police anti-émeute et l’envoi de convois blindés pour mater les manifestations à la capitale.

Selon Ioulia Shukan, professeur d’études slaves à Paris-Nanterre, interviewée par le journal Le point, cette mobilisation, d’une ampleur jamais vue en Biélorussie depuis la fin années 1990, se passe sur fond de montée du chômage, de départ de la main d’œuvre pour les pays étrangers ainsi qu’une colère contre l’accaparement du pouvoir par Loukachenko.

En effet, la Biélorussie de Loukachenko, à la différence d’autres États issus de l’ex URSS, a opté, au milieu des années 1990, pour ne pas appliquer la doctrine de la « thérapie de choc » et une grande partie de l’économie est restée sous contrôle de l’État. Ainsi, le « pacte social » mis en place impliquait de bloquer les privatisations de masse, de préserver une certaine sécurité sociale et une garantie de l’emploi en échange de la limitation des libertés démocratiques. Cela a garanti une sorte de légitimité à Loukachenko. Cependant, depuis le début des années 2000, et notamment après la crise économique internationale de 2008, le gouvernement biélorusse a entrepris un « tournant néolibéral à retardement ».

Le chercheur ukrainien, Volodymyr Artiukh, qui étudie la classe ouvrière biélorusse, dans un article récent décrit ce tournant néolibéral de la manière suivante : « Cette tendance a commencé en 2004 avec l’introduction des contrats à durée déterminée, qui aujourd’hui concerne plus de 90 % des salariés biélorusses, une situation unique dans l’espace postsoviétique. Cette tendance a été aggravée par l’introduction d’une taxe contre le "parasitisme social" en 2015 - une déduction annuelle pour une absence prolongée d’emploi officiel (…) Ces mesures et d’autres mesures de flexibilisation de l’emploi ont finalement été systématisées dans un nouveau code du travail adopté l’année dernière ».

Le bilan de gestion de crise autour du Covid-19 n’est pas très bon non plus, ce qui rajoute de l’huile sur le feu à la contestation. En effet, le président biélorusse a adopté une posture négationniste vis-à-vis de l’épidémie, allant jusqu’au ridicule : il conseille de boire de la vodka contre le Coronavirus. Plus encore, le nouveau virus a accéléré les processus de précarisation expliqués plus haut. Alors que les commerçants et les patrons ont bénéficié de « mesures de soutien » de la part de l’État, les travailleurs ont perdu une partie de leur salaire suite à des temps partiels imposés, certains ont même perdu leur emploi et d’autres ont vu leurs conditions de travail se dégrader sous prétexte de pandémie.

De quoi creuser la crise : des preuves de falsifications des élections ont été trouvées ce mercredi. En effet, des enregistrements de discussions entre des scrutateurs de la circonscription de Vitebsk, dans le nord du pays, prouvent qu’ils ont reçu des coups de pression, afin d’échanger les voix entre les deux candidats à l’avantage du président sortant. La fraude électorale est devenue ainsi pour beaucoup, notamment pour la classe ouvrière, la goutte qui a fait déborder le vase.

Une répression brutale

La réponse du gouvernement ne s’est pas fait attendre. La répression policière a fait deux morts, plusieurs centaines de blessés et près de 7 000 arrestations. Ces chiffres montrent bien l’ampleur de la violence perpétrée par l’OMON, la police anti-émeute biélorusse, armée de balles en caoutchouc, de gazeuses et de matraques. Depuis le début de semaine, plusieurs témoignages glaçants font état de la torture que subissent les manifestants placés en détention par les forces armées.

Le journaliste russe Nikita Telyzhenko raconte, dans un article relayé dans Le Monde, ce que les manifestants endurent dans les prisons biélorusses : « Une fois au poste, on nous a d’abord emmenés dans une pièce au quatrième étage. Les gens y étaient allongés sur le sol comme un tapis vivant, et nous devions marcher dessus. Je ne voyais pas où j’allais, j’avais la tête penchée, et je me suis senti très mal en réalisant que j’avais marché sur le bras de quelqu’un. « Tout le monde par terre, face contre terre », ont hurlé nos gardiens. J’ai réalisé qu’il n’y avait nulle part où me coucher, car, partout, gisaient des gens dans des flaques de sang ».

Ci-dessous des photos d’hématomes provoqués par des coups donnés par la police. Le rapport médical écrit en russe diagnostique plusieurs traumatismes abdominaux, crâniens, entre autres.

Beaucoup de témoignages font état d’une répression brutale et arbitraire, la police s’en prenant parfois à des passants qui ont fini plusieurs heures en prison. Une « répression de masse » qui n’est pas habituelle dans ce pays où les forces de sécurité sont plus habituées à la répression ciblée ou à l’encontre de petites manifestations. « Bien que la Biélorussie soit souvent qualifiée d’État répressif, l’"arsenal parisien" bien connu de gaz lacrymogènes, de canons à eau, de balles en caoutchouc et de grenades paralysantes a été utilisé ici à grande échelle pour la première fois. Les technologies occidentales de violence ont été complétées par la brutalité policière traditionnelle postsoviétique : passage à tabac et détention de personnes au hasard, torture, humiliation, et parfois menaces de viol en prison, chasse aux journalistes, etc. », écrit encore Volodymyr Artiukh dans un autre article récent.

L’opposition, la Russie et les puissances occidentales

L’opposition biélorusse est incarnée par Svetlana Tikhanovskaïa. Ancienne enseignante d’anglais puis mère au foyer, elle s’est retrouvée propulsée à la candidature présidentielle pour remplacer son mari, un youtuber connu et membre de l’opposition actuellement en prison avec deux autres candidats. Pendant sa campagne elle a revendiqué la libération des prisonniers politiques et l’organisation d’élections justes, après quoi elle démissionnerait et reviendrait « à sa vie d’avant ». Son discours « anti-autoritaire » visait à créer une alliance inter-classiste faisant appel aux entrepreneurs, aux professionnels libéraux et aux travailleurs. Cette politique « populiste » se traduisait par son slogan de campagne : « Je/Nous sommes le 97% ».

Cependant, Tikhanovskaïa n’était pas seule dans l’opposition. Elle a été soutenue par deux autres candidats emprisonnés et empêchés de participer directement à la course électorale. Il s’agit de Viktar Babaryka, ex-haut dirigeant de la Belgazprombank (une joint-venture russo-biélorusse et l’une des banques les plus importantes du pays) et de Valery Tsepkalo, ex ambassadeur aux États-Unis. Autrement dit, deux figures sorties directement du cercle rapproché du président et du cœur du régime lui-même.

Finalement, après l’accentuation du mouvement et de la répression, Tikhanovskaïa s’est réfugiée en Lituanie. Dans une vidéo, elle lance un appel pour que ses soutiens reconnaissent les résultats de l’élection : « Biélorusses, je vous appelle à la prudence et vous demande de respecter la loi. Je ne veux pas de sang ni de violence. Je vous demande de ne pas résister à la police, et de ne pas [manifester] pour que vos vies ne soient pas mises en danger ». Plus tard on dénonçait que Tikhanovskaïa aurait été forcée à lire ce message par les forces de sécurité de Loukachenko. Quoi qu’il en soit, le fait est que Tikhanovskaïa a lancé un « conseil de coordination pour le transfert du pouvoir » et que l’un de ses puissants partenaires, Valery Tsepkalo, est en train de négocier avec l’UE pour que celle-ci reconnaisse Tikhanovskaïa comme la présidente légitime de la Biélorussie. La même manœuvre arbitraire que les puissances impérialistes ont mis en place au Venezuela. Cependant, il est encore trop tôt pour dire que l’UE suivra cette voie très risquée par rapport à ses implications géopolitiques.

Justement concernant les considérations géopolitiques, la situation en Biélorussie est également suivie de près par Moscou. Même si Loukachenko a tout d’abord accusé la Russie de vouloir déstabiliser le pays (plusieurs membres présumés des forces spéciales russes ont été arrêtés avant les élections, puis relâchés), le président biélorusse semble maintenant chercher de l’aide du côté de Vladimir Poutine afin de mettre fin à la contestation. La Biélorussie a des liens très étroits avec le régime russe mais a toujours tenté de garder une certaine marge de manœuvre vis-à-vis de Moscou. Et ces derniers temps, Loukachenko était dans une phase de rapprochement des puissances occidentales. Il est donc probable que Poutine essaye de profiter de cette crise pour mieux contrôler les (timides) rapprochements de la Biélorussie vis-à-vis des puissances occidentales. Il s’agit pour la Russie d’une question centrale de défense nationale, notamment dans un contexte où elle a perdu le contrôle sur une grande partie de l’Ukraine. La contestation du régime biélorusse pose également un potentiel risque de contagion pour la Russie, étant donné la proximité des deux peuples et que pour le moment la contestation n’exprime pas un sentiment antirusse.

Des secteurs de la classe ouvrière rejoignent le mouvement

En plus des milliers de jeunes et de femmes qui se mobilisent contre Loukachenko (et ce malgré les restrictions gouvernementales d’accès à Internet), on a vu émerger cette semaine des appels à quitter les postes de travail et à faire grève contre le régime dans les grandes villes du pays ainsi que dans les centres industriels. Ce sont des cheminots, des mineurs, des ouvriers de l’automobile, des travailleurs du métro et bien d’autres qui se sont mis en grève ou ont mené différentes actions de contestation dès le 13 août.

Ces mouvements de grève démontrent la profondeur de la colère envers Loukachenko et la classe politique nationale. En effet, le droit de grève est très limité en Biélorussie et la résistance ouvrière est très durement réprimée. En témoigne l’arrestation et la condamnation à plusieurs jours d’enfermement de Nikolai Zimin, ancien président du syndicat biélorusse des mineurs et de la chimie, et de Maxim Sereda, président actuel du syndicat indépendant des mineurs, pour fait de grève et de participation aux manifestations.

Toutefois, les traditions du mouvement ouvrier en Biélorussie expriment des limites dans la grève contre Loukachenko. En effet, en raison de l’absence de larges politiques néolibérales de privatisation du secteur public depuis la chute de l’URSS au début des années 1990, 45% des entreprises sont encore sous le contrôle de l’État. Les organisations syndicales sont pour la plupart subordonnées aux intérêts des autorités politiques, à l’exception de petites organisations syndicales indépendantes. Le contrôle politique et idéologique du gouvernement et la politique de totale subordination des syndicats aux intérêts du régime n’ont pas manqué d’avoir des conséquences sur le niveau d’organisation indépendante et sur la subjectivité de la classe ouvrière biélorusse. Et c’est cela que nous voyons dans certaines de leurs revendications : « il est (…) juste de dire que la logique de ce militantisme syndical est quelque peu différente des grèves traditionnelles au sens le plus étroit du terme : les travailleurs exigent que leurs chefs, au nom de leurs lieux de travail, dénoncent formellement Loukachenko et son gouvernement ».

Comme le dit Volodymyr Artiukh dans un article que nous avons déjà cité ici : « Le régime actuel de réglementation du travail en Biélorussie est pire pour les travailleurs que celui de la fin de la période soviétique, car il combine le despotisme bureaucratique du passé soviétique avec le despotisme de marché du présent capitaliste. Cependant, j’espère et je soupçonne qu’une certaine forme d’organisation spontanée se met en place au niveau des ateliers, comme le montrent les vidéos et les rapports de centaines de travailleurs qui se rassemblent pour faire valoir leurs revendications auprès de leurs supérieurs et insistent pour qu’elles soient mises en œuvre. Ces revendications sont les suivantes : le recompte des votes, des garanties que ceux qui ont participé aux manifestations de rue ne seront pas licenciés, la libération des détenus, le rétablissement de l’accès à Internet ; elles constituent également une expression de méfiance à l’égard des syndicats officiels. Il s’agit de revendications "politiques" qui viennent de la rue, mais des revendications économiques plus pressantes sont déjà visibles sur les murs des usines ».

En effet, malgré ses limites subjectives et organisationnelles, la participation de secteurs importants de la classe ouvrière à la contestation du régime de Loukachenko peut marquer une différence très importante par rapport à d’autres mouvements qui ont existé dans la région, qui ont pu être cooptés ou dirigés par des directions bourgeoises pro-impérialistes. Cette possibilité d’entrée de la classe ouvrière dans la colère semble faire peur aux dirigeants de l’opposition, qui appellent leurs partisans à la « modération ». Il est clair que face au régime de Loukachenko et aux différentes forces politiques capitalistes (pro-occidentales ou pro-russes), la classe ouvrière pourrait représenter une alternative progressiste pour les travailleurs et les différentes classes opprimées et exploitées de la société. Mais pour qu’elle puisse jouer ce rôle, il nous semble que la classe ouvrière biélorusse doive s’organiser indépendamment de l’État et des différentes fractions des classes dominantes ; construire ses propres organisations politiques afin de remettre en cause non seulement le régime réactionnaire de Loukachenko mais l’ensemble du système d’exploitation capitaliste. Nous espérons qu’au cours de ce mouvement, la classe ouvrière pourra prendre conscience de sa puissance et de la nécessité de créer ces organisations de classe.




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