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La santé n’a pas de prix

Crise dans la santé : chronologie d’un démantèlement du service public

Les services de santé connaissent depuis plusieurs dizaines d’années un véritable démantèlement, sur la voie de la privatisation comme d’autres services publics. La Poste ou encore la SNCF en sont les parfaits exemples. Il s’agit là d’une stratégie de « pourrissement » où les gouvernements successifs font croire que les services se dégradent par une mauvaise organisation et une rentabilité insuffisante, alors qu’il s’agit simplement d’un manque à gagner pour les capitalistes en quête de nouveaux marchés à conquérir. Ce que vit aujourd’hui le monde de la santé n’est en fait que la résultante de causes bien plus profondes.

vendredi 15 mai

Crédits : Alain JOCARD / AFP / POOL

Depuis 2015 les appels au secours se sont multipliés à travers les services et les fonctions. Ainsi, infirmiers, aides-soignants, médecins ou encore brancardiers sont des exemples parmi tant d’autres ayant sonné le signal d’alarme afin de prévenir sur les conséquences d’économies faites dans la Santé. C’est donc dans le mouvement « Nuit debout » que s’est créé le collectif « Hôpital debout ». Ensuite en 2018 le hashtag #BalanceTonHosto fut lancé sur Twitter et ce sont alors des milliers d’agents hospitaliers mais aussi des personnels en EHPAD qui se sont exprimés afin d’exposer leurs conditions de travail et celles de leurs patients. Tout ceci permit un embryon d’organisation interprofessionnelle des différents secteurs dans la même lutte. Ces conditions de travail imposés aux hospitaliers entraînent souvent des burn-out, des suicides, etc. En effet le nombre d’arrêts maladie vient corroborer ces éléments : en moyenne un hospitalier est arrêté 24 jours par an, tous secteurs confondus.

Dans les 3000 établissements de santé que compte aujourd’hui la France, près de la moitié se trouvent être des hôpitaux publics, le reste étant des établissements privés. Ils rencontrent tous des besoins matériels et humains criants, nombreux sont les patients attendant sur un brancard faute d’avoir un lit et de nouveaux postes sont créés comme les infirmiers dits « de couloirs ». A cela s’ajoute l’expansion du « tout ambulatoire » où les patients doivent rester le moins longtemps hospitalisés, c’est une des façons productives de faire du soin avec le moins de frais possibles. Des chiffres le démontrent, alors que les lits d’hospitalisation ont connu une suppression de 13% de leur effectif total, les lits ambulatoires ont augmenté quant à eux de 53% au cours des années 2000. En même temps, en 20 ans le nombre d’entrées aux urgences se sont vues multipliées par deux, passant de 10 à 20 millions. Cette augmentation est provoquée par les déserts médicaux et amènent les patients à s’orienter vers les hôpitaux. Cette inégalité géographique des soins et la surpopulation dans les hôpitaux pourraient se résoudre grâce à la création de centres de santé publics avec une diversité des soins grâce à l’implantation d’infirmiers, de médecins et de kinésithérapeute par exemple. Pourtant l’activité a augmenté de 11% alors que le nombre d’agents s’est vu croître que de 4%.

La tarification à l’activité permet aux gestionnaires de déterminer quel service fait le plus d’activité, donc quel est le plus rentable. A partir de ces données, certains services traitant des patients polypathologiques et complexes à soigner se retrouvent avec un budget plus faible que les services en ambulatoire par exemple. Ainsi 1,4 milliards d’euros d’économie ont ainsi été prodigués juste pour l’année 2018.

De nombreuses réformes, ont été effectuées par les différents gouvernements qui se sont succédés, n’apportant bien entendu aucune réponse qui aurait permis le redressement du service public. Le plan Juppé en 1995, le « Plan hôpital 2007 » de Chirac en 2003, la loi Sarkozy « Hôpital, Patients, Santé, Territoires » autrement nommé « HPST » en 2007, ou encore le non moins mensonger « Pacte de confiance pour l’hôpital public » en 2012. Emmanuel Macron quant à lui parachève sa démolition. Une politique menée de force par un encadrement carriériste et complice des directions d’hôpitaux, n’hésitant pas pour cela à avoir recours au harcèlement, ou tout du moins à exercer une pression énorme sur leurs agents. Oeuvrant, par la même occasion, à la privatisation qui se propage telle une gangrène au sein des établissements publics. De plus la sécurité sociale s’est désengagée du financement des soins courants qu’elle prend désormais en charge à hauteur de 50% contre 90% pour les soins hospitaliers.

La crise du Covid-19 et les perspectives à venir

La crise sanitaire a aussi pu mettre en exergue les contradictions du système capitaliste, venant ainsi accentuer les tensions économiques et géopolitiques. C’est ainsi que l’on a pu voir les solutions réactionnaires se propager au fur et à mesure que la maladie s’étendait à travers les continents, les mesures de confinement et la fermeture des frontières. Néanmoins aucune d’entre elles n’a pu apporter de réelles solutions. Pire, la peur des marchés financiers que cette pandémie provoque amène inévitablement à une récession économique qui s’annonce déjà historique. Les délocalisations économiques vers la Chine ces 20 dernières années ont exposé bon nombre de pays face aux difficultés économiques que peut rencontrer « l’Empire du Milieu ». Les partenaires économiques privilégiés ont connu ainsi de lourdes conséquences dûes à l’interdépendance de la production. Cela a notamment été le cas en Corée du Sud, où Hyundai Motor a suspendu sa production sur l’une de ses principales chaînes de montages à Ulsan, étant dans l’incapacité de se procurer des pièces provenant de Chine. La deuxième compagnie aérienne sud-coréenne a imposé de fait à ses 10 500 employés 10 jours de congés sans solde de manière échelonnée. Et cela fut la norme dans de nombreuses entreprises. Ces difficultés rencontrées incitent certaines entreprises à relocaliser leurs productions, ce phénomène restera cependant relatif. Tout ceci vient appuyer les faiblesses du système économique et géopolitique mondial depuis la crise de 2008 et du contexte économique global.

Depuis 2008, le système capitaliste mondial reste sur un rythme de croissance molle, 2% en moyenne. Dépourvu de nouveaux moteurs de croissance, l’économie mondiale maintient le cap à grand coup de relance budgétaire, de dette publique et privée et de taux d’intérêts de Banques Centrales tirées vers le bas, processus d’une inlassable dangerosité. Soutenus par les différents gouvernements et les Banques Centrales, et ce « quoi qu’il en coûte » comme l’avait annoncé Mario Draghi, ex-président de la BCE en pleine crise de l’euro en juillet 2012 ; ce sont de véritables politiques mortifères. La FED a ainsi placé toute sa puissance dans le maintien de l’économie américaine et du système financier mondial. S’étant déjà portée au secours du marché monétaire, du marché obligataire d’Etat et des banques en laissant un accès illimité aux liquidités, la FED se dit maintenant prête à tout acheter, garantissant ainsi les obligations municipales, les bons du trésor, les emprunts à court terme, les obligations d’entreprise et enfin les crédits à la consommation. Pour ce qui est des actions, cela ne serait tardé. De leur côté les gouvernements sont prêts à débloquer des milliers de milliards pour venir en aide au patronat sans la moindre garantie pour les travailleurs.

Mais ne parler que des contradictions économiques serait une erreur, les prises (ou non prises) de décisions politiques ont montré l’incapacité du gouvernement à protéger la population. Et cela a commencé avec le maintien des municipales le 16 mars alors que des cas de contamination étaient déjà avérés dans l’Hexagone. Les problèmes d’approvisionnement des mairies en gel hydroalcoolique et en gants (les masque n’étaient pas jugés nécessaires par le gouvernement) ont été relayés par beaucoup d’élus locaux. Macron et ses ministres ont dès lors préféré les mensonges à la transparence. Plus grave encore, le manque de matériel et de protection sanitaire est encore important pour le personnel hospitalier en première ligne. Afin de parer à ces manquements, le gouvernement a préféré confiner la population de manière autoritaire, dictée par la police, faisant 7 morts et de nombreux blessés suite à des interpellations dans les quartiers populaires, où des émeutes ont alors éclaté. Tout cela corrélé par l’entêtement irresponsable de ne pas mettre tout en oeuvre afin de protéger la population avec des tests massifs et les réquisitions de cliniques privées qui s’imposaient, tout en maintenant les productions non essentielles. Au long de cette crise ce sont les travailleurs précaires qui ont été et sont en première ligne.

Si Emmanuel Macron sort affaibli et cela se démontre par le manque de confiance accru de la population, celui-ci étant déjà ébranlé par la succession des différents mouvements sociaux survenus depuis le début de son quinquennat. La colère du secteur de la santé et le soutien de la population montrent aussi la fronde qui se prépare à la fin de cette crise. Et les exemples sont légions à travers le monde. Au Liban, en Grèce, en Slovénie, à Hong Kong et aussi nos voisins italiens où le confinement retentit telle une bombe sociale et des révoltes bien plus conséquentes sont à venir.

Se munir d’un programme d’action pour la période

La dégradation de ces conditions de travail et du service de santé ne peut être combattue sans mentionner le rôle des directions syndicales, qui jouent le jeu du dialogue social depuis bon nombre d’années. Ces directions syndicales qui ne trouvent rien à redire lorsqu’ils sont nommés « partenaires sociaux », même lorsque très récemment Macron disait qu’il ne voulait pas discuter avec eux. Leur stratégie mène les travailleurs dans le mur et les acquis sociaux ne cessent de diminuer comme peau de chagrin. Ce sont des stratégies perdantes comme cela a été le cas lors des récentes grèves contre la réforme des retraites et leurs appels à la grève par des journées clairsemées au fil du temps. Et ce qui exprime le plus cette stratégie est l’abandon des travailleurs de la SNCF et de la RATP lors de la trêve déguisée de Noël alors que ces derniers étaient en reconductible depuis déjà plus d’une vingtaine de jours. Les travailleurs syndiqués et non syndiqués doivent s’organiser démocratiquement à la base pour qu’un syndicalisme révolutionnaire puisse arrêter le jeu du dialogue social. Puisque dans le dialogue avec les gouvernements et les capitalistes les travailleurs seront toujours perdants, il est nécessaire de retrouver des nouvelles représentativités au sein des syndicats. Pour cela des corps de délégués élus lors d’Assemblées Générales, mandatés par les bases et révocables à tout moment permettraient de maintenir un réel contrôle des bases et empêcher toute négociation dans les dos des travailleurs.

La structuration de cette organisation démocratique des hôpitaux, ainsi que leur implantation territoriale, nécessite une gestion au cas par cas pour chaque établissement. Et ce ne sont pas les agences régionales de santé (ARS) qui changent grand chose à la situation car elles sont ni plus ni moins que les exécutantes du Ministère de la Santé qui font établir les logiques d’économies budgétaires. Quant aux directeurs et les cadres, ils appliquent ces dernières dans une logique carriériste de gestion de l’hôpital comme une entreprise.

Tout cela montre que la politique de santé publique est gérée par un gouvernement en marche vers la privatisation des services publics, continuant avec les politiques néolibérales imposées depuis plusieurs gouvernements, par les besoins des profits pour une bourgeoisie qui n’hésite pas à faire payer les pots cassés à la population et les salariés. Pour casser cette dynamique nous devons impulser l’auto-organisation avec l’ensemble des travailleurs sur le terrain. Qui est mieux placé pour savoir quelles sont les besoins des soignants et des patients ?
Des comités de travailleurs en première ligne doivent être mis en place pour que les stocks de masques, surblouses et respirateurs soient connus et utilisés de façon à ce que les travailleurs puissent continuer à travailler en toute sécurité.

Mais il faut aussi rechercher une alternative politique qui puisse être à la hauteur de la tâche que représente la bataille face à la politique imposée par les capitalistes. Une alternative de classe, faite pour les travailleurs et par les travailleurs. Pour éviter que la crise sanitaire devienne humanitaire, les personnes qui restent confinées ne doivent pas perdre un centime de leur salaire et les dividendes versés aux actionnaires doivent plutôt être au service de la lutte contre le covid et la crise économique.

Depuis le début de la pandémie, les discours guerriers abondent dans la communication des gouvernements. Mais les vrais guerres que les capitalistes mènent sont de deux sortes, la première est impérialiste contre les peuples des pays étrangers, pour la conquête des territoires et des matières premières ou pour des intérêts de domination géopolitique, la seconde contre les peuples travailleurs à l’intérieur des nations. Dans le projet de loi des finances 2020 le Ministère des Armées a vu croître son budget de 4,5% pour atteindre 37,5 milliards. Ainsi le budget pour la vraie guerre, celle qui massacre, affame, n’apporte que chaos et destruction dans les interventions sur des pays déjà appauvris, sera de 1,86% du PBI et atteindra 2% d’ici 2025. Nous devons nous opposer fermement à ce que l’argent de l’Etat aille vers l’industrie de la mort. Pas un seul centime pour tuer ! Il est nécessaire que cet argent revienne à la population et soit alloué pour le développement de la recherche de la santé, les hôpitaux et produits médicaux.

La totalité des secteurs de la santé (hôpitaux, laboratoires, usines de fabrication des produits médicaux) doivent être nationalisés sans rachat et sous contrôle des travailleurs et des usagers pour que la santé ne soit plus un secteur lucratif mais accessible et de qualité pour toute la population, y compris dans les régions les plus pauvres du globe.

Dans l’optique de continuer à trouver des traitements efficaces et peu coûteux, nous devons arrêter la recherche dépendante du financement des grandes groupes pour lesquels la prévention et la recherche fondamentale ne sont pas assez rentables. Pour cela il nous faudra des commissions de recherche indépendantes, en lien entre les étudiants chercheurs, les professeurs et les soignants.

Avec la crise du coronavirus a été mis en lumière, plus que jamais, le rôle parasite des capitalistes et des gérants de toute sorte, mais aussi le rôle essentiel au bon fonctionnement de la société de tous les secteurs dits de « première ligne ». Pour éviter les erreurs médicales, la démission des collègues, et la précarité, nous devons imposer l’embauche massive de titulaires ainsi que la revalorisation de tous les salaires, avec un plan national de formation dans les secteurs de la santé.

Les travailleurs de la santé ainsi que l’ensemble de la population qui sera impactée directement par la crise économique à venir, les secteurs précaires dits de « première ligne », les habitants des quartiers populaires, les petits commerçants, sont les seuls à connaître les besoins de la population et les moyens pour y subvenir. Nous ne sommes pas la cause de la crise mais la solution. Si nous voulons éviter que l’avenir ne soit fait de mystère et de précarité cette crise sanitaire et ses conséquences économiques doivent être payées par les capitalistes et non par les masses laborieuses. Ce n’est qu’ainsi, par l’organisation démocratique des bases de la société quant aux décisions concernant la production, la distribution des biens et les mesures sanitaires à mettre en place, par le contrôle ouvrier des travailleurs sur leurs moyens de production et les services, que nous trouverons une sortie progressiste à la crise.

Les travailleurs de la santé ainsi que tous les secteurs dits de la « première ligne » font fonctionner le pays, sans quoi l’économie s’effondre : ce sont les seuls capables de pouvoir présenter un programme pour sortir de la crise. Ce programme doit commencer par mettre à contribution tous les grands fortunés qui ont bénéficié des politiques des gouvernements successifs. Développer un budget pour la santé sur la base d’un impôt progressif sur les grandes fortunes, c’est à dire le rétablissement de l’ISF. Il doit être un impôt qui attaque directement les bénéfices des grandes industries, des banques et des grands patrimoines, afin de financer une campagne de tests massifs qui permettrait de traiter les malades. Cette demande doit être accompagnée par la réquisition des grandes chaînes et complexes hôteliers, des logements vides afin de déployer des dispositifs adaptés à l’accueil des patients dans de bonnes conditions.

Parce que nos vies valent plus que leurs profits, nous devons nous opposer à ce que les masques soient disponibles dans les grandes surfaces à un prix exorbitant. Il est inadmissible que les groupes de la grande distribution fassent encore plus de profits sur la santé de la population. La reconversion de la production de toutes les entreprises qui fabriquent des produits non essentiels ainsi que le contrôle sur la distribution permettrait de fournir gratuitement à toute la population les protections individuelles telles que les masques, les gants, le gel désinfectant, et les hôpitaux en respirateurs ainsi que tout le matériel de réanimation.




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