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Covid-19 et crise politique : le déni de Bolsonaro menace la vie de millions de brésiliens

Englué dans une profonde crise politique, le Brésil est aujourd'hui, avec les Etats-Unis, l'un des principaux pays touchés par la pandémie de Covid19. Pourtant, Bolsonaro maintien sa ligne de déni de la réalité épidémique au détriment de la vie de millions de brésiliens.

mardi 19 mai

Crédits photo : AFP / EVARISTO SA

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro n’a pas ménagé ses efforts pour nier la réalité de la pandémie de Covid19. De la qualification d’une « grippette » à l’affirmation que le Coronavirus n’était qu’un complot « communiste » en passant par le soutien affiché aux manifestations d’extrême droite anti-confinement, Bolsonaro se retrouve aujourd’hui isolé et dans l’impasse.
 

Crise politique : Isolé, Bolsonaro joue la carte de la fuite en avant

 
En effet, le Brésil est englué dans une crise politique profonde, et le président lui même est menacé. La semaine dernière c’est son nouvel ministre de la santé, le bolsonariste Nelson Teich, qui a quitté son poste, moins d’un mois après avoir été nommé. La gestion catastrophique de la crise est en train d’ouvrir une situation intenable même pour les plus bolsonaristes du gouvernement.
 
Comme le souligne un article paru sur Courriers International ce 15 mai, « en poussant le ministre de la Justice Sérgio Moro à la démission [le 24 avril], Jair Bolsonaro vient de tourner le dos à la moitié de ses soutiens politiques, de fournir au Congrès des munitions qu’il pourra utiliser contre lui pour la procédure d’impeachment qui semble de plus en plus probable et, par-dessus le marché, de renforcer Moro lui-même, son plus redoutable adversaire à la prochaine présidentielle ». Et de poursuivre : « Bolsonaro ne s’est pas seulement créé un nouvel adversaire électoral, il en a fait un ennemi. Un ennemi convaincu qui, quand il en a besoin, est maître dans l’art de recueillir des preuves. L’ingérence de Bolsonaro dans le travail de la police fédérale, si elle est avérée, est un délit sur lequel le Congrès sera dans l’obligation d’enquêter. S’il veut y échapper, le président va devoir distribuer les faveurs à ses nouveaux vieux amis, des gens condamnés et emprisonnés dans l’affaire du mensalão [un scandale de corruption de parlementaires, révélé en 2005]. Le président n’a plus qu’une seule échappatoire, celle qu’il appelle lui-même la politique de la patifaria – la fripouillerie ».
 
Bien sur, et comme nous l’expliquions sur Révolution Permanente le 27 avril dernier, Moro n’est évidemment pas une alternative à Bolosonaro et l’armée se retrouve plus que jamais l’arbitre de la situation. Pour l’heure, cet acteur central de la vie politique brésilienne, qui a vu son poids décuplé avec l’élection de Bolsonaro qui est lui même issue du giron de cette institution, se contente de chercher à canaliser les sorties les plus extrême du président brésilien. Lors d’un débat organisé par le journal Valor Econômico, l’ex-président Fernado Henrique Cardoso a toutefois directement mis en garde Bolsonaro : « Le désordre ne peut pas durer très longtemps. Il y a un moment où quelqu’un doit rétablir l’ordre. Les militaires tolèrent la situation jusqu’au moment où il n’y a plus de solution ».
 
Isolé et sous la menace chaque jour plus persistante d’un impeachment, Bolsonaro joue la carte de la fuite en avant. Non seulement le président brésilien a annoncé qu’il ne respecterait pas la décision des juges dans l’enquête concernant la police fédérale, mais il poursuit sur sa ligne de négation de l’importance du Coronavirus, et ce alors que le bilan au Brésil est déjà de 254 220 personnes infectées et de 16 792 morts. Et la tendance est exponentielle. Dans ce contexte, le pari de Bolsonaro, pour qui un retour en arrière sur ses déclarations serait un suicide politique, vise à consolider sa base électorale estimée aux alentours de 25% et espérer que ses opposants soient majoritairement perçus par la population comme les principaux responsables du désastres sanitaires.
 

Des millions de vies en danger

 
Au début du mois de mai, Bolsonaro, alors interrogé par des journalistes sur la montée en flèche du nombre de cas et de morts du Covid19 s’était alors montré particulièrement cinglant. « Et alors ? Que voulez-vous que je fasse ? » avait alors rétorqué le président brésilien. Une réaction qui traduit bien le mépris total de Bolsonaro sur la question des dangers sanitaires qui guette la population brésilienne, en particulier des franges les plus pauvres.
 
Dans un article paru sur Mediapart ce 19 mai, Jean Mathieu Alberti détaille les conséquences de ce déni de réalité du président brésilien, focalisant et mettant en lumière la situation dans le cône nord est du pays, concentrant 57 millions de la population, dans une très grande majorité des franges les plus pauvres, et totalement abandonnées à leur sort.
 
Pire, le discours totalement irresponsable de Bolsonaro alimente la confusion, ce qui engendre le fait que les fameux gestes barrières ne sont absolument pas respectés dans l’ensemble du pays, et ce malgré les appels répétés de médecins. A Brasilia, une manifestation d’infirmières rendant hommage aux morts de l’hôpital et réclamant plus de moyens a été réprimée par de véritables proto-milices d’extrême droite, qui ont reçu plus tard les félicitations de Bolsonaro lui-même.
 
Cependant, ce serait complètement faux de déduire de tout cela que Bolsonaro serait simplement une sorte de « lunatique » ayant réussi à prendre la tête du pays et vivant dans le déni. En réalité, sa politique vis-à-vis de la pandémie qui tue des milliers de personnes dans le pays répond à des impératifs économiques, au besoin de maintenir l’économie en marche. Comme on peut le lire dans un article récent de Geopolitical Futures : « Bolsonaro est réticent à limiter l’activité économique car l’économie brésilienne est faible et ne peut se permettre une nouvelle crise économique. Le Brésil ne s’est pas encore remis de sa récession de deux ans, de 2015 à 2016. Au cours de cette période, son PIB s’est contracté de près de 7 %. Au cours des trois années suivantes, l’économie a essentiellement stagné, enregistrant une croissance annuelle d’environ 1 % seulement. Avant la récession, en 2014, le Brésil avait dépassé le Royaume-Uni pour devenir la septième économie du monde, avec un PIB de 2 400 milliards de dollars. Aujourd’hui, l’économie occupe la neuvième place au niveau mondial, avec un PIB de 1 8900 milliards de dollars. Le taux de chômage était de 6,8 % en 2014, avant de doubler pour atteindre 13,7 % au début de 2017. Aujourd’hui, le taux de chômage a été ramené à 11,6 %, bien que la qualité des emplois créés soit faible, tout comme les rémunérations ».
 
Dans ce contexte mortifère et où l’alternative politique se retrouve incarnée par des solutions – Moro ou les militaires – tout autant réactionnaires que Bolsonaro lui même, et avec une crise économique à l’horizon, il est évident que tout issu progressiste ne peut émaner que de la lutte des travailleurs, des classes populaires et de la jeunesse. Comme nous le disions le 27 avril dernier, « face à un régime qui, à travers les différentes manipulations et le renforcement du pouvoir arbitraire d’institutions non élues, a complètement dévalué la valeur de la participation même minimale de la population à la vie politique, le mouvement ouvrier doit tout remettre en cause. En ce sens, l’exigence d’une Assemblée Constituante libre et qui puisse décider sur toutes les questions pressantes pour les classes populaires et les travailleurs, et la seule garantie pour tordre le bras à l’avancée autoritaire et antidémocratique des différents secteurs des classes dominantes. Non seulement Bolsonaro doit partir mais aussi les militaires et les politiciens réactionnaires de l’opposition ».




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