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Politique

Un scandale d'Etat

Coronavirus : une gestion erratique qui laisse soignants et travailleurs démunis face à l’épidémie

Le premier cas de contamination direct sur le sol français remonte au 30 janvier. Ce n’est que le 17 mars à midi que le confinement national est décrété. Aujourd’hui, où en est l’épidémie et la gestion sanitaire ?

mercredi 1er avril

Crédits photo AFP/JOE KLAMAR

« Le nombre de cas double désormais tous les 4 jours » déclarait Jérôme Salomon, directeur de la santé, le 19 mars. Les données publiées par Santé publique France, qui chiffrent le nombre de morts par jour, confirment cette tendance à l’augmentation des décès. Ainsi, les 31 mars et 1er avril sont les deux jours où l’on a compté le plus de nouveaux décès. Pour ce qui est du pic épidémique il serait encore devant nous, les spécialistes l’annoncent pour la fin de la semaine. Le pic sera franchi au « moment où l’on constatera une diminution du nombre de cas quotidiens » comme le précise François Bicaire, infectiologue et membre de l’Académie nationale de médecine.

En attendant, les semaines à venir seront marquées par un nombre croissant de contaminations, d’hospitalisations et de décès. Dans la situation le gouvernement, après avoir déclaré que « les 15 jours premiers jours d’Avril seront encore plus difficiles », a décidé la prolongation du confinement de 15 jours tout en envisageant de le reconduire et en renforçant les mesures de confinement. Confronté à un manque grave et évident de moyens médicaux, il a également fait des annonces sur ce volet. Alors que des entreprises continuent de fonctionner, que d’autres réouvrent, que la Poste vient à peine de réduire les tournées de distribution à trois jours par semaine, et Orly de fermer ses portes, où en est l’épidémie et l’état de l’offre médical et de soins ?

Où en est l’épidémie ?

Ce 1er avril, les chiffres, remontée par les hôpitaux, font état de 4032 décès dans les 767 établissements hospitaliers mobilisés, avec 509 morts rien que sur la journée, tandis qu’on apprenait le 31 mars que l’on comptait actuellement 52 128 cas positifs. Ce qui constitue le pire bilan quotidien depuis le début de l’épidémie. La journée du 31 a également été marquée par l’arrivée sur une seule journée en Ile-de-France de 458 nouveaux patients infectés et devant immédiatement être pris en charge en réanimation. Alors que les chiffres devraient augmenter, Aurélien Rousseau, directeur général de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, a indiqué mercredi 1er avril sur France Info qu’« En Île-de-France, il y a 1 200 lits de réanimation. À l’heure où je vous parle, on a 2 700 malades en réanimation ». Les services seraient donc au maximum de leur capacité d’accueil et de soins.

Depuis le 14 mars, la France est en stade 3. Cela signifie que le virus circule activement sur tout le territoire. Des régions sont particulièrement touchées : l’Île-de-France, le Grand Est, la Corse, la Bourgogne-Franche-Comté, les Hauts-de-France, l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Nouvelle-Aquitaine. Des sites comme Santé publique France mettent à disposition, via un observatoire cartographique nommé GEODES, des données de suivi de l’épidémie. Elles permettent d’évaluer le nombre de cas, d’hospitalisations, de personnes en réanimation, décédées et celles rentrées guéries chez elles. Le gouvernement a également mis en place une cartographie en ligne.

Ces chiffres soulèvent plusieurs questions. Comme on le sait ces données sont en deçà des chiffres réels si l’on prend en compte l’absence de test massifs réalisés sur la population, les personnes décédées en EHPAD, ou encore celles non diagnostiquées qui décèdent chez elles ou dans la rue.

Par ailleurs, si le détail des chiffres permet d’évaluer que 34% des 5 565 cas graves en réanimation ont moins de 60 ans et que 60% ont entre 60 et 80 ans, ou encore que parmi les 3523 personnes décédées 86% ont plus de 70 ans, les chiffres officiels ne mettent pas encore en avant l’origine sociale ou encore la profession des personnes décédées. Or, des informations éparpillées pour le moment permettent de voir que les cas de contamination et de décès se multiplient dans les secteurs professionnels où l’activité se poursuit comme dans les transports, l’aéronautique, à la Poste ou encore dans la distribution. La difficulté à connaître et centraliser les informations vient notamment du fait que les directions d’entreprise refusent dans leur grande majorité de rendre publiques les éléments et données dont elles disposent. Ainsi, comme le révèle Stéphane Ortega dans son enquête sur les contaminations et les morts chez les travailleurs en « deuxième ligne » : « La question du nombre de malades est sensible à La Poste. Alors que la direction expliquait ne pas pouvoir recenser les cas de personnes contaminées par le Covid-19 à cause du respect des données personnelles (RGPD), le syndicat Sud-PTT a découvert un document interne faisant état de 167 cas et 311 agents placés à l’isolement au 25 mars, exclusivement au réseau (guichet), qui compte pour un quart des effectifs du groupe. ».

Les travailleurs de « première ligne » eux aussi sont de plus en plus touchés. Le 31 mars les chiffres annonçaient que 1620 soignants travaillant dans les hôpitaux du réseau parisien sont contaminés. Ce sont également six médecins qui sont décédés sur le territoire national depuis le début de l’épidémie. Des chiffres qui sont à relier au manque de moyens, de masques, et des piètres conditions sanitaires. En effet, plusieurs témoignages de professionnels de la santé expliquent la corrélation entre le manque de protection et le degré plus élevé de contamination de personnels de santé, et particulièrement ceux du « bas de l’échelle » du corps médical comme les infirmiers, les étudiants stagiaires, ou encore les assistants.

Si la règle est l’isolement du personnel à partir du moment où il présente des symptômes, plusieurs éléments nous permettent de questionner ce qui se fait dans la pratique. En effet, plus l’épidémie avance plus les besoins en personnels sont criants, et les entorses aux règles pourraient se multiplier. D’une part, des salariés comme ceux du CHU de Toulouse déplorent le manque de transparence de leur direction sur la réalisation des tests sur les personnels : « La direction du CHU ne répond pas sur le nombre de personnes testées, ni sur comment sont réalisés ces tests ». D’autre part, des témoignages circulent de soignants qui bien que testés positifs auraient été amenés à continuer de travailler. Le dernier en date est celui d’une infirmière dans le Loiret qui bien que testée positif aurait été incitée à continuer sa mission parce qu’elle présentait des symptômes faibles.

Etat des lieux de la prise en charge médicale : une pénurie généralisée

Corrélativement à l’avancée de l’épidémie, la gestion sanitaire a elle aussi évolué. Les plans activés initialement par le gouvernement, et toujours en vigueur, ont été le plan blanc et le plan bleu. Le premier activé le 19 mars est un plan de mobilisation interne dans tous les établissements de santé (publics et privés). Les consultations et hospitalisations non urgentes sont déprogrammées. Le plan bleu activé le 6 mars est, lui, un plan qui concerne les EHPAD. Le principe est le même que dans les hôpitaux : le chef d’établissement doit permettre « la mise en œuvre rapide et cohérente des moyens indispensables pour faire face efficacement à une situation exceptionnelle ». Au début du mois de mars la réserve sanitaire et la réserve civique sont également mobilisées.

Face aux critiques qui se sont élevées très tôt sur le manque de masques et de stocks d’Etat, la politique du gouvernement a évolué au fil des semaines. Le problème est de taille depuis le début : le stock d’Etat comptait 86 millions de masques (majoritairement des masques chirurgicaux) et des médecins ont estimé publiquement que la situation exige 15 millions de masques FFP2 par jour soit 105 millions par semaine sans compter les masques chirurgicaux, et cela simplement pour le personnel soignant. Cela laisse imaginer le nombre faramineux de masques qu’il faudrait si l’on fournissait, comme on le devrait, l’ensemble de la population, travailleuse et confinée. Les prévisions du gouvernement sont bien moindres vu qu’ils prévoient une consommation par les personnels soignants de seulement 24 millions de masques par semaines (sans précisés de quel type de masques). Ainsi, le gouvernement a multiplié depuis les déclarations pour rassurer : le 13 mars le ministère de la santé à annoncé que des masques FFP2, qui étaient au début réservés uniquement au personnel hospitalier, seraient désormais distribués aux professionnels de santé libéraux, le 21 mars a promis l’arrivée progressive de 250 millions de masques et de chercher des alternatives du côté des industriels et des chercheurs. Ces derniers jours, multipliant les grands coups de communication, le gouvernement a annoncé la commande d’1 milliard de masques auprès de la Chine et l’arrivée lundi de 5,5 millions de masques (soit même pas de quoi tenir un jour si l’on s’en tient aux estimations des médecins). Défiants envers le gouvernement, un collectif de 92 personnels de soignants, à l’origine de plaintes contre Édouard Philippe et Agnès Buzyn, a finalement sommé l’Etat de rendre publiques les commandes de tests de dépistage et de masques réalisées depuis décembre. Parallèlement à ces annonces, le gouvernement met en avant depuis hier une future production made in France de masques.

Depuis la mi-mars face à la concentration de l’épidémie dans certaines régions et au manque de lits de réanimation, le gouvernement a médiatisé à la fois l’installation d’hôpitaux militaires, et les transferts de patients via des TGV médicalisés, qui sont des réponses loin d’être au niveau de l’urgence sanitaire. Le 18 mars le premier transfert de patients Covid-19 a pu être réalisé par l’Armée. Au 31 mars, ce sont 288 malades qui ont été transférés dans des établissements d’autres régions notamment en Bretagne et Nouvelle-Aquitaine, mais aussi à l’étranger, en Allemagne, en Suisse et au Luxembourg. Une façon de régler des problèmes structurels liés à des manques de capacité des hôpitaux et qui devraient être résolus par l’achat de nouveaux lits et de matériels.

L’Etat et les médias mettent également en avant ces derniers jours la multiplication des centres « drive » de dépistage. Il en existe désormais à Lisses dans l’Essonne, à Neuilly-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, à Arles, Montpellier, Alès, Nîmes ou encore à Béziers. Les autorités sanitaires développent aussi la prise en charge ambulatoire des patients Covid-19 avec la mise en place de centres qui y sont dédiés.

Pour ce qui est des lits de réanimation, les capacités initiales étaient de 5000 lits de réanimation en France, et elles sont passées à 10 000 lits. L’objectif est d’atteindre les 14 000 lits. Mais cela suffira-t-il quand on sait que certains hôpitaux disent avoir déjà atteints leur capacité maximale ? En outre, qui dit augmentation de la capacité d’accueil dit aussi besoins supplémentaires en termes de respirateurs et de médicaments. Or, la situation actuelle fait état de manques aussi de ce côté-là. Il en va de même pour les respirateurs. C’est ce dont témoigne la directrice du CHU d’Amiens qui n’a plus aucun respirateur de disponibles. Dans le même temps neuf hôpitaux européens, dont l’APHP, ont alerté sur le risque de pénuries de médicaments notamment des « relaxants musculaires », des « sédatifs » et des « médicaments analgésiques », « consommés rapidement et avec un réapprovisionnement insuffisant ou inexistant » en raison de l’afflux de contaminés.

C’est face à cette situation de pénurie généralisée que des associations de soignants, dont les Collectifs Inter-Urgences et Inter-Hôpitaux, ont déposé hier un référé au Conseil d’État et exigé « une réquisition des moyens de production » de médicaments et matériel médical.

L’Etat lui a promis la production made in France de 10 000 respirateurs d’ici mai, pour s’ajouter aux 30 000 respirateurs existants. Une promesse qui à l’image des commandes de masques, apparait comme légère et en deçà des besoins face à l’urgence de la situation.

La dernière pénurie est celle qui concerne le manque de moyens humains. A ce titre, des témoignages récents racontent la mobilisation et la formation dans l’urgence de personnels qui ne sont pas originellement qualifiés pour intervenir dans des services de réanimation : « Plusieurs centaines d’étudiants infirmiers, médecins parfois d’autres services qui n’ont rien à voir avec les actes précis que demande des soins en réanimation sont formés à tour de bras pour venir renforcer les équipes. ». Ces personnels qui se dévouent sont formés sur le tas comme cet étudiant volontaire qui pourra bientôt être appelé pour renforcer les équipes de réanimation et déclare n’avoir « jamais fait ça, mais ça s’apprendra sur le tas, quand on sera à l’hôpital, on verra bien sur le terrain ». Ces derniers jours se multiplient aussi des appels sur la base du volontariat pour que des personnels de régions moins engorgées aillent aider les hôpitaux parisiens.

La situation des étudiants infirmiers est particulièrement préoccupante, comme le reflète les propos de cette étudiante infirmière de 20 ans réquisitionnée au GHR de Mulhouse : « Nous sommes envoyés en service covid, 8 heures par jour parfois sans blouse et sans masque, ce n’est pas normal ». Au manque de protection s’ajoutent les rémunérations très basses. Face à la polémique sur les salaires reversés aux étudiants infirmiers, les régions ont d’ailleurs été obligées d’augmenter les salaires. Un arrêté a en effet été publié ce 1er avril fixant les rémunérations des personnels réquisitionnés dont les étudiants infirmiers.

« Nous avançons vers de la médecine de guerre »

Dans un podcast, publié sur Cheek Magazine, une infirmière exerçant depuis à peine un an raconte son quotidien dans un hôpital parisien et comment elle a dû le 19 mars en 24 heures former une équipe de soignants à la réanimation : « personne ne peut apprendre tout cela en si peu de temps, on a beau avoir le même diplôme tous les infirmiers se différencient par leurs expériences professionnelles. ». Elle avertit, il y a plus de 10 jours maintenant : « Sachez juste que le nombre d’infirmiers expérimentés en réanimation n’est pas extensible à l’infini, le nombre de patients augmente, le nombre de soignants non. D’ici quelques jours les prochains patients admis dans ces services ne le seront pas dans des conditions optimales, ils seront pris en charge par des infirmiers stressés en manque de compétences spécifiques. »

La situation s’accélère et le 25 mars elle dresse un constat alarmant : « le rythme est désormais intense. On a le temps de rien. Pour laver un patient on doit être au moins quatre mais on ne trouve personne pour nous aider. Aujourd’hui faute de personnels j’ai laissé mon patient baigner dans ses selles pendant 4 heures parce que je n’ai trouvé personne pour m’aider. ». Elle ajoute le 27 mars : « nous avançons vers de la médecine de guerre. Les effectifs se réduisent et ils diminueront encore. La charge de travail est trop importante pour faire les choses correctement. Nous sauvons les patients, certains en tout cas, mais on ne les soigne plus, en tout cas pas comme d’habitude (…) ».

A l’écoute de ses mots il est facile d’imaginer la situation cette semaine dans les hôpitaux surchargés en plein pic de l’épidémie. Alors que les personnels de santé ne font que tirer la sonnette d’alarme, aucun réel plan d’urgence n’a été mis en place et les aberrations subsistent. Celle la plus importante est sûrement le maintien de l’ouverture de milliers d’entreprises dont les activités ne sont pas essentielles et qui conduisent des millions de salariés à risquer de s’exposer au virus et à contaminer ensuite le reste de la population. Des entreprises qui pourraient par exemple rendre disponibles leurs stocks de masques pour les personnels soignants en danger et en souffrance comme cette infirmière et des milliers d’autres. Pour trouver une explication à cette aberration il suffit de lire ses propos recueillis par Le Parisien d’un haut responsable du pouvoir : « il ne faut pas se leurrer, la priorité n’était pas100% sanitaires (…), il fallait rassurer les milieux économiques et financiers. ».

Pour appuyer celles et ceux qui se battent pour la fermeture de leur entreprise, non essentielle, rejoins la grande campagne pour imposer le #StopProductionNonEssentielle parmi les principales tendances sur Twitter et les autres réseaux sociaux. Cette action massive aura lieu le jeudi 2 avril à 18h : chaque personne compte !




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