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Crise Russie-Ukraine. Quid de l’agressivité de l’OTAN ?

Un certain récit unilatéral présente actuellement la crise à la frontière ukrainienne comme une escalade purement russe. Or, il s’agit là d’une lecture intéressée qui occulte l’agressivité de l’OTAN depuis plusieurs décennies dans la région.

vendredi 28 janvier

Les semaines précédentes nous avons analysé la crise à la frontière ukrainienne, en mettant notamment l’accent sur les objectifs, les contradictions et les limites de la politique russe. Cependant, pour avoir une vision plus complète de la situation il nous faut analyser également la politique dans la région des puissances impérialistes regroupées notamment au sein de l’OTAN. Une politique qui, contrairement à ce que l’on peut lire dans la presse occidentale, n’a rien de « pacifique » mais qui relève d’une posture agressive à l’égard de la Russie, spécialement après la chute de l’Union Soviétique.

En effet, il est très partiel et unilatéral d’affirmer qu’on assiste à une « escalade russe » dans la partie est du continent. Même si la Russie est vraisemblablement en train d’amasser plusieurs dizaines de troupes tout au long de sa frontière avec l’Ukraine -mais aussi en Biélorussie- les origines de cette situation se trouvent dans la politique d’encerclement de l’OTAN vis-à-vis de la Russie.

L’OTAN et sa stratégie d’encerclement de la Russie

Après la chute de l’URSS, l’OTAN -cette organisation militaire regroupant les principales puissances impérialistes au cours de la « Guerre Froide »- a décidé d’entamer son élargissement vers l’Est du continent européen, notamment dans les pays de l’ex Union Soviétique et du « glacis » soviétique. Cette politique a commencé au milieu des années 1990 quand la Russie se trouvait écrasée, traversée par profondes crises sociales et économiques provoquées par la brutale restauration du capitalisme. Autrement dit, la politique d’expansion de l’OTAN n’avait nullement un objectif défensif, comme le proclamaient alors les dirigeants de l’organisation atlantiste.

Tout au long des années 1990 et 2000 l’OTAN a accéléré ses tractations pour l’intégration de différents pays de l’ancien « glacis ». Ainsi en 1999 la Hongrie, la Tchéquie et la Pologne étaient intégrées ; en 2004 c’est le tour notamment des pays baltes, à la frontière nord-ouest de la Russie, mais aussi de la Roumanie et de la Bulgarie, pays du bassin de la Mer Noire comme la Turquie, membre depuis 1952. Ainsi l’OTAN est passé des 12 membres fondateurs en 1949 à 30 actuellement, dont une grande partie d’ex Etats dits « socialistes ». Cet élargissement a été en outre accompagné de l’installation de bases militaires et de dispositifs militaires comme des batteries de défense anti-missiles. En 2016 par exemple quatre groupements tactiques ont été déployés en Lituanie, Lettonie, Estonie et en Pologne regroupant un peu plus de 4500 soldats de différents pays.

Mais l’évènement qui a vraiment marqué un tournant pour la Russie a été le sommet de Bucarest en 2008. Dans celui-ci l’OTAN a ouvert la porte à une éventuelle intégration de la Géorgie et de l’Ukraine. Pour Moscou il s’agissait de la confirmation de la politique d’encerclement des puissances occidentales à son égard. Ce n’est pas un hasard que lors du mouvement Maïdan en 2014 en Ukraine, la Russie ait décidé très rapidement d’occuper et d’annexer la Crimée, où sa flotte de la Mer Noire stationne. Le cauchemar des dirigeants russes était de voir débarquer dans la péninsule des forces de l’OTAN.

La Russie ne peut pas tolérer une Ukraine hostile et alliée de l’OTAN

Aujourd’hui cette politique d’encerclement de la Russie, qui continue à être démentie officiellement par l’OTAN, prend encore un autre sens. En effet, depuis que les Etats-Unis ont mis fin -d’une façon désastreuse- à leur occupation en Afghanistan et se concentrent sur la zone indopacifique pour « contenir » la poussée chinoise, les risques de conflits ont augmenté. Et dans cette nouvelle configuration internationale la Chine et la Russie sont considérées par Washington comme les principaux dangers pour sa prospérité et sa sécurité. De ce point de vue les dirigeants russes considèrent que l’hostilité des Etats-Unis à leur égard ne va faire que s’accentuer, quel que soit le président et gouvernement au pouvoir.

Dans ce contexte, une Ukraine hostile devient encore plus dangereuse pour la Russie qu’auparavant. En effet, l’Ukraine et la Biélorussie sont fondamentales pour la sécurité russe, notamment en cas d’agression venue de l’Ouest. La perte d’influence sur l’Ukraine à partir de 2014 a été l’un des échecs les plus importants de la politique extérieure du Kremlin ces dernières décennies. Poutine a tenté depuis d’avoir une politique « conciliante » vis-à-vis du gouvernement de Volodymyr Zelensky. Mais ces tentatives ont échoué et désormais Moscou considère que l’Ukraine restera un Etat hostile sur le long terme. A moins d’agir vite…

Mais tout cela ne relève pas d’une impression ou d’une sorte de « paranoïa » de dirigeants russes. Même si tout semble indiquer que l’OTAN n’a aucun plan d’intégration de l’Ukraine (ou de la Géorgie) à court terme, elle a multiplié les accords de coopération, de formation et d’assistance militaire (financière et d’équipements) avec Kiev. En effet, même si l’Ukraine n’intègre pas directement l’alliance, elle pourrait développer des formes différentes de coopération et de partenariat avec les armées impérialistes.

L’ancien officier de la Marine nord-américaine et spécialiste des questions militaires russes Rob Lee analysant la politique militaire russe actuelle vis-à-vis de l’Ukraine mentionne plusieurs accords entre Kiev et des puissances comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Ainsi, « si l’un des objectifs de la Russie lors de la concentration de troupes à la frontière ukrainienne du printemps était de dissuader l’OTAN de continuer à soutenir l’Ukraine, les événements de l’été et de l’automne ont démontré son échec. Une semaine après le sommet de juin 2021 entre les présidents Joe Biden et Vladimir Poutine, le Royaume-Uni a envoyé la frégate HMS Defense dans les eaux territoriales de Crimée, ce qui a rendu les responsables russes furieux. Un navire des garde-côtes russes a tiré des coups de semonce derrière la frégate britannique (...) La veille de l’incident, le Royaume-Uni a signé un protocole d’application sur un contrat d’armement naval avec Kiev. Il s’agit d’un accord final de 1,7 milliard de livres avec Kiev pour la production conjointe de bateaux lance-missiles, ainsi que de chasseurs de mines et d’autres armes navales. Dans le même temps, les États-Unis ont fourni un équipement supplémentaire d’une valeur de 60 millions de dollars, autorisé par l’administration Biden en août, ainsi que des missiles guidés antichars Javelin supplémentaires. Les États-Unis ont également signé un cadre de défense stratégique et une charte de partenariat stratégique avec l’Ukraine ». A cela il faut ajouter les 200 millions de dollars d’aide militaire que l’administration Biden a déboursé à l’Ukraine en décembre dernier.

Les raisons de l’agressivité impérialiste contre la Russie

Les Etats impérialistes depuis le début du processus de restauration du capitalisme dans l’ex Union Soviétique ont tenté de soumettre la Russie à leurs intérêts, une politique qui essayait d’imposer une humiliation complète au pays en le transformant en une sorte de grande semi-colonie des occidentaux. La brutalité des privatisations et de la chute du niveau de vie des travailleurs russes s’explique également par une volonté de rendre « irréversible » la restauration du capitalisme. Et dans cette « mission » les impérialistes ont évidemment trouvé des alliés de taille au sein de la bureaucratie stalinienne qui dirigeait l’URSS et qui aspirait à devenir une nouvelle classe bourgeoise.

L’arrivée au pouvoir en 2000 de Poutine a mis un frein partiel à la débâcle russe, sans que celui-ci ait véritablement arrêté la dynamique de privatisation de l’économie, sans inverser le déclin global du pays mais en réussissant au mieux à le gérer. Cependant, Poutine a réussi à donner un nouveau rôle à l’Etat dans le processus de privatisation et d’appropriation par un cercle d’oligarques des richesses nationales, tout en reprenant le contrôle de certaines entreprises stratégiques dans le secteur des hydrocarbures. Parallèlement cela a mis des limites aux tentatives des impérialistes d’écraser la Russie et de la semi-coloniser. Ce n’est pas un hasard que l’accélération d’élargissement vers l’Est de l’OTAN se produise à cette même époque.

Aujourd’hui ce projet de semi-colonisation de la Russie semble un peu fantaisiste. Cependant, dans la nouvelle configuration internationale les différentes puissances impérialistes ont d’autres raisons d’encercler la Russie. L’une est d’éviter que la Russie et la Chine forment une alliance défensive face à l’agressivité des Etats-Unis et leurs alliés. Même si l’hostilité occidentale pousse les deux Etats précisément à chercher à agir de concert, certains politiciens à Washington espèrent trouver des voies pour convaincre ou contraindre la Russie à rester « neutre » ou même à collaborer avec eux dans leur offensive antichinoise. Mais les Etats-Unis avec leur politique tentent d’éviter également que la Russie se rapproche de certaines puissances européennes.

Des brèches entre les puissances impérialistes

S’il existe des intérêts communs entre les différentes puissances impérialistes sur la politique à l’égard de la Russie, il y a des divergences importantes aussi. En effet, quand on vient à parler des actions concrètes à mettre en place contre la Russie, les Etats-Unis et des Etats de l’Est européen, sont prêts à prendre des mesures dures contre Moscou. Mais ce n’est pas le cas de la France, ni de l’Allemagne. Ces deux Etats tout en soutenant la politique hostile et agressive contre la Russie, voudraient trouver un terrain d’entente avec elle et ainsi éviter de devoir prendre des sanctions économiques qui affectent le marché commun européen.

En effet, à la différence des Etats-Unis, l’Union Européenne possède des liens commerciaux très étroits avec la Russie. Non seulement la plupart du gaz européen vient de Russie mais l’UE importe depuis la Russie des produits comme l’aluminium, le nickel, l’acier ou des fertilisants. En outre, d’importantes multinationales européennes ont des intérêts en Russie, ce qui fait des sanctions économiques drastiques une menace pour leurs profits. Et cela sans mentionner les conséquences politiques et sociales pour l’UE d’un conflit en Ukraine.

Cela conduit les dirigeants européens à adopter des positions partiellement contradictoires avec la politique nord-américaine. Ainsi, Macron déclarait la semaine dernière que l’UE devait avoir son propre canal de négociation avec la Russie, tentant de faire revivre le format de Normandie (négociations entre la Russie, la France, l’Allemagne et l’Ukraine). L’Allemagne pour sa part refuse toujours d’exporter des armes vers l’Ukraine ainsi que de lier cette crise à la question du pipeline Nord Stream 2 qui permettra d’exporter du gaz russe directement vers l’Allemagne sans passer par l’Ukraine. Cette situation crée des divisions au sein de l’Union Européenne et irrite les dirigeants ukrainiens.

La semaine dernière vraisemblablement pour faire baisser les tensions au sein de l’alliance, Emmanuel Macron a cependant déclaré que la France était prête à envoyer davantage de troupes en Roumanie si l’OTAN le décidait ainsi.

A bas l’OTAN ! Non à la guerre ! Contre l’oppression russe ! Pour une Ukraine indépendante, ouvrière et socialiste !

C’est donc dans ce contexte qu’il faut comprendre les frictions, les menaces de guerre, la « diplomatie armée » et les tentatives d’arrangements. Et comme on voit on est loin de l’image présentée par les médias dominants où l’escalade serait seulement du fait de la Russie. En réalité le principal responsable de la menace de conflit est avant tout l’OTAN : cette alliance militaire impérialiste et réactionnaire qui utilise sa force collective pour contraindre les différents Etats à travers le monde à se plier à ses intérêts géopolitiques et économiques.

C’est en ce sens que pour dire « Non à la guerre ! » il nous faut commencer par exiger la dissolution de l’OTAN ainsi que la fermeture de toutes ses bases, le démantèlement de équipements militaires comme les batteries anti-missiles et le retrait des troupes dispersées dans la région et dans le monde. Cette demande doit venir avant tout du mouvement ouvrier des pays impérialistes qui font partie de l’alliance.

Cela ne signifie aucunement un quelconque soutien à la Russie de Poutine. La politique du Kremlin est totalement réactionnaire et elle vise, dans ce cas précis, à exercer une forme d’oppression nationale sur l’Ukraine, et en même temps à éviter toute contagion des mobilisations qui secouent les régimes autocratiques des républiques de l’URSS comme on a pu le voir récemment au Kazakhstan et en Biélorussie. La classe ouvrière russe et ukrainienne doit s’opposer à la politique nationaliste russe mais aussi au nationalisme réactionnaire ukrainien. Ces tendances politiques sont des ennemis du peuple travailleur et des opprimés des deux côtés de la frontière.

Une véritable indépendance de l’Ukraine ne peut avoir lieu que dans le cadre d’une Ukraine ouvrière et socialiste, où l’ensemble des groupes ethniques puissent vivre en paix et où leurs droits nationaux puissent être garantis. La lutte pour une telle perspective assurerait également une relation fraternelle entre les peuples russe et ukrainien mobilisés contre leurs classes dominantes respectives, responsables du désastre social, politique et économique de la restauration du capitalisme.



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