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Politique

Deuxième vague : à Marseille, la colère des hospitaliers

Alors que ce lundi marque le début des mesures de fermeture, pour au moins 15 jours, des bars et restaurants de Marseille, la situation sanitaire se dégrade. Les mesures restrictives annoncées en grande pompe par le ministre la santé ne viennent en rien en aide à des hôpitaux marseillais au cœur de la tourmente de la deuxième vague de l’épidémie de Covid-19 sans personnels et sans lits pour y faire face, suscitant la colère des personnels hospitaliers.

lundi 28 septembre

Crédits photos : CHRISTOPHE SIMON / AFP

L’AP-HM ( Assistance publique – Hôpitaux de Marseille) est proche de la saturation : une tribune publiée dans La Provence ce lundi 28 septembre et signée par 19 chefs de service de l’AP-HM alerte sur la situation extrêmement préoccupante des établissements de santé locaux, avec la multiplication des cas de contamination et des patients en réanimation.

L’augmentation est lente mais constante, c’est ce que soulignent ces médecins, pointant une « courbe d’occupation des lits ascendante depuis plus de 5 semaine ». Avec surtout, on le voit, des services de réanimation qui n’en finissent pas de se remplir, dangereusement. On passe aujourd’hui à 177 patients Covid 19 hospitalisés, dont 50 en réanimation sur les 90 lits de réanimation de l’AP-HM, contre 135 patients le 15 septembre dernier, dont 29 en réanimation.

Une tribune qui se veut aussi être une réponse aux propos du professeur Didier Raoult qui, dans une lettre adressée jeudi dernier à la commission médicale de l’AP-HM accusait ses collègues d’être trop « alarmistes » et leur imputait une part de responsabilités dans les nouvelles mesures sanitaires répressives du gouvernement.

Plus encore que les chiffres mis en avant par ces chefs de service, c’est la situation concrète des hôpitaux marseillais à l’heure actuelle qui est préoccupante : entre personnels débordés à cause du manque de moyens, saturation des services d’hospitalisation et de réanimation et manque de lits, délabrement des locaux.

Pluie, grève et ras-le-bol

Ce lundi matin, à 10h30, des personnels de santé se sont rassemblés devant les bureaux de la direction de l’AP-HM, situé à La Timone, à l’appel de la CGT.
Ce qui ressort, c’est la situation alarmante dans la prise en charge des patients et la colère des hospitaliers face au manque de moyen.

Ironie du sort, il se trouve que l’Hôpital de la Timone, le plus grand de Marseille, est aussi celui à l’intérieur duquel il a plu à la suite des orages qui ont touché la région. Une vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux, postée le 22 septembre dernier , où l’on voit des trombes d’eau qui s’écoulent au 16ème étage de l’hôpital marseillais. Des faux plafonds effondrés et une inondation, révélateurs de l’état critique dans lequel se retrouve aujourd’hui l’hôpital public.

Derrière les mesures répressives du gouvernement annoncées en grande pompe, ce sont les attentes urgentes des hôpitaux qui n’ont pas été satisfaites.

Des agents épuisés et en sous effectifs, des personnels que l’on a fait venir lors de la première vague, trop nombreux à ne pas avoir bénéficié de la prime Covid. Un « monde d’après pas mieux que le monde d’avant » a dénoncé Guillaume Allegrin, infirmier et secrétaire général CGT des hôpitaux sud. Ajoutant qu’à cause du manque de moyen et de personnels les services étaient déjà chaque année « saturés par des épidémies prévisibles » comme celle de la grippe. Pire, à cause d’élections professionnelles annulées, les instances représentatives ne se réunissent pas, dont les CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) : un comble au vu de la situation sanitaire et de l’exposition en première ligne face à l’épidémie des travailleurs de la santé.

Un manque cruel de personnel et notamment d’infirmières en réanimation qui s’est illustrée, la semaine du 17 septembre, par un appel à l’aide en forme de campagne de communication lancé par les hôpitaux marseillais pour demander des renforts de personnels. Face au surplus d’activité entraîné par la deuxième vague de Covid-19, l’AP-HM a ainsi annoncé chercher à recruter 200 infirmières. Une situation qui n’est autre que le résultat de plusieurs années de casse de l’hôpital sous forme de cure d’austérité. À Marseille comme dans tous les hôpitaux publics du pays, ce sont les économies et la « rationalisation » dans tous les services qui priment depuis des années. Ainsi, les fermetures de lits et les suppressions de postes, dont ceux de soignants se sont additionnés.

Affronter la deuxième vague dans un contexte catastrophique

C’est sur ce champ de ruines que les personnels de santé marseillais se retrouvent à devoir affronter la deuxième vague de l’épidémie de Covid-19. Avec toujours moins, il faut gérer les flux de patients, covid et non-covid, jongler entre les lits et trouver de la place là où il n’y en a pas.

« Ce matin je vais me rendre dans mon hôpital : on a 5 patients qui vont relever d’une réanimation post-opératoire, qui attendent d’être opérés. On va être en négociation avec les réanimateurs parce qu’on va leur demander s’ils ont cinq lits pour réceptionner nos opérés. » explique ainsi Jean-Luc Jouve, chef de service d’orthopédie pédiatrique à La Timone et signataire de la tribune.

À l’heure où Marseille est touchée de plein fouet par la deuxième vague de l’épidémie, les hôpitaux arrivent à saturation et les personnels de santé s’épuisent. La situation sanitaire locale, et en particulier celle des quartiers nord, est particulièrement tendue. À l’hôpital Laveran, 85 % des patients en sont issus, avec un manque de place qui se fait de plus en plus criant : vendredi dernier (25 septembre) sur les dix lits du service de réanimation, neuf étaient occupés dont sept par des patients atteints du Covid. En l’absence de confinement, il faut aussi continuer à faire tourner le reste des activités. Un cas révélateur de la situation dans la ville et où affluent des patients des quartiers populaires en première ligne face à l’épidémie.

Même situation pour l’hôpital Nord de l’AP-HM : infirmière en réanimation à l’hôpital Nord, Sabine Valéra témoigne auprès de 20 minutes : « Tout le week-end, on n’a fait que remplir. On a aujourd’hui une unité pleine et on a dû en ouvrir une autre. Et comme on manque de personnel médical et paramédical, on se le partage avec un autre service. ». Des services qui se remplissent, encore et encore, sans personnels pour le prendre en charge.

Fausses solutions et vraie saturation

Des mesures restrictives en guise de politique et toujours pas de moyens pour l’hôpital public : s’il y a des raisons d’être alarmistes à Marseille, c’est donc bien à cause du manque de place et de personnels dans les hôpitaux. Tandis que la ville passe en zone « d’alerte maximale », le très grand nombre de restrictions telles que la fermeture totale des bars et restaurants et des établissements accueillant du public est l’expression de l’impasse de la stratégie sanitaire gouvernementale. Pendant que ces mesures sont appliquées, la situation dans les hôpitaux n’a pas changé, elle s’est même aggravée.

La visite du ministre de la santé Olivier Véran au service de réanimation de La Timone illustre bien cette politique. Le ministre y a fait le point sur la situation à Marseille, s’adressant au directeur et à la presse mais évitant soigneusement le personnel hospitalier qui l’accueillait au cris de « à l’hôpital y a du travail à l’extérieur y a des chômeurs »

Derrière les belles promesses de 17 millions d’euros annoncés pour les hôpitaux marseillais, on retrouve un gouvernement sourd aux revendications des travailleurs et au chevet du patronat. Rappelons que le plan d’urgence du gouvernement au début de la crise sanitaire consistait à débloquer 43 milliards d’euros d’aide à l’économie et seulement deux milliards pour la santé, révélant bien son sens des priorité

Quant au « Segur de la santé » et ses 6 milliards d’investissement promis en juillet dernier pour le secteur de la santé, il n’apporte aucune réponse au cruel manque de moyens des établissements de santé. Alors que cela fait plusieurs années que le personnel hospitalier se bat contre la logique de rentabilité de l’hôpital public, réclame des embauches et des ouvertures de lits, revalorisation des salaires : de tout cela, pas le moindre signe, et un plan qui a même été l’occasion d’avancer des mesures antisociales d’assouplissement de la durée du travail et du statut de personnel hospitalier.

Dans les zones « rouge écarlate », à Marseille et en Guadeloupe, c’est en réalité le besoin urgent de moyens humains et matériels qui se fait aujourd’hui sentir – des besoins partagés par tout l’hôpital en France. Pour faire face à la deuxième vague de l’épidémie, l’ouverture de nouveaux lits, la réelle revalorisation de tous les salaires et les contrats pour les travailleurs et les travailleuses de la santé sont le minimum nécessaire.

Il y a des raisons d’être alarmistes lorsque les services publics de la santé sont soumis à une logique de rentabilité et d’économies à tout prix, là où ils devraient bénéficier de financement à la hauteur des besoins de la population. Plus que jamais, la crise sanitaire met en lumière, à Marseille comme ailleurs, la nécessité de se battre pour un système de santé gratuit et universel, au service de la population et sous contrôle des travailleurs.




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