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Débats

Pour gagner contre Macron et sa réforme

Coordonner des grévistes isolés ou œuvrer à la grève massive et reconductible ?

Après l’annonce par l’intersyndicale d’une prochaine date de mobilisation le… 31 mars, il semble évident que ce n’est pas du côté des directions syndicales qu’il faudra attendre un plan de bataille sérieux. La question de la coordination des secteurs prêts à aller vers une véritable grève interprofessionnelle capable de faire plier le gouvernement se pose donc légitimement. Mais il faut encore savoir comment et autour de quelles tâches.

jeudi 27 février

Crédits photo : O’Phil des Contrastes

Après près de 60 jours de grève reconductible à la RATP et à la SNCF, la reprise du travail dans ces deux bastions de la contestation contre la réforme de retraites a clairement impliqué un recul dans la dynamique du mouvement, en dépit de la persistance de mobilisations minoritaires et d’une envie générale de ne pas lâcher l’affaire contre Macron et sa réforme. De plus, après l’annonce par l’intersyndicale d’une prochaine date de mobilisation le… 31 mars, il est désormais évident que ce n’est pas du côté des directions syndicales qu’il faudra attendre en plan de bataille sérieux. La question de la coordination des différents secteurs qui voudraient aller vers une véritable grève interprofessionnelle capable de faire plier le gouvernement se pose donc légitimement. Mais il faut encore savoir comment et autour de quelles tâches concrètes.

Un bilan d’étape et la nécessité de préparer la suite

La grève reconductible la plus longue depuis 1968 à la RATP et à la SNCF ne s’est pas achevée sous le signe d’un sentiment de défaite, ni même d’un « essoufflement » des grévistes, mais au contraire sous la contrainte des questions financières, et devant le constat malheureux de la non-généralisation de la grève.

Dans ce contexte, et à l’image des discussions lors des dernières réunions de la coordination RATP SNCF, qui se réunit régulièrement en Île-de-France, l’heure est aux bilans de cette première étape et au constat de la réalité du terrain. La réalité est que la colère est toujours là et que beaucoup de cheminots et agents RATP seraient prêts à repartir autour d’un plan de bataille pour gagner. Au centre des bilans, il faut pointer le rôle des confédérations syndicales, qui ont malheureusement été très en deçà de la détermination démontrée pendant près de deux mois par les grévistes, que ce soit par l’absence de soutien financier ou encore de vrai plan de bataille pour généraliser la grève.

Aujourd’hui, ces mêmes confédérations syndicales nous ressortent la vieille stratégie de journées « saute-mouton », qui ont déjà prouvé leur inefficacité par le passé, probablement pour mieux rejeter la faute par la suite sur les travailleurs et travailleuses qui « n’auraient pas suivi ». Le comble est le dernier appel intersyndical après la journée de grève du 20 février, qui se limite à annoncer une prochaine journée d’action nationale pour le… 31 mars ! C’est bien pour cela que les bilans de cette première manche et la réflexion sur la stratégie à adopter pour la suite est la tâche la plus importante des noyaux durs des grévistes les plus déterminés, à commencer par celles et ceux qui ont été la pointe avancée de la contestation à la RATP et à la SNCF, mais pas que.

Une coordination de grévistes isolés et des actions de blocage ne suffiront pas à faire plier Macron

Il est tout à fait normal, et même sain, qu’après plus de 50 jours de grève reconductible, les grévistes qui ont fait tant d’efforts, perdu du salaire, subi la répression, etc. se posent la question de ce qui n’a pas marché. Il peut y avoir plusieurs « solutions de facilité » ; d’une part chercher les « coupables » là où ils ne sont pas, notamment en faisant reposer la faute sur les collègues qui ne se seraient pas mobilisés, ou encore les salariés d’autres secteurs qui n’auraient pas suivi, en épargnant ainsi les directions syndicales de leurs responsabilités. D’autre part, il y en a qui, au lieu de chercher les moyens de se doter d’une stratégie gagnante, vont au final se concentrer sur la seule coordination de grévistes ici et là, minoritaires dans leurs secteurs, afin de mettre en place des « actions ».

Il est bien sûr très important de se coordonner et de tisser des liens entre les noyaux mobilisés de chaque secteur. Mais comment peut-on croire que des grèves ultra-minoritaires dans un ensemble de secteurs ou des actions de blocage extérieures seraient en capacité de faire plier le gouvernement, alors qu’une grève majoritaire ayant eu pour conséquence la quasi-paralysie du réseau de transports en Île-de-France pendant plusieurs semaines n’a pas réussi à le faire ? Répondre sincèrement à cette question ne veut pas dire être défaitiste, mais bien au contraire se poser les bonnes questions pour se préparer à la suite. La tâche principale des noyaux les plus déterminés ne peut donc pas être d’organiser des actions minoritaires, qui auront de toute façon beaucoup de mal à faire basculer le rapport de forces. Le véritable défi que doivent prendre en charge ces noyaux de grévistes déterminés est bel et bien celui d’étendre la grève, de la massifier, à commencer par leur propre secteur et leurs propres collègues, en se dotant d’une stratégie et d’un programme pour gagner, même si la tâche est bien évidemment difficile.

Par ailleurs, se contenter de « coordonner les secteurs en grève minoritaire » pourrait également conduire les grévistes à un isolement vis-à-vis de leur propre milieu et collègues. Alors que l’heure est aux bilans et à la recherche d’une stratégie gagnante, cette logique pourrait conduire à continuer la grève la tête baissée, de façon ultra-minoritaire chacun dans son secteur, et à épuiser donc les éléments les plus déterminés.

Se coordonner à l’échelle nationale ? Oui. Mais comment et pourquoi faire ?

Différents cadres existent, se réunissent et cherchent à se coordonner. AGs interpro régionales ou nationales, coordinations de secteur ou nationales, le problème n’est pas le nom que cela prend ; le débat doit porter sur les méthodes et stratégies qu’impliquent ces cadres. Il n’est pas question ici de la volonté de gagner qu’a la plupart des personnes qui s’impliquent pour les construire, bien entendu, mais de l’outil dont on a besoin pour gagner.
On peut appeler ça une « Coordination nationale des grévistes », en faire une, deux, trois ou quatre, mais quels sont les secteurs réellement en grève reconductible aujourd’hui ? Au mieux, il s’agit de petits noyaux ici et là, au pire il s’agit d’individus qui restent en grève reconductible malgré l’absence de reconductible dans leur secteur. Par conséquent, la tâche à laquelle nous devons nous consacrer est-elle de coordonner les quelques grévistes existants en faisant croire que l’on construit une « coordination nationale des grévistes », et en se voilant la face sur le fait qu’il n’y a quasiment plus de grève ? Nous pouvons en effet nous contenter de rajouter un secteur en bas d’un appel, par exemple nous pourrions ajouter la signature de la « Coordination RATP SNCF » en bas d’un « appel national des grévistes », mais cela ne changera pas le fait qu’à cette étape, nous ne sommes pas un secteur en grève…

C’est pour cela que nous contestons la méthode qui consiste à rajouter des « secteurs » en bas d’un appel pour donner l’impression que le cadre est « représentatif », alors que ces « signatures » ne résultent en aucun cas de réelles discussions dans les structures syndicales ou de lutte existantes, ni d’une adhésion réelle au contenu de l’appel et encore moins de la capacité de l’appel à être réellement porté sur le terrain, et à déboucher sur des actions massives et efficaces. Que des personnes et des militants se réunissent pour discuter et s’organiser, qu’ils veuillent appeler à des réunions et manifestations, c’est une bonne chose ; mais cela ne fait pas de ces cadres de réelles coordinations de secteurs. Au niveau de la Coordination RATP SNCF, nous sommes convaincus que ce n’est pas comme cela que l’on va réussir à construire des cadres d’auto-organisation et de coordination à la base, et que ce genre de méthodes a comme conséquence une décrédibilisation des initiatives de coordination, pourtant bien nécessaires dans la période.

La question qui se pose à nous est plutôt celle de réfléchir à un plan de bataille à adopter, un plan de bataille qui aille au-delà de la publication d’appels à une infinité de dates de mobilisation et grève — quand bien même on peut y porter des initiatives justes comme la manifestation du 17 février jusqu’à l’Assemblée Nationale. Il est par contre nécessaire de prendre conscience du fait qu’il n’existe pas de raccourci, et que nous devons chercher à construire ce plan avec patience, à la base et sur le terrain. La question n’est évidemment pas de « mépriser » les secteurs en grève minoritaire, mais de se donner les moyens pour que les secteurs dits stratégiques, comme les transports, les raffineries, l’énergie et d’autres, jouent le rôle d’entraînement sur d’autres secteurs sociaux dont ils sont capables lorsqu’ils se mettent en grève majoritaire ensemble, pour créer les alliances capables de faire tomber cette réforme et toute la politique du gouvernement. L’ennemi que nous avons en face est organisé et déterminé à aller jusqu’au bout, donc ce que nous devons construire en face doit être à la hauteur pour l’obliger à plier.

Quel plan de bataille pour gagner ?

Dans un contexte de rejet massif de la réforme des retraites, de détestation de la politique du gouvernement, à la veille des municipales, au milieu de la conférence de financement, qui ne fait que remettre sur la table les contradictions de la réforme proposée par le gouvernement, et alors que le recours au 49.3 semble de plus en plus probable, la possibilité de faire plier le gouvernement reste ouverte. En effet, rien n’est perdu, ni dans la lutte contre la réforme des retraites, ni dans la lutte contre l’ensemble de la politique néolibérale de celui qui se voulait le « Jupiter » invincible.

Comme l’affirme mon camarade Anasse Kazib dans un article publié sur Révolution Permanente, « De nombreux secteurs sont prêts à lutter mais non à s’épuiser dans des grèves perlées ou même des grèves minoritaires sans perspective de victoire. L’ensemble des secteurs qui ont lutté jusqu’à présent seraient encore prêts à revenir faire les efforts dans une nouvelle grève massive, s’ils avaient devant eux un plan de bataille crédible pour gagner. (…) Le but n’est donc pas de s’agiter pour croire que l’on fait quelque chose et qu’il vaudrait mieux cela que rien du tout. À la difficulté et aux obstacles il faut répondre par la stratégie et le travail de terrain ».

Que l’on soit donc en grève reconductible minoritaire, ou que l’on ait repris le travail, la tâche primordiale à laquelle tous les militants du mouvement devraient s’atteler est celle de préparer un véritable plan de bataille pour gagner. C’est dans cette perspective que nous avons discuté lors des dernières réunions de Coordination RATP/SNCF, avec des grévistes de nombreux dépôts, attachements et gares en Ile-de-France. Et c’est dans cette perspective que nous avons pris contact avec la CGT Raffinerie Grandpuits et la CGT Energie Paris, et que nous nous sommes mis d’accord sur le constat et sur les responsabilités qui nous incombent pour la suite. Nous avons donc décidé de lancer un appel à une rencontre nationale pour la grève générale, qui devrait avoir lieu courant mars à Paris, en prenant soin précisément de laisser le temps aux différents secteurs, organisations syndicales et collectifs, de mener les discussions en leur sein pour que l’appel soit le plus représentatif possible.

L’idée est donc de se retrouver sans plan prédéfini à l’avance, pour que la base s’organise et se coordonne pour imposer sa volonté, à partir de secteurs dits « stratégiques » et en lien avec toutes les autres formes de contestation, comme le mouvement des gilets jaunes ou la jeunesse. C’est en ce sens que nous avons participé avec une délégation de la Coordination RATP SNCF Île-de-France à la dernière « Coordination nationale des grévistes ». Nous avons également proposé de se tenir prêts à se mobiliser massivement et rapidement, de manière coordonnée, si le gouvernement décidait d’appliquer le 49.3 pour faire passer sa réforme en force, avec une manifestation massive devant l’Assemblée Nationale et en exigeant des directions syndicales qu’elles appellent à une véritable journée de grève massive. De même, pour l’appel des gilets jaunes à manifester à Paris le samedi 14 mars, nous avons proposé d’organiser un pôle des secteurs du mouvement ouvrier ayant fait grève pendant deux mois contre la politique du gouvernement, pour défiler aux côtés des gilets jaunes et démontrer notre volonté de construire cette alliance pour gagner, contrairement aux directions des confédérations syndicales qui ont quasi-systématiquement boycotté leur mouvement. Enfin, nous avons souligné l’importance de la bataille contre la répression des grévistes à la RATP, à la SNCF, dans l’éducation et à l’encontre de tous les militants qui contestent la politique du gouvernement.

Quoi qu’il en soit, après le communiqué de l’intersyndicale suite à la journée de mobilisation du 20 février, qui appelle à une prochaine journée d’action pour le 31 mars, se coordonner à la base devient indispensable et de plus en plus urgent. Comme l’explique l’appel, « Cette rencontre devrait à notre sens discuter de quand est-ce qu’on y va tous ensemble, en grève majoritaire et reconductible, et quels sont les quelques mots d’ordre qui pourraient nous permettre d’agréger un maximum de secteurs, notamment du privé, autour de la question de la précarité, du chantage à l’emploi et des licenciements, ainsi que la défense d’une retraite nivelée par le haut pour tous et toutes. Il est pour nous indispensable d’élaborer ce plan de bataille de manière coordonnée et à la base, si l’on veut éviter de se faire balader de journée d’action en journée d’action ou de voir nos mouvements sectoriels rester isolés ».Plusieurs syndicats locaux, régionaux ou sectoriels, plusieurs AGs ou collectifs de grévistes, ont déjà envoyé leur adhésion à l’appel et se sont joints à cette initiative ; mais la réalité, c’est que nous sommes encore loin du compte par rapport à ce qu’il faudrait pour faire face à ce gouvernement « droit dans ses bottes ». Nous appelons en ce sens l’ensemble de secteurs, syndicats, collectifs, AGs interpro ou coordinations à se joindre à cet appel, à participer à cette rencontre pour élaborer une stratégie commune pour faire plier Macron et l’ensemble de sa politique. Comme le souligne la fin de l’appel à une rencontre nationale pour la grève générale : « On peut encore gagner, à condition de prendre nos affaires en main et de rendre concrète la perspective d’un tous ensemble contre Macron et sa réforme ».




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