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En marge du confinement

Coronavirus : Sans-abris et travailleurs sociaux désarmés

Dans le secteur du travail social, confronté au manque de moyens humains et matériels chronique, la crise du coronavirus fait exploser des situations inhumaines. Depuis le début de la crise, les travailleurs sociaux prennent progressivement la mesure du niveau de délaissement des personnes en situation de grande précarité : fermeture des centres d'accueil, solutions insuffisantes, perte de l'accès aux services de base et aux droits.

lundi 23 mars

Eux aussi font partie des grands oubliés

« Lundi et mardi ont été des journées très étranges. On était dans l’incertitude, on avait l’impression d’être les seuls dans les rues […] On a la sensation qu’on a infecté tout ce qu’on touche, alors que d’habitude on accompagne dans une proximité très grande les personnes parce que c’est ça le travail social. » - Voici la parole d’une travailleuse itinérante qui vient en aide aux personnes en situation de rue à Lyon.

Depuis le début de la crise du coronavirus, beaucoup de secteurs ont déjà pointé du doigt les demi-mesures de l’exécutif pour tenter d’enrayer la transmission du virus. Alors qu’Emmanuel Macron annonçait le confinement de la population, il restait particulièrement flou sur la manière de gérer la crise au sein des entreprises. Rien n’était annoncé sur l’arrêt de certains secteurs, il recommandait simplement d’adapter certains postes au télétravail. En première ligne, un secteur dont on parle peu est celui des travailleurs sociaux qui accompagnent des personnes en situation de grande précarité qui sont eux en situation de marge totale, déjà en temps normal, d’avantage en temps de Coronavirus.

Alors que Macron déclarait « pour les précaires, démunis, personnes isolées, nous ferons en sorte avec de grandes associations, les collectivités locales et leur service, qu’ils puissent être nourris, protégés, que les services que nous leurs devons soient assurés », à Lyon, ville qui compte plus de 2000 personnes sans-abris, les travailleurs sociaux sont désemparés. D’un côté, ils n’ont reçu quasiment aucune consigne, peu de matériel pour se protéger du virus et protéger les personnes à qui ils viennent en aide, de l’autre ils doivent gérer sans solution la détresse des personnes à la rue qu’ils accompagnent. A Montpellier, même constat, aucune information, aucun moyen. Le sens de leur travail souvent difficile à trouver avec le manque de moyen à leur disposition, l’est encore plus aujourd’hui.

Concernant les personnes à la rue, elles essuient des refus de plus en plus nombreux du fait de la fermeture de certains centres d’accueils suite au virus. A Lyon, plus aucune personne n’est mise à l’abri depuis samedi. Certains travailleurs sociaux, travaillant avec des mineurs isolés, condamnent le manque d’anticipation et d’information dont ils pâtissent sur le terrain, se retrouvant sans solutions pour les mineurs. Une travailleuse faisant partie d’une équipe mobile témoigne : « ça fait une semaine que les accueils de jour commençaient à fermer, vendredi un foyer d’accueil a fermé pour tout le week-end et normalement c’était pour s’organiser pour une réouverture différente mais on a été mis au courant au compte goute et lundi c’était les distributions alimentaires qui s’arrêtaient, alors on a réalisé petit à petit que les personnes dehors auraient plus accès à l’hygiène, à la nourriture et à leurs droits. Parce pour l’hygiène, les douches se prennent dans les accueils de jours qui sont aujourd’hui fermés. Pour la nourriture, elle dépend des bénévoles qui ont pour la plupart arrêté les distributions alimentaires. »

Cette crise ne fait qu’entériner des difficultés qui existent déjà sur le terrain : manque de personnes et de matériel, très bas salaires, manque de place à 80% sur Lyon par exemple pour accueillir les personnes. Ces situations provoquent un contexte dangereux et pressurisant. Les travailleurs sociaux à Lyon condamnent le manque de moyen qu’ils ont reçu, des gants et du gel mais pas de masque alors qu’ils passent leurs soirées à 2 ou plus dans des petites voitures. Ils se plaignent d’avoir reçu des protocoles non adaptés, qu’ils ne peuvent pas appliquer par manque de moyen. D’autres qui ont été informé qu’ils mettaient en danger les personnes avec qui ils travaillaient ont commencé à s’adapter en utilisant du détergeant pour le ménage pour nettoyer tout ce qu’ils touchaient, leurs stocks de gels hydro alcooliques diminuant et comprenant qu’ils ne seraient pas réapprovisionnés.

Tant de questions auxquelles ils n’ont pas de réponse dans un contexte où les personnes en situation de rue perdent leurs sources de revenus du fait de la désertion des passants. Elles prennent conscience qu’elles n’ont plus accès aux infrastructures et situations qui leurs permettaient encore le minimum de dignité humaine : l’hygiène, le contact humain, la nourriture etc. A cela s’ajoute, les problèmes touchant les personnes en situation de dépendance à l’alcool ou aux stupéfiants dont le manque met directement leur vie en danger.

Des situations absurdes sont observées. Dans toute la France, des dizaines de personnes à la rue ont été verbalisées car… elles n’étaient pas confinées. Elles le voudraient bien.

Des mesures d’urgence !

Anne Hidalgo, face à la création d’un nouveau campement à Aubervilliers, a déclaré travailler à l’ouverture d’hôtels et d’infrastructures pour loger ces personnes. Depuis hier, 14 gymnases ont été ouverts, dont un pour les mineurs isolés. Le ministère du logement a annoncé l’ouverture de centres dits « de desserrement » pour les personnes à la rue contaminées sans nécessité d’hospitalisation, de 150 places. Le dispositif devrait être étendu sur le territoire, avec l’identification de 80 sites comptabilisant au total 2879 places.

Pourtant, ces mesures semblent bien insuffisantes et court termistes. Beaucoup de questions restent en suspens : Qui se chargera d’orienter ces personnes si aujourd’hui déjà professionnels et bénévoles déclarent manquer de moyens humains ?
Comment réellement dépister les personnes à la rue sans grand plan de dépistage ?
Les travailleurs sociaux restent dans le flou et complètement désarmés.

Les travailleurs sociaux dénoncent l’hypocrisie des annonces de Macron : aucune mesure de mise à l’abri massive n’a été prise pour les personnes sans domicile fixe, alors que ce sont bien souvent aussi celles qui ont développé des pathologies aggravant les conséquences du Covid 19. Face à cela, il est urgent de réclamer la réquisition des logements vides pour que chacun puisse avoir un toit et se confiner. De même, la répression et les amendes doivent cesser de tomber sur ceux qui n’ont pas le choix de ne pas se confiner

D’autre part, ils réclament des protections et des moyens pour continuer à exercer leur métier, ainsi qu’une réouverture des lieux d’accueils de jour, des toilettes publics, des fontaines, des lieux d’accès aux droits et aux soins avec les moyens et matériaux nécessaires pour éviter la contamination et apporter les soins adaptés aux usagers.

Il est également urgent d’abroger le décret du 31 décembre 2019, qui instaure un délai de carence de trois mois pour les personnes sans papiers avant d’accéder aux soins : cette situation met en danger leur propre vie mais également celle de ceux qu’ils côtoient.

A Paris, ville qui compte 3500 personnes sans domicile fixe, ce sont les associations et les bénévoles sur qui la prise en charge repose entièrement. Ils se démènent avec peu de moyen pour mettre à l’abri ceux qu’ils peuvent et en particuliers les personnes les plus vulnérables et notamment beaucoup de femmes enceintes et enfants.

"Travailleur social ou soignant, tu es toi aussi confronté à l’urgence, le décalage immense entre les besoins et les moyens mis en oeuvre, fait face à des situations inhumaines ? Envoie ton témoignage vidéo ou écrit à révolution permanente à l’adresse [email protected]"




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