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Guerre en Ukraine

Crise des produits agricoles ukrainiens : des États-membres de l’UE sortent la carte du protectionnisme

L’arrivée massive de produits agricoles ukrainiens, conséquence de la guerre, a déclenché la colère des agriculteurs de plusieurs pays d’Europe de l’Est et poussé plusieurs gouvernements à interdire ces importations. La Commission européenne dénonce ces mesures, Kiev s’inquiète, Poutine se frotte les mains.

Philippe Alcoy

21 avril 2023

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La guerre en Ukraine, l’offensive russe et le blocage des ports de la Mer Noire ont mis à mal les exportations du secteur agricole ukrainien. Une situation qui a des conséquences importantes, non seulement pour l’économie du pays mais aussi pour la sécurité alimentaire de millions de personnes dans plusieurs régions du monde, l’Ukraine étant l’un des principaux exportateurs agricoles au niveau international. Afin d’éviter des flambées encore plus importantes des prix des produit alimentaires, mais aussi pour éviter l’étouffement de l’économie ukrainienne, l’Union Européenne (UE) avait décidé d’ouvrir ses routes pour les exportations agricoles de Kiev en les exonérant temporairement de taxes douanières. Ainsi, grâce à ces routes alternatives « solidaires », les exportations ukrainiennes pouvaient atteindre leurs destinations.

Or, un peu plus d’un an plus tard, plusieurs États membres de l’Europe de l’Est ont interdit l’importation des produits agricoles ukrainiens : la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie, et il est craint que la Roumanie mette en place des mesures similaires. Celles-ci ont été adoptées après que d’importantes manifestations d’agriculteurs aient eu lieu dans plusieurs de ces pays, notamment en Pologne et en Roumanie. Les associations de producteurs agricoles dénoncent que les céréales et produits ukrainiens, qui devaient juste traverser leur pays, ont été stockés puis vendus sur le marché interne.

En effet, les infrastructures des États de la région se révèlent insuffisantes pour écouler rapidement les produits ukrainiens, et se sont trouvées rapidement saturées ; les capacités de stockage des pays ont été remplies de céréales et autres produits agricoles ukrainiens, prenant la place des produits locaux ; puis des commerçants locaux ont commencé à acheter les produits ukrainiens, beaucoup moins chers que les produits nationaux. Ainsi, dans plusieurs de ces États l’offre de céréales ukrainiennes a contribué à augmenter la pression sur les prix des produits locaux, et donc sur les marges des agriculteurs.

La Pologne, pourtant l’un des plus importants soutiens de l’Ukraine dans la guerre, a été l’un des pays les plus touchés et le premier à adopter des mesures protectionnistes face au flux de produits agricoles du pays voisin. Mais dans le cas polonais, ce ne sont pas seulement des considérations économiques et sociales qui ont poussé le gouvernement à agir. En effet, la principale raison semble être politique : à l’automne auront lieu des élections générales dans le pays et le parti au pouvoir, la formation d’extrême-droite Loi et Justice (PiS), puise une partie importante de son soutien électoral des régions agricoles. Le gouvernement du PiS a mis en avant le non-respect des normes européennes par les producteurs ukrainiens, ce qui ferait baisser le coût de leurs produits, et en même temps représenterait une menace pour la santé des consommateurs de l’UE. Une question qui semble être un peu plus complexe en réalité, car les difficultés des agriculteurs ukrainiens à écrouler leur production les oblige à la stocker, ce qui à son tour fait baisser leur prix.

Quoi qu’il en soit, les dirigeants polonais avaient besoin d’agir dans ce contexte de crise et de trouver une explication « facile » et une solution simpliste. Et cela d’autant plus que certaines organisations d’agriculteurs dénoncent la complicité du gouvernement polonais dans cette crise : « Les dirigeants agricoles affirment que la raison pour laquelle le gouvernement polonais n’a pas empêché les produits ukrainiens bon marché d’être déversés sur le marché polonais est que des entreprises proches du parti au pouvoir Loi et Justice (PiS) profitent de ces importations (...) Mardi, le portail en ligne Wirtualna Polska a publié une liste partielle des entreprises qui importent des céréales d’Ukraine, obtenue auprès de l’autorité vétérinaire de l’État. Parmi les importateurs, on trouve deux sociétés liées au PiS : Wipasz, dont le président était conseillé par un parlementaire du PiS, et Cedrob, dont le président est un ancien membre du PiS, connu pour ses bonnes relations avec le Premier ministre Mateusz Morawiecki » (Balkan Isight).

Le gouvernement hongrois a pour sa part très rapidement marché dans les pas de l’État polonais, imposant la même mesure. Ici aussi on a évoqué le sort des agriculteurs nationaux. Cependant, la question est plus large. « Gyorgy Rasko, un économiste agricole renommé qui a été secrétaire d’État à l’agriculture entre 1990 et 1994, a déclaré sur ATV que les agriculteurs hongrois ne s’inquiètent pas seulement pour le marché intérieur. La Hongrie exporte de grandes quantités de blé vers l’Europe occidentale et les Balkans occidentaux, où ils craignent que leurs produits ne soient plus compétitifs par rapport aux exportations ukrainiennes » atteste ainsi un article sur le sujet de Balkan Insight. Autrement dit, il s’agit d’une mesure protectionniste à la faveur des capitalistes hongrois du secteur agricole, non seulement sur le marché intérieur mais aussi pour protéger les marchés vers lesquels ils exportent.

La Roumanie a été un autre pays touché par des manifestations d’agriculteurs au début du mois d’avril. Mais dans ce pays, tous les secteurs liés à l’agriculture et à l’exportation n’ont pas été touchés de la même manière. Certains ont en effet bénéficié du flux de produits ukrainiens. Radu Antohe, spécialiste de l’économie et des politiques agricoles, cité par Le Courrier d’Europe Centrale, nuance en effet la situation : « La Roumanie a également bénéficié de l’exportation de céréales [ukrainiennes], devenant un hub commercial important. Les éleveurs ont aussi pu acheter des céréales à un prix très bas ». Ce n’est pas étonnant que la Roumanie n’ait pas mis en place des mesures semblables à celles adoptées par la Pologne, la Hongrie ou même la Bulgarie voisine.

Ces mesures protectionnistes unilatérales prises du jour au lendemain par plusieurs pays sont en train d’inquiéter l’UE, et même des secteurs du patronat local. La Commission européenne a déclaré que ces mesures étaient « inacceptables » car ce type de décisions doivent être prises collectivement. Cependant, les dirigeants européens sont loin d’adopter une posture punitive et tentent depuis lundi de trouver des solutions dans le cadre des lois de l’UE. En effet, ces conséquences de la guerre constituent des éléments qui pourraient affaiblir « l’unité européenne » face à la Russie de Poutine, et cet incident expose encore une fois l’une des plus grandes faiblesses de l’UE : les intérêts nationaux contradictoires qui effritent l’unité du bloc.

Washington et Kiev sont également conscients de l’importance des pays de l’Est européen en termes de soutien politique et militaire dans la guerre. En ce sens, malgré les critiques, leur intention est de trouver au plus vite une solution qui soit satisfaisante pour les États de la région mais aussi pour l’Ukraine. Ainsi, les gouvernements polonais et ukrainiens ont annoncé ces derniers jours un accord qui tout en maintenant l’interdiction d’importations de produits agricoles ukrainiens au moins jusqu’à juin, permet le transit de ceux-ci à travers la Pologne.

Mais celui qui est en train de regarder cette crise avec un grand intérêt est Vladimir Poutine lui-même. Ces divisions, les critiques croisées, les contradictions au sein de l’UE apparaissent comme une bonne nouvelle pour la guerre de la Russie en Ukraine. Le Kremlin a toujours parié sur des contradictions au sein du « bloc occidental » quand il a décidé de lancer son offensive. Il espérait que l’augmentation du prix du gaz vienne perturber le soutien européen à Kiev, mais ces frictions semblent venir plutôt du secteur agricole. Ce n’est pas un hasard si ces derniers jours le gouvernement russe a déclaré qu’il n’avait pas l’intention de renouveler l’accord sur les exportations agricoles via la Mer Noire conclu avec la Turquie et l’ONU, et qui expire le 18 mai prochain. Même si cette attitude de la Russie était plus que prévisible, car Moscou essaye de faire pression sur cet élément pour obtenir des concessions de la part des occidentaux, la crise autour des exportations agricoles ukrainiennes lui donne un autre poids et signification. En effet, le blocage total des exportations à travers la Mer Noire ne ferait qu’augmenter le volume d’exportations via les routes de l’UE, et donc la pression sur les producteurs agricoles de l’UE.

Poutine et son régime ont un caractère profondément réactionnaire et, comme nous le voyons, ils n’hésitent pas à « jouer avec la faim » de millions de personnes pour s’imposer dans leur agression réactionnaire. En ce sens, il n’est pas étonnant que le secteur agricole ukrainien ait été fortement ciblé par l’armée russe : depuis le début de la guerre, les forces russes auraient totalement ou partiellement détruit 84.000 machines agricoles et endommagé ou volé 9,4 millions de tonnes de produits alimentaires. Plus encore, étant donné que la Russie et l’Ukraine sont des exportateurs agricoles de premier ordre au niveau mondial, la guerre est en train de mettre en danger la sécurité alimentaire de populations toute entière : au moins 349 millions de personnes sont actuellement dans une situation d’insécurité alimentaire, une augmentation de 200 millions de personnes par rapport à la période pré-Covid.

Cependant, cette situation est également en train d’exposer le caractère réactionnaire que constitue le « projet européen ». Ce projet impérialiste est incapable de faire disparaître les intérêts économiques des bourgeoisies nationales, malgré les efforts de les faire plus ou moins converger sur certains points généraux. Ainsi, même dans un conflit qui englobe des intérêts qui concernent les bourgeoisies européennes, les États membres peinent à trouver une voie commune. Et comme à chaque crise, ce sont les fantasmes protectionnistes qui viennent enrober les discussions au sein de l’UE. Au-delà des discours hypocrites sur la « démocratie » et les « valeurs occidentales », des secteurs des bourgeoisies de différents pays de l’UE sont en train de montrer de manière claire que leurs intérêts économiques et la stabilité politique de leurs pays passent avant l’aide à l’Ukraine, et qu’ils entendent sauver leur agriculture sur le dos de l’agriculture ukrainienne, en partie dévastée par la guerre.

Cette situation réaffirme la position que nous défendons depuis le début de la guerre : la classe ouvrière du continent doit adopter une position totalement indépendante vis-à-vis de la Russie mais aussi vis-à-vis de Zelensky et ses alliés impérialistes. C’est la seule voie réaliste pour refonder une société socialiste sur la base de la fraternité et la coopération et non des intérêts égoïstes de chaque bourgeoisie nationale et de la concurrence acharnée et réactionnaire.

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